LE POLITICIEN
Je rapprocherai des groupes précédents le Médecin de Cour, lequel, pour être complet, doit réunir les qualités du médecin de dames à celles dont se compose le courtisan accompli. Tel est le docteur Policastro de la Princesse Aurélie, par C. Delavigne ; oyez plutôt :
Voulez-vous réussir, comment faire ? amusez.
Sachez envelopper, selon la convenance.
D’un petit conte aimable une grave ordonnance;
Il faut d’un peu de miel, avec dextérité,
Couvrir les bords du vase où l’on boit la santé.
Le malade distrait se sent mieux quand il rit:
Et pour guérir le corps, je m’adresse à l’esprit.
Policastro a, d’ailleurs , des visées plus
hautes, et la dame d’honneur qui n’en ignore pas lui dit :
. Allez, on vous connaît !
Je vois un courtisan sous ce docte bonnet.
Celui-ci ne s’en défend pas :
Vers les honneurs aussi je me fraie un chemin;
Un rhume quelquefois met l’état dans ma main.
Le plus noble malade a ses jours de faiblesse;
C’est moi qui règne alors, même sur la princesse.
Une atfaire l’ennuie, et j’ose lui défendre
D’accabler son esprit des soins qu’elle va prendre.
Cette candeur lui plaît: son ennui se dissipe;
Jusqu’à parler d’affaire alors je m’émancipe,
Elle en rit: moi de même, et je suis écouté.
Un médecin ministre ! s’écrie Béatrix. — Ces choses-là paraissaient étranges à la cour de la princesse Aurélie. —
. Eh quoi ? l’on vous verrait
Signer une ordonnance en rendant un décret !
Il faut que pour cela l’état soit bien malade.
Mais toute médaille a son revers ; tout n’est pas rose dans le rôle de médecin de cour, et l’on ne rencontre pas toujours des princesses aussi débonnaires ; à preuve le supplice de l’archiâtre rivé aux caprices d’un despote
comme Louis XI, et dont Coitier retrace en ces termes le triste tableau :
. Sait-on ce qu’on m’envie ?
Du médecin du roi sait-on qu’elle est la vie ?
Confiné près de lui dans ce triste séjour,
Quand je vois sa raison décroître avec le jour,
Quand de ce triste pont qui le rassure à peine J’entends crier la herse et retomber la chaîne,
C’est moi qu’il fait asseoir au pied du lit royal Où l’insomnie ardente accroît encore son mal ; Misérable par lui, je le fais misérable:
Je lui rends en terreur l’ennui dont il m’accable.
Toujours prêts à briser le nœud qui nous rassemble, Et toujours condamnés au malheur d'être ensemble, Jusqu’à ce que la mort qui rompra nos liens Lui reprenant mes jours dont il a fait les siens,
Se lève entre nous deux, nous désunisse, et vienne S’emparer de sa vie, et me rendre la mienne.
Et comme entre le médecin et son royal client il n’est point d’antre lien que celui de l’intérêt, il ose lui tenir ce langage:
Vous, quels sont-ils vos droits à ma reconnaissance? Dieu merci! nous traitons de puissance à puissance. L’un pour l’autre, une fois, n’ayons point de secret: Vous donnez par terreur, je prends par intérêt ;
En consumant ma vie à prolonger la vôtre J’en cède une moitié pour mieux jouir de l’autre.
Je vends et vous payez; ce n’est plus qu’un contrat Ou le cœur n’est pour rien, personne n’est ingrat.
Triste métier en somme que celui de courtisan du pouvoir, à quelque titre que ce soit. Il est cependant un pire degré dans l’abaissement : c’est celui d’un courtisan de la fortune tel que ce docteur Jenkins que M. Alphonse Daudet nous montre dans la pièce du Nabab (tirée du roman de ce nom), exploitant au profit de sa cupidité et de son ambition les faiblesses de son opulent client.
Les déboires de Coitier prisonnier à Plessislès-Tour et le souvenir de l’infortuné Jansoulet m’ont entraîné loin des fadeurs sentimentales du médecin courtisan. Que l’on me permette, avant d’aller plus loin, d’exprimer un regret, c’est que nos auteurs dramatiques ne se montrent pas préoccupés plus souvent du rôle de nos confrères dans les cours, et en général dans l’histoire. Il y aurait eu là plus d’une figure intéressante à faire poser devant le public, plus d’une situation importante à mettre en relief, non pas tant au point de vue professionnel que du rôle de maints archiâtres dans les comédies politiques jouées en haut lieu ; un chapitre de plus à l’histoire des grands événements par les petites causes, dont l’auteur du Verre d'eau nous offre un piquant exemple. Sans revenir sur des considérations auxquelles j’ai donné place dans l’une de mes
précédentes publications (1), je me bornerai à rappeler ici combien d’hommes de l’art se trouvaient mêlés aux intrigues de leur temps, non-seulement par leur caractère personnel ou par la faveur de leurs souverains (tels que Lestocq, Struensée, deux des rares médecins au renom historique qui ont figuré sur la scène), mais encore par la position considérable que leur faisaient en France les privilèges attachés à la charge de médecins du roi ou des princes (2).
Ce n’est pas sortir de mon sujet que de parler à cette place du médecin qu’une ambition plus ou moins justifiée pousse à poursuivre, en dehors de son obscure carrière, les honneurs et la fortune. Les exemples en sont rares, (sur la
(1) L’ Histoire et la philosophie dans leurs rapports avec la médecine. — 1 vol. in-18, Paris, Georges Masson.
(2) Un auteur contemporain rappelle à ce propos Vautier qui passait pour avoir beaucoup d’ascendant sur Marie de Médicis ; Daquin, une Créature de Mme de Montespan, entraîné dans sa disgrâce; Fagon, admis, grâce à MI,le de Maintenon, dans la familiarité du monarque , et dont Saint - Simon parle comme <r. d’un homme à ménager »; et bien d’autres encore, sans parler des grandes dames du XVIIe siècle (v. Victor Cousin). Le dUc de Lévis constate également ce l’étonnante influence que les médecins en renom exerçaient encore au XVIIIe siècle sur les femmes de la haute société. »
scène du moins.) Scribe, un des premiers, introduit dans sa comédie de V Ambitieux un de ces hommes de l’art fourvoyés qu’un ami d’enfance, Walpole alors au faîte du pouvoir, veut entraîner dans son orbite. Mais un moment ébloui par l’éclat des grandeurs, ce digne fils d’Hippocrate s’aperçoit bientôt qu’il lui faudra pour suivre ses coreligionaires, (grands partisans à ce qu’ils prétendent de la liberté de conscience) abdiquer sa propre indépendance, et il ne tarde pas à revenir à ses humbles clients qui « s’ils le payent mal l’aiment bien, » et ne songent pas comme ses amis d’en haut à faire de lui l’instrument de leur ambition. Au fond, il n’est, comme il le dit lui-même que « d’un seul parti, celui des gens qui souffrent. »
Puisque nous sommes sur le terrain de la politique, n’oublions pas un personnage assez amusant, ce citoyen Léonidas Vauclin dont M. Sardou a esquissé le portrait dans les Ganaches . Médecin militaire dans les armées de la première république, démissionnaire à la proclamation de l’empire, conservant les cheveux plats et les gilets à la Robespierre avec les traditions de l’époque qu’il regrette, railleur et sceptique, mais bon homme au fond, dévoué à ses clients et incapable d’une mauvaise
action. C’est, pour l’auteur, lejacobin de 92 ; il l’accrocbe dans cette galerie d’originaux qui ont la prétention de nous rappeler la première république, la légitimité et le gouvernement de juillet, mais où la ganache de V empire brille et pour cause, par son absence ; on était en 1862.
Je pourrais parler encore de ce docteur Lecouvreux récemment exhibé sur la scène du vaudeville par M. P. Ferrier dans Nos députes en robe de chambre : sorte de pantin parlementaire aux prises avec ses électeurs dont il est, dit M. Paul de Saint-Victor, le serf taillable et corvéable à merci. Mais cette œuvre, fort légère d’ailleurs, où le médecin disparaît derrière le législateur grotesque ne modifierait en rien le jugement que l’on peut porter sur les pièces de ce genre, celles du moins qui ont une certaine portée politique. Si, comme l’a dit le critique éminent que je viens de citer et dont l’opinion s’impose avec tant d’autorité en cette matière, si « la satire politique au théâtre ne peut se passer ni de partialité ni de ressemblance » là est sa condamnation. C’est un défi jeté à l’opinion adverse qui n’ayant pas la parole ne peut protester que par la voix brutale des sifflets. Or, dans ce combat discourtois, où est le triomphateur ? Attendons pour porter
certains travers à la scène que le temps ait dénoué pacifiquement des questions irritantes, et jusques là tenons nous en aux sages avis du médecin qui dans la famille Glinet (1) joue le rôle de conciliateur, et sans indulgence pour les fauteurs des discordes civiles, s’écrie :
. Sachez que la patrie
Désavoue et maudit cette fureur impie ;
Qu’en vos affreux débats, c’est vous qui l’offensez, Vous qui trompez ses voeux, vous qui la trahissez !
Fidèle à ce rôle inspiré par le plus pur patriotisme, notre honnête confrère a le droit de dire :
On ne m’a jamais vu, plein d’un zèle sordide,
En ces grands intérêts prendre le mien pour guide, Ni me plaire aux revers qui frappent mon pays Par l’espoir d’une part dans ses tristes débris.
Et le rideau tombe sur cette bonne parole :
Tâchons d’aimer la France au moins un peu pour elle !
(I) Comédie représentée en 1818 sous le nom de Merville , et à la composition de laquelle l’auteur de la Charte passa pour n’avoir pas été étranger.
- Ix 2 —
LA PHILOSOPHIE MEDICALE SUll LA SCENE, — LE