‹ Les médecins au théatre depuis MolièreChapitre 5 sur 6 · MATÉRIALISTE · texte numérisé non relu

MATÉRIALISTE

Après avoir fait passer sous les yeux de mes lecteurs les railleries que l’on n’a pas ménagées aux médecins j’aimerais à les montrer dans leur rôle de bienfaiteurs du pauvre, d’affectueux conseillers des familles, d’apôtres éclairés de l’humanité, ne se bornant pas à faire de la philanthropie de cabinet, mais toujours sur la brèche quand il s’agit de payer de leurs personnes et de mettre leurs lumières au service de tous ; mais nos auteurs dramatiques y ont rarement songé. N’y aurait-il donc pas matière à bien des épisodes touchants dans la vie du médecin de campagne , du médecin des pauvres (1), de l’homme généreux et inaccessible à la peur qui quitte tout, comme dans la pièce de MM. Nus et Brisebarre, pour aller loin de son foyer, porter les secours de son art à une population ravagée par une épidémie

(1) Le drame qui porte ce nom ne correspond pas à ce qu’annonce son titre, bien que Prost, le docteur, y joue un noble rôle.

meurtrière ? Cependant, dans un autre ordre d’idées, les auteurs ont été quelquefois amenés par les exigences mêmes de la situation à mettre en relief le dévouement ou la philantropie des médecins appelés à jouer un rôle important dans la pièce ; tels, par exemple, ceux qui figurent dans les Vacances du docteur , les Droits du cœur, Conrad , les deux Frères , les Parents d'Alice, et d’autres pièces, que je ne puis toutes citer.

Par malheur il est des esprits qui parviennent toujours à compromettre, en y associant des utopies ridicules, l’exercice des plus nobles vertus. Tel le docteur Bourguibus, (dans la comédie de ce nom par M. Cottinet,) lequel pour échapper au terre-à-terre de la philanthropie banale se lance à corps perdu dans des théories tellement élevées qu’il y perd complètement pied. S’étant un jour demandé : « Qu’est-ce qu’un criminel ? » L’excellent homme a reconnu que c’était un malade dont à ce titre, le traitement incombe à la médecine. Pourquoi donc attenter dans sa personne au droit sacré de vivre.

. Et comment supporter

Que la société l’arrache à l’existence

Quand créer un ciron n’est pas en sa puissance.

Aussi se sent-il appelé par un décret d’en

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haut à soustraire à « la brutalité du glaive » ces ennemis prétendus de leurs semblables, ces intéressants malfaiteurs destinés peut-être qui sait ? à faire un jour le plus bel ornement de la société, grâce à l’hygiène et à quelques prescriptions bien entendues.

Conséquent à ses principes Bourguibus est allé cherché jusqu’au pied de la potence un gredin, Spalatro, qu’il recueille chez lui, choie, héberge, poussant le raffinement jusqu’à le faire éveiller tous les matins aux sons de la musique, — comme l’avait imaginé le père de Montaigne, — pour ne lui inspirer que des idées riantes et de douces sensations :

Et ses yeux s’ouvriront purs des rêves du vice,

Comme ceux d’un enfant aux chants de sa nourrice.

C’est la mise en pratique des élucubrations exposées par ce naïf philanthrope, dans un ouvrage où il se propose de réformer les pénalités en vigueur, et de modifier les opinions répandues sur l’honnêteté, le mariage, etc.; car il a en toutes ces choses des idées à lui :

.... Ces gens de bien !

On ne peut pas savoir ce que cela devient

Quelquefois... La vertu c’est une robe neuve;

A l’user seulement elle fournit sa preuve ;

Et tant qu’un honnête homme est sujet au trépas,

Sa vertu peut craquer, et l’on n’en répond pas.

Bref, pour mieux assurer la cure de son élève et le soustraire :

A ces retours du mal qui ne sont combattus

Que par le mariage et ses grandes vertus,

Bourguibus qui continue à planer au-dessus des préjugés vulgaires, nourrit l’idée de lui donner un jour sa fille. x41i ! si Spalatro l’avait su... Mais le drôle, nonobstant le confort dont il jouit, a la nostalgie de sa vie libre de bohème, et il pense en soupirant au temps où ii guettait les voyageurs égarés dans la montagne pour les dévaliser tout au moins. Aussi sa guérison menace-t-elle de se faire longtemps désirer, et peut-être son protecteur l’attendraitil encore, si perdant patience, l’élève du trop confiant docteur ne s’envolait un beau matin, après l’avoir allégé des bijoux et autres objets sur lesquels il a pu faire main basse. Peindre le désappointement de ce philantrope doctrinaire ne serait pas facile :

J’en suis si confondu que je n’ai plus de jambes,

A qui se fier maintenant?

Et voilà mon homme en train de tomber par le fait d’un gredin dans le pire des scepticismes celui qui doute du bien et de la vertu . est

pourtant de bonne foi dans son philantliropisme paradoxal ce brave Bourguibus, et il ne ressemble aucunement à ces faux amis de l’humanité qui font de ces beaux sentiments métier et marchandise ; — car il y a de faux philanthropes comme il y a de faux dévots et de faux braves :

Ces bonnes actions nous ^ont très-nécessaires,

dit avec un certain cynisme le Policastro de la princesse Aurélie ; d’où il serait permis de conclure, avec un des personnages d’une comédie de Viennet que

Tout jusqu’au philanthrope a son charlatanisme.

Cette absence de conviction, on la prête souvent aux médecins, accusés de porter dans l’exercice de leur art, comme ailleurs, le scepticisme qui est l’un des traits les plus saillants de leur philosophie. Il est même de bon genre pour certains praticiens de railler leur profession. Ils croient se montrer ainsi supérieurs à ceux de leurs confrères qui ont la simplicité de se croire utiles à leurs semblables. « Faites donc de la médecine à tâtons, dit un des médecins de Scribe dans un cas embarrassant, quand nous avons déjà tant de peine à nous en tirer lorsque nous y voyons ? Ces lazzis font

le bonheur du public ; comme si en plaisantant du métier qu’il font ces augures qui ne peuvent se regarder sans rire, ne se moquent pas en réalité, et par une interversion des rôles, de ceux-là mêmes auxquels ils font payer leurs avis fort cher.

MM. Nus et Brisebarre ont tiré leur meilleure scène d’un des épisodes de la vie médicale, les Consultations , où apparait au mieux la foi médiocre qu’ont en leurs formules certains praticiens toujours prêts à se passer la casse. — Des hommes de l’art réunis pour délibérer sur un cas qui leur paraît obscur hésitent à se prononcer, et voici un échantillon du dialogue qui s’établit entre eux : « Il faut pourtant que nous disions quelque chose ? — Certainement ; on dit toujours quelque chose. — Il s’agit de ne pas effrayer le sujet. — Laissons-le dans le vague. — ... où nous sommes. — Faisons de la médecine expectante : il ne faut jamais compromettre la science. — ni les médecins. — eh bien passons au traitement. — quel traitement appliquer à une maladie que l’on ne connaît pas ? — Voyons, il faut que chacun y mette du sien. — Arrangez cela, vous jeune homme... Ce que vous voudrez. — Une petite Olla podrida. — Et puis nous attendrons l’évènement... La cause est entendue, il ne s’agit plus

que de dresser le procès-verbal. Mais, comme le fait observer un des assistants, « si la consultation tournait aussi court, le malade croirait qu’il n’en a pas pour son argent. » Ces messieurs se mettent donc à causer de leurs petites affaires, de la chronique du jour, de la pièce en vogue; puis on introduit le prévenu, qui entend son arrêt et n’a plus qu’à payer, à haut prix (c’est l’ordinaire), car dit un des personnages de Viennet :

Ce sont des gens fort chers que vos hommes célèbres.

On a tout à gagner à mourir en province.

C’est qu’au milieu des ruines accumulées autour de nous par le scepticisme, il est un culte qui ne semble pas menacé de disparaître, c’est celui du Veau d’Or.

Du scepticisme au matérialisme il n’y a pas loin ; il ne faut donc pas s’étonner de voir nos auteurs dramatiques, d’accord en cela avec le public, induire des opinions sceptiques d’un grand nombre de médecins leurs tendances matérialistes. Bien qu’imprégné de la philosophie peu orthodoxe de Gassendi son maître, Molière, pas plus que ses successeurs immédiats, ne se préoccupa de ces problèmes, sans intérêt pour 1a, scène. Il fallut que Voltaire,

Diderot et les encyclopédistes donnassent une vogue nouvelle à la philosophie et en particu lier aux doctrines sensualistes, pour qu’il en arrivât quelques échos affaiblis sur le théâtre (dans le drame notamment); mais elles ne s’y formulèrent avec quelque précision que de nos jours. Le médecin mis en scène par Viennet dans une pièce déjà citée s’en explique carrément :

Mais je n’ai pas trouvé l’âme sous mon scalpel;

Et je n’ai constaté dans la nature entière

Que deux faits positifs : la force et la matière.

Qui se serait attendu à trouver dans le répertoire de ce temps les idées d’un philosophe allemand de nos jours (1) ?

Dans le drame de Didier l’auteur, M. P. Berton, n’a pas prêté un langage moins explicite au docteur Raymond :

. . . dont la main disséquant la nature

Dans les plis du cerveau nouvellement décrits

Voit penser la matière et végéter l’esprit.

Déjà Al. Dumas avait fait figurer dans son drame du Comte Hermann (1849), un médecin matérialiste et athée qui rappelle beaucoup

(1) Force et matière, par Buchner.

le Karl Moor des Brigands de Schiller. Depuis, M. Octave Feuillet (tu quoque !) nous a montré sous les traits du vieux Jacobus un libre-penseur, matérialiste ou athée, comme on voudra, qui prend texte des « infirmités sans remède et sans espoir que traîne après elle la vieillesse » pour blasphémer contre « le bon Dieu, puisqu’on s’obstine à lui donner ce nom, et qu’on nous enseigne à le remercier du long martyre qui termine habituellement ce châtiment d’un crime inconnu, la vie!» (La Partie de dames). Toutefois l’auteur n’a pas fait, on s’en doute bien, du soupirant sexagénaire de Mme d’Ernel un de ces pécheurs endurcis destinés à mourir dans l’impénitence finale.

J’en passe pour arriver, mais non sans quelque hésitation ( incedo per ignés) , à l’œuvre qui a fait le plus de bruit en ce genre dans les derniers temps, et où les doctrines dont je parle ont trouvé leur interprète le plus convaincu dans ce docteur Bidache , le confident de Daniel Pochât et son thuriféraire. Je ne reproduirai pas ici des scènes que tout le monde connaît. On sait de quels arguments pressants notre confrère se sert pour empêcher le jeune tribun de donner, en se mariant au temple, un scandaleux démenti à ses opinions, à ses écrits, à ses discours, à son

passé comme à son avenir ; comment pour couper court à une situation intolérable, il imagine de recourir à la loi fédérale qui autorise, en Suisse, le divorce pour cause de dissentiments graves sur la question religieuse. D’un seul mot, l'auteur a peint son personnage ; à l’ami qui s’efforce de le ramener à d’autres sentiments en lui démontrant les périls d’une société sans Dieu : « il y a assez longtemps, répond Bidaclie, que votre Dieu nous gêne. »

Qu'un certain nombre de nos confrères se reconnaisse dans le type créé par M. Sardou, c’est possible : que la profession en tire quelque lustre, c’est douteux, mais ce n’est pas mon affaire ; la seule chose que j’avais à constater ici, c’est la tendance de nos auteurs dramatiques à incarner dans le corps médical les doctrines dont l’ami de Daniel Rochat est le porte-drapeau.

En dehors du répertoire comique proprement dit (1), je pourrais encore mentionner le

(1) Je n’ai point parlé, — cela ne rentrait pas dans mon plan, — de quelques pièces ou nos confrères jouent un rôle indécis ou simplement ridicule, non

pas 'parce qu'ils sont, mais quoiqu'ils soient méde-

drame dans toutes ses transformations, depuis le mélodrame ou drame populaire inauguré à la fin du siècle dernier par Guilbert de Pixérécourt, jusqu’aux drames réaliste et naturaliste, en passant par les drames historique, romantique et socialiste qui ont compté de si beaux jours de 1830 à 1850. Mais je n’aurais rien à ajouter aux développements dans lesquels je suis entré sur le rôle psychologique des médecins à la scène. Ici, on les voit, selon le milieu dans lequel ils se meuvent, ornés des mêmes vertus ou souillés des mêmes vices, jouant tour-à-tour les rôles de traîtres ou de sauveurs, tantôt tristes plagiaires des Castaing, tantôtnobles émules des Vincent de Paul, toujours prêts à apparaître, comme le deus ex machine î, pour faire triompher l’innocence ; je parle plus spécialement ici des drames du boulevard. Maintenant je demande pourquoi dans un genre plus élevé, nos auteurs contemporains (et à leur tète M. Alexandre Dumas dans ses drames à prêches philosophiques, M. Sardou, dans ses comédies-drames, où la peinture

cins. Ces pièces ne méritent guère d’ailleurs d’être rappelées, et trop nombreuses sont déjà celles qui ont prouvé, dans le cours de cette étude, à quelle distance les successeurs de Molière sont restés de leur maître.

des passions se combine avec celle des ridicules ou des vices), n’ont pas fait jouer un rôle plus important aux médecins ? N’est-ce point parce qu’on n’apprécie pas suffisamment de nos jours leur importance sociale, et l’étendue du rôle qu’ils sont appelés à jouer dans la civilisation moderne dont les progrès se lient si étroitement à ceux de la science?

Cependant reconnaissons que s’ils n’ont pas conservé depuis Molière l’importance comique qu’il leur avait donnée et qu’ils tenaient beaucoup, d’ailleurs, des mœurs médicales du temps, ils n’ont pas trop à s’en plaindre ; leur rôle s’est, en effet, bien relevé depuis lors, au point de vue, s’entend, de la dignité professionnelle. Les auteurs de charges dont le seul but est de faire rire un public peu soucieux de la vérité des caractères continueront, sans doute, à leur prodiguer des lazzis dont on ne se lasse pas (1), et que certains confrères travaillent, il faut bien en convenir, a s’attirer ; mais l’art n’a rien à voir dans ces clioses-là. Que si un écrivain humoristique goûté, à juste titre, pour les

(1) v La foule aime à retrouver de vieilles plaisanteries. Elle salue avec reconnaissance les bons mots qu’elle écoute pour la centième fois. » (Gustave Planche).

qualités brillantes de son esprit a cru devoir s’élever de nos jours contre ce qu’il appelle « une réaction exagérée en faveur de la médecine », c’est pour avoir confondu, dans un livre qui n’atteint en réalité que l’industrialisme médical, les marchands de santé (1) parfaitement justiciables de la critique, avec les hommes chez lesquels on salue toujours avec respect la science unie au dévouement.

(1) Titre d’un ouvrage de M. Pierre Véron

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