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LE CHARLATANISME MEDICAL SUR LA SCENE

Tels sont les déguisements que peut prendre le charlatanisme, telles sont les transformations dont est susceptible cette lèpre de l’art, que n’était la crainte de paraître trop généraliser, je lui attribuerais volontiers, comme à leur source commune, toutes les déchéances de la profession.

Mais pour mettre plus de précision dans mes analyses, j’y introduirai diverses catégories caractérisées par quelques traits dominants, à commencer par le charlatanisme qui marche directement à son but par les procédés familiers à tous ceux que l’on voit escamoter la réputation et la fortune.

Si Ton ne savait ce genre de charlatanisme immortel comme la bêtise humaine dont il tire ses succès, on pourrait le croire un produit perfectionné de notre cilivisation, en le voyant, bien que se prêtant merveilleusement à la comédie satirique, à peu près oublié par nos auteurs comiques, y compris Molière luimême ; car ses médecins, hommes de conviction, honnêtes après tout malgré leurs travers, ne sont pas des charlatans, dans le sens, du moins, que je viens d’attacher à ce mot. Ils

croient fermement à l’efficacité de leurs formules, n’ont pas pour métier défaire des dupes et pour mobile la passion de l’argent. L’outillage nécessaire à l’industrie dont nous parlons leur faisait défaut. Ils n’avaient pas à leur dévotion une presse vénale toujours prête à leur servir de porte-voix, à mettre à la disposition de quiconque la paie toutes les ressources du boniment.

Il faut arriver jusqu’à Scribe pour trouver un auteur qui fasse du charlatanisme prenant des airs scientifiques le titre et l’objet d’une pièce. Encore s’agit-il moins dans l’œuvre légère qui porte ce nom de pourfendre le charlatanisme que d’en montrer les ficelles. Remy, un jeune docteur qui n’a pas encore subi les désillusions de la pratique, s’imagine dans l’ingénuité de son âge et l’ardeur de sa foi qu’avec du talent on n’a besoin pour arriver ni de prôneurs ni d’intrigue. Mais des amis plus avisés, convaincus qu’il importe moins de posséder du mérite que de persuader aux autres qu’on en a, ont recours pour le lancer dans le monde aux manœuvres connues des faiseurs de réputation. Des journaux entonnent les louanges du jeune savant; son traité sur le croup dont on n'avait pas vendu jusqu’alors un seul exemplaire est acheté

tout entier au libraire ; des gardes municipaux sont requis pour maintenir la foule que l’on dit devoir affluer à son cours; des équipages reçoivent l’ordre de stationner à sa porte et l’on frappe la nuit chez les voisins au nom de duchesses imaginaires qui réclament ses secours; enfin une grande dame mise dans ses intérêts le fait arriver à l’académie (1). Bref, h peine a-t-il eu le temps de se faire connaître qu’on lui crée par anticipation une sorte de célébrité. Un père bien renté, mais jusqu’alors récalcitrant en est tout ébloui, et finit par lui accorder sa fille; et notre jeune docteur, un charlatan sans le savoir, de s’écrier : « vous voyez bien que sans l’intrigue on finit toujours par arriver ! » — car toute cette savante stratégie s’est déployée à son insu ou à son corps défendant. — L’auteur a cependant mis dans la bouche de l’ami qui a le plus chaudement travaillé à ce triomphe peu moral, quelques paroles qu’on peut en regarder

(1) Le portrait n’est pas aussi chargé qu’on pourrait le croire, et Scribe aurait pu en emprunter plusieurs traits à un médecin fort réputé au commencement de ce siècle, Portai, qui racontait avec un certain cynisme, dans son cours au collège de France, les trucs de ce genre employés par lui au début de sa pratique.

comme le correctif ; il avertit celui dont il a facilité les débuts dans la carrière : « que les renommées conquises en vingt-quatre heures s’évanouissent de même, si le talent ne consolide l’œuvre du hasai'd ou de l’amitié. »

Des trois jeunes gens qui figurent dans la Mansarde des artistes , une autre pièce du même auteur, l’un est un étudiant en médecine, dont un professeur émérite très-fort dans l’art de cultiver la clientèle travaille à faire l’éducation, en lui démontrant qu’il ne suffit pas d’être versé dans le diagnostic, le pronostic et la thérapeutique, si l’on n’a étudié les malades, c’est-à-dire si l’on ne connait leurs préjugés (d’opiniâtres maladies que celles-là!) ; si en les soignant un peu pour la science, on ne les traite beaucoup pour le mal qu’ils se supposent et par les remèdes auxquels ils ont foi : car, il n’y a parfois rien à gagner à être trop logique. Aussi, l’habile professeur n’hésite-t-il pas à mettre, au besoin, sa pratique en discordance avec son enseignement : à prescrire par exemple l’emploi des sangsues qu’il anathématise en chaire (on était alors sous le règne de Broussais), parce qu’il ne faut pas risquer de passer, en repoussant le traitement à la mode, pour un esprit arriéré, esclave de la routine.

Ce n’est pas sortir de mon sujet que de par-

1er ici de la Camaraderie, cette sorte d'alliance défensive, au besoin même offensive ; en d’autres termes, cette société coopérative entre amis travaillant en commun à conquérir de haute lutte le succès et la fortune. La comédie (de Scribe encore) qui porte ce nom suffirait à prouver que si ce n’est pas là du charlatanisme, c’est au moins un produit du même lignage.

Bernardet, l’homme d’esprit de la bande, bien lancé, habile et parvenu déjà. à une belle position comme praticien, espère arriver plus haut encore grâce au plan de conduite qu’il a adopté et dent il expose la théorie en ces termes : « Nous sommes dans un siècle d’actionnaires, tout se fait par entreprise et associations... pourquoi n’en serait-il pas de même des réputations? Seul, on ne peut rien pour s’élever : mais montés sur les épaules les uns des autres, le dernier si petit qu’il soit est un grand homme... ce sont des succès par assurance mutuelle. » Des éloges colportés dans tous les salons, des cures proclamées avec enthousiasme dans la presse par les membres de cette confrérie en assurent d’autant mieux le succès qu’elle est cimentée par l’intérêt, et qu’on y fait entrer les dames. Bien qu’en défiance contre la politique, parce qu’elle désunit, cette espèce de franc-maçonnerie a pour

principe de se faire des appuis dans tous les camps ; il suffit pour cela d’avoir des opinions... de rechange — « Je suis souris, vivent les rats ! »

Impliqué dans une intrigue de cet ordre, l’habile homme qui fait regretter les médecins simplement ridicules de Molière, Bernardet finit par s’apercevoir qu’il a servi de compère à ceux sur lesquels il avait compté pour lui faire la courte échelle, et qui l’ont renversée sur leur associé après qu’ils l’ont eux-mêmes gravie. L’affabulation de cette comédie est d’ailleurs, comme pour celle dontj’ai parlé précédemment, dans les quelques mots qui la terminent : « Si l’on arrive par les camarades, on ne reste que quand on a du talent. »

La Poudre aux yeux de M. Labiche, nous offre un spécimen d’une autre sorte de charlatanisme, — car il y a plus d’une variété dans le genre, — c’est ce que l’on pourrait appeler le charlatanisme par amour paternel . Le docteur Malingear qui vise pour sa fille l’héritier d’un certain Ratinois, — un prince de la confiserie, richissime à ce qu’il suppose, met tout en œuvre pour l’éblouir : ameublement luxueux, équipage, loge aux Italiens, clientèle aussi fantastique que dorée. Il se fait apporter sur un plateau d’argent par un laquais galonné

des lettres de grandes dames ; de complicité avec M. Malingear, il fait frapper itérativement à la porte où il est enfermé avec Ratinois pour lui faire croire que de nombreux clients se pressent dans son salon d’attente. Mais, ce qu’il y a de piquant, c’est que le beau-père convoité n’est rien moins que le millionnaire rêvé. Pénétré, lui aussi, de cette maxime de Larocbefoucauld que « pour s’établir dans le monde, il faut faire ce que l’on peut pour y paraître établi > » il a eu recours, en vue de prendre dans ses filets le rusé Malingear, à des amorces du même genre. Double méprise, double déception où, d’un côté comme de l’autre personne n’a rien à se reprocher. — Ces diverses catégories de charlatanisme se rattachent encore par un caractère commun à celui que notre fécond dramaturg’e a désigné sous le nom de puff, ou comme on dit aujourd’hui le puffisme, c’est-à-dire : « L’art de semer et faire éclore à son profit une graine dont le germe n’existe pas. »

En descendant de quelques degrés les échelons de la profession, on trouverait le médecin esquissé dans le Malade imaginaire , et que MM. About et Najac ont mis en scène dans Retire des affaires ; c’est celui qu’on voit battre monnaie avec la manie des hypocon—

driaques qui passent leur vie à se tâter le pouls, ou à regarder leur langue dans un miroir, convaincus qu’ils sont menacés de toutes les maladies dont on parle autour d’eux; ou bien encore le guérisseur dont l’industrie consiste à faire croire qu’il a rendu 1 ’ouïe à de fauxsourds, la vue à de prétendus aveugles; tel un autre Malingear qui figure dans les Ficelles du docteur.

Puisque Y homéopathie a figuré dans quelques pièces à titre de mystification ou de singularité cbarlatanesque, je ne veux pas m’en taire entièrement. Si, en effet, cette doctrine a pu faire illusion, au point de vue théorique, à quelques esprits sincères, sous le rapport pratique elle a été assez généralement reléguée, à tort ou à raison, parmi ces procédés à l'aide desquels on cherche à attirer l’attention publique en sortant des voies battues, et à exploiter le goût pour l’extraordinaire ou pour l'inconnu, lequel est de tous les temps. Aussi dès l’époque de son apparition en France, voit-on l’homéopathie en butte aux plaisanteries dont on ne fait pas grâce aux excentricités en tous genres, surtout quand elles se donnent des airs profonds. Deux hommes d’esprit (A. Fournier et Biéville) en tiraient même le titre d’une pièce, où la nouvelle doctrine ne sert que de prétexte

aune intrigue absolument étrangère aux choses médicales, mais fournit à un adepte l’occasion d’en exposer en ces termes les principes fondamentaux : « Habnemann a dû à une inspiration du ciel, — je le tiens de lui-même ! — de régénérer cette science routinière et impuissante qui conduit tant d’hommes dans l’autre monde... à la suite d’expériences réitérées sur lui-même, il a fini par reconnaître qu’il n’y a pas de maladie qu’on ne puisse inoculer, partant qu’il n’en est pas non plus qu’on ne puisse guérir par les semblables, similia similibus . C’est ainsi qu’on guérit la petite vérole par la vaccine, la fièvre par le quinquina qui la donne à un homme bien portant, etc. » Le docteur Fritz-Bach n’entend pas seulement l’art de traiter les malades par ses globules, il sait également les prendre par leur faible, et il a germanisé son nom, « voyant que pour se faire reconnaître du mérite il faut s’attribuer une origine exotique. » On sait, en effet, des gens auxquels cette tactique a réussi assez bien, même de nos jours. Depuis cette époque il a vu affluer dans son cabinet de consultation « des gens qui n’eussent jamais songé sans cela à en prendre le chemin. »

Dans les Serments, une comédie de Viennet jouée en 1839 au Théâtre Français, c’est un

médecin, le docteur Bris, qui fait lui-mèmele procès à l’homéopathie :

Et quelle est la nouvelle folie ?

S’occupe-t-on encore de rhoméopatliie ?

Ya-t-on s’imaginer dans l’art de Galien,

Que par l’excès du mal on opère le bien :

Que par le choléra la colique se traite,

Et qu’une fièvre chaude emporte un mal de tête?

Quand fera-t-on des lois contre les charlatans ?

A quoi le marquis, son interlocuteur, réplique :

Docteur, vous frapperiez des gens fort importants !

Je passe sur maintes pièces légères, et sans prétention aucune au grand art,— on s’en aperçoit de reste, — dans lesquelles les doctrines et les remèdes à la mode (magnétisme, acupuncture, somnambulisme, etc.) prêtent à des situations comiques ou à des plaisanteries plus ou moins spirituelles. Je ne m’arrêterai pas non plus à l’auxiliaire obligé du médecin, lequel a bien perdu de son importance scénique depuis l’époque où l’auteur du Malade imaginaire allait chez Arnoulet (l’Apothicaire de Condé) s’instruire dans la langue qu’il faisait parler aux Fleurant.

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