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PREMIÈRE LETTRE

Brioude, le 20 octobre ISo.'i.

Monsieur le Préfet,

Les exigences de mon établissement et de ma clientèle m’ont privé du plaisir d’assister aux séances du congrès, malgré l’honneur que m’avaient fait les organisateurs de m’y donner un rôle actif et de me consulter pour la composition du programme. Je regrette ce contre-temps, qui m’a empêché de soumettre à la discussion quelques questions, et, entre autres, celle des médecins cantonaux.

Il y a longtemps que je suis la marche de celte institution. Enrayée par des médecins, par des hommes qui s’occupent d’économie charitable et par des administrateurs, elle fait son chemin quand même; elle grandit, elle entre peu à peu plus avant dans notre organisation sociale.

Ce n’est pas sans plaisir, Monsieur le Préfet, que je vous ai vil comprendre la création des médecins cantonaux parmi les améliorations dont vous voulez doter le Département, et c’est à ce sujet que je me propose de vous adresser quelques réflexions. Quelquefois mes vues différeront des vôtres, mais nous ne tendons pas moins au même but. Permettez-moi de prendre la question d’un peu haut et d’user de toute la liberté que comporte la correspondance, forme que je choisis pour être plus à l’aise.

« Il faut admettre, dit Tissot, que le peuple est » inutile dans un état, ou convenir que l’on doit pour- » voir aux soins de sa conservation. »

Un philantrope (i) écrit : « Dans les campagnes, il » n’y a ni hygiène publique ni police médicale. La plu- » part des conseils municipaux ignorent les services » que peut rendre la science en vue des besoins géné- » raux. Presque partout même, on ignore qu’il existe

(1) Al. le docleur Dutouquet.

j> un service médical contre les épidémies. On est » loin de se douter que l’avis du médecin, pour l’ali- » gnemenl des rues, l’exposition des bâtiments, la distribution des demeures, etc., vaut mieux que les » discours fleuris des éloquents de la commune. Com- » bien de bourgs et de villages gagneraient en salu- » brité, si un médecin, instruit et honnête homme, » avait mission de signaler les inconvénients et les » causes d’insalubrité qui se présenteraient à lui. » Dans un rapport au conseil général de Maine-et- Loire, M. de Melun prononça les paroles suivantes : a Ceux qui portent le poids le plus lourd du jour » et de la chaleur, à qui, après Dieu, nous devons notre pain quotidien, ont droit à toute la vivacité, à » toutes les recherches de notre compassion. Il est » juste que, malades et sans ressources, ils trouvent «généreuse et hospitalière, la terre, qu’en santé, ils «fécondent de leurs sueurs! »

Enfin, dans sa circulaire du 15 août 1855, le Ministre de l’Intérieur a dit :

« Les villes sont généralement dotées d’établisse- » menls charitables, où l’ouvrier indigent et malade » trouve les secours qui lui sont nécessaires; mais les b campagnes n’offrent à nos laboureurs aucune res- « source de ce genre. L’ouvrier des champs n’est que b trop souvent exposé à souffrir isolé, sans médica- » menls ni médecin, b

Jusqu’à ce jour, en effet, Monsieur le Préfet, et tout

le monde en convient, on semble n’avoir songé qu’aux grands centres de population. Les ouvriers des villes ont des hôpitaux, des hospices, des maternités, des consultations gratuites, des bureaux de bienfaisance, des sociétés de secours mutuels, des crèches, des salles d’asiles, des écoles, des ouvroirs, des caisses d’épargne, des monts-de-piété, des dispensaires, des cités ouvrières, des œuvres privées de toutes sortes. Les habitants des campagnes, au contraire, n’ont rien de tout cela : ils sont comme des hommes à qui la vie semble avoir été jetée comme une lourde chaîne. Aussi, voyez avec quel empressement ils recherchent les professions qui les attachent plus tard à la ville!

Si l’on regarde d’un peu près, on a le cœur navré de la position des indigents des communes rurales. Ils ont de pauvres demeures, où ils naissent, languissent et meurent, sans air, sans soleil, sans appui. Un rez-de-chaussée froid et humide, sans plancher, sans pavé et dont le sol, plus ou moins battu, plus ou moins détrempé, fait la base : des murs lézardés, ruinés, humides, couverts de mousse ou d’un enduit noirâtre produit par la fumée; quelques meubles vieillis, brisés, des escabeaux sans appui, formés par un vieux moyeu de roue ou un morceau de bois grossier; un grabat malpropre dans une espèce de coffre où l’air ne circule jamais, où l’humidité pourrit souvent la paille; des vêlements souvent insuffisants, et pour éclairer cet ensemble désolant, une porte toujours

ouverte, car la croisée souvent n’existe pas.... Au dehors, une masse de fumier touchant au seuil de la porte, des marres fangeuses, des ruisseaux fétides qui serpentent le long des murs, des flaques d’eaux croupissantes, où se décomposent les matières végétales et animales.... A côté et au-dessous, et chez les plus aisés, encore, des écuries sans pavé, basses, malpropres, sans air et sans lumière, servant de lieux de réunion pendant l'hiver.

Quant aux soins de propreté pour sa personne, l’habitant des campagnes les ignore. L’usage de se baigner lui est si peu habituel, que, dans un instant, la prescription d’un bain à un malade est connue de tout le village. « Un tel est perdu, dit-on, le médecin le fait mettre dans l’eau!... » On trouve peu de personnes qui se soient jamais baignées autrement que dans leur sueur. Les jours de barbe sont les jours de grand nettoyage, et ce nettoyage se borne aux parties touchées par le rasoir.

Les enfants sont généralement malpropres, non pas que le temps manque à la mère, mais par indifférence et faute d’en sentir le besoin. On a parlé beaucoup de la fraîcheur et de la vigueur des enfants des campagnes! les médecins savent le contraire: ils savent que, très-souvent, ces enfants sont malingres, rachitiques, scrofuleux, et les conseils de révision connaissent la valeur des conscrits des communes rurales. Si l’on y trouve des hommes forts et robustes, c’est que les

plus faibles ont succombé dans leur jeune âge. La maladie fait chez eux le cruel office de la loi de Sparte, elle retranche de la société les individus à constitutions débiles. Dans les campagnes, malheur aux enfants chétifs.

Si je rappelle ce qui existe dans les campagnes, ce n’est point, Monsieur le Préfet, pour faire des partisans à la cause que je défends. Tout le monde connaît celle position, tout le monde est d’avis qu’il y a quelque chose h faire. J’ai voulu, tout simplement, poser un programme d’action et rappeler que pour atteindre son but, l’institution qui sera adoptée doit donner satisfaction à un grand nombre de besoins. Sans doute, les objets sur lesquels aura à s’exercer le service médical en faveur des habitants des campagnes, sont nombreux : ils exigent beaucoup de temps, beaucoup de savoir, beaucoup de dévouement, et cependant, là ne consiste pas toute la difficulté. Ce service doit être organisé de manière à changer les habitudes, à vaincre les préjugés des habitants des campagnes, non seulement de l’habitant pauvre, mais encore de celui qui est aisé.

Je sais, et tous ceux qui comme moi ont exercé dans les communes rurales, savent combien cet exercice est difficile. On tarde trop en général à réclamer du secours; aussi, lorsque le médecin est appelé, on a déjà perdu un temps précieux à attendre, on a épuisé tous les remèdes des commères. Si nous faisons quel-

ques observations, on nous répond : que l’on croyait que cela ne serait rien; que l’on se disait que c était le mal qui passe; et puis les remèdes coûtent! Combien de fois ne nous est-il pas arrivé de nous entendre dire : si vous n’êtes pas bien sûr de guérir le malade, il ne faut pas faire de remèdes pour rien. Combien de fois ne nous a-t-on pas dit avec une déplorable naïveté : Si le malade est mortel (en danger de mourir), diles-le, Monsieur le médecin, nous ne dépenserons pas notre argent pour rien — C’est pour le père. Monsieur, il est vieux ; ce sont des jours de grâce, ne nous faites pas faire de la dépense; nous avons voulu vous faire appeler pour n avoir point de reproches. Ce n’est que pour un enfant, Monsieur, nous savons que les médecins ne connaissent pas leurs maladies; les enfants ne disent pas où est leur mal , et puis c’est un ange de plus au Ciel!

Si c’est une fracture, une luxation, ne nous

dit-on pas que ce n’est pas notre affaire, mais celle des r habilleur s, etc., etc.

Il faut donc, Monsieur le Préfet, que l'institution dont on fera choix en faveur des habitants des campagnes, combatte ces malheureux préjugés. Il faut quelle détruise la défiance, si commune dans les villages. Le paysan ne croit pas que nous puissions lui porter de l’intérêt, que nous puissions faire quoi que ce soit seulement pour lui. Dès que nous lui proposons quelque chose, il a de la tendance à croire que notre intérêt personnel nous dirige : il a tant et si sou-

vent été trompé, ce pauvre paysan!... On ne pourra vaincre ses préjugés, sa confiance dans les commères et les charlatans, que lorsqu’il saura que le médecin ne tire et ne peut tirer aucun profit direct des soins et des conseils qu’il donne et qu’il ne lui demandera point d’argent. Le paysan n’accorde sa confiance qu’après une longue épreuve, qu’après une longue connaissance.

Le rôle du médecin est complexe, Monsieur le Préfet; grands sont les services qu’il peut rendre, mais par quels moyens? En d’autres termes : l’utilité, l’urgence même d’un service médical au profit des habitants des campagnes étant démontrées , quel sera ce service?

La réponse à celte question fera le sujet de mes prochaines lettres.

Je suis, etc.

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