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DEUXIEME LETTRE

Brioude, le 24 octobre 1835.

Monsieur le Préfet,

Nous voici en face des deux systèmes qui constituent l’assistance publique : le secours en commun et le secours à domicile.

Dans ces derniers temps, quelques hommes dont on ne peut suspecter l’intention, ont proposé pour les campagnes l’application du système des secours en commun, c’est-à-dire la création de nombreux et nouveaux hôpitaux.

11 y a quelques années, le Bulletin de Thérapeutique a publié un travail dans lequel l’auteur demande la création d’hôpitaux cantonaux pour les malades, d’hospices pour les vieillards sans ressources. Indépendamment de cela, il demande que l’on affecte, à chaque commune un peu considérable, sous la direction de

trois ou quatre sœurs de Charité, une maison de secours, munie d’une pharmacie et d’un matériel pour distributions alimentaires. Ce n’est pas tout encore, le meme auteur veut un médecin vérificateur des décès, il veut établir et faire exécuter de bonnes mesures sanitaires dans les campagnes. Il veut combler les mares, tarir les égouts, assainir les chemins, écarter les fumiers des maisons, pratiquer au loin des rouloirs, etc., etc. Ce seraient là de bonnes choses sans doute, mais la France possède 37,000 communes, et l’auteur a oublié de dire où l’on prendrait les ressources nécessaires.

En 1831, un honorable confrère, M. Dan vin, a publié un mémoire qu’il a eu l’obligeance de nous adresser. Ce travail remarquable par les recherches qu’il contient, ne l’est pas moins par son ensemble systématique, dans lequel tout s’enchaîne avec ordre jusqu’aux moindres détails, et dans lequel on trouve tout, même un projet de loi, même les plans et les devis d’un hôpital.

« Voici, dit l’auteur, comme nous entendons, dans t> son ensemble, l’organisation générale des établisse- » ments hospitaliers en France. Ils sont divisés en six » classes :

» La première classe comprend les hôpitaux géné - »raux et les hôpitaux de clinique; la deuxième, les » hôpitaux spéciaux, tels que les lazarets, les asiles « d’aliénés; les hôpitaux des vénériens, ceux destinés aux

» affections cutanées, les maisons d'accouchement, etc.,

» etc., etc.

d La troisième, les hôpitaux départementaux.

» La quatrième, les hôpitaux-hospices d’arrondisse- » ment.

s La cinquième, les hôpitaux-hospices régionaux.

b La sixième, les hôpitaux communaux et les in/irmeb ries communales , ainsi que les maisons particulières b de secours. »

M. Dan vin n’a pas oublié de traiter la question des moyens financiers. Ces moyens, il les emprunte à diverses sources. D’abord , il propose la vente des biens des hôpitaux, et il demande à l’État Yabandon des droits de mutation à percevoir à l’occasion des ventes. Il s’adresse à un impôt sur les chevaux, les voilures, les domestiques, les intendants, régisseurs, gardes-chasse , traqueurs, garçons d’Iiôtel et sur les chiens. 11 s’adresse aussi h des impôts particuliers sur les enterrements, sur les droits de chasse, sur les litres de noblesse, sur les armoiries, sur les livrées, sur les jeux, les danses et les spectacles, sur les remplacements militaires, les mariages avant la majorité légale, sur les livrets de caisse d’épargne, les brevets de nomination aux places rétribuées, sur les brevets de décoration, etc.... Dans le cas où ces moyens ne seraient pas acceptés, il en trouve encore un dans la vente des biens communaux, et enfin comme ressources, ne changeant rien aux errements habituels, il propose pour chaque commune un emprunt

au crédit foncier, à 5 % pendant cinquante ans, comprenant l’extinction de la dette.

Il y a quelques mois, M. le comte de Lambel a proposé, dans les Annales de la Charilé, la création d’asiles pour les vieillards des campagnes.

La proposition de M. de Lambel est loin de l’immensité du projet de M. Danvin, mais elle repose sur le même ordre d’idées.

« Nos asiles, dit l’auteur, réservés aux meilleurs et » aux plus dignes d’entre eux, adouciraient singulière- » ment les rigueurs de leur position. Les privilégiés » admis dans la maison obtiendraient non seulement » le logement, mais aussi une pension de 60 à 100 fr., » suivant les années, les besoins et le pays. Cette somme b serait exclusivement employée à des achats de pain, b de bois ou de vêtements. Chaque ménage , chaque b vieillard isolé aurait sa chambre distincte et séparée b des autres. Il y apporterait ses anciens meubles, ces » amis de toute sa vie, ces témoins de temps meilleurs. b II se croirait là presque chez lui et serait heureux de b profiter de pareils bienfaits sans être obligé de les » acheter par le sacrifice de sa liberté.

b Chaque jour la visite de la sœur hospitalière, celle » du curé, du fondateur, de quelques voisins formés b à cette bonne œuvre, réjouirait les uns, consolerait b les autres, et apporterait à la maison des conseils de » paix et de résignation

)> Une grande chambre, chauffée, éclairée pendant » l’hiver, servirait de salle de travail et de repas. Cha- » que soir, la prière et la lecture s’y feraient en com- » mun. A certaines fêtes, tous s’y réuniraient pour » prendre en commun un joyeux repas de famille.

b Les enfants du vieillard, à leur défaut, le bureau » de bienfaisance ou la commune, fourniraient le com- » plémenl d’assistance reconnu nécessaire

d Chacun y contribuerait (à la fondation) dans la » mesure de ses forces. Le propriétaire concéderait » une maison de faible rapport, y attacherait ses au- » mènes, assurées désormais de recevoir une utile b destination, et apporterait à l’œuvre une surveillance b active et moralisatrice. Les familles des vieillards b fourniraient une pension, assez faible pour ne pas b excéder leurs modiques ressources, assez sérieuse b pour les amener à accomplir un devoir sacré. La b charité des uns se manifesterait par des témoignages b d’intérêt et d’affection, destinés h la développer en b l’exerçant. La reconnaissance des autres encoura- » gérait la persévérance des bienfaiteurs, etc., etc. »

Le système du Bulletin cle Thérapeutique est inapplicable : il augmente les dépenses et les inconvénients actuels, sans détruire le mal. Celui de M. Danvin peut séduire un cœur généreux servi par une imagination ardente : il rendrait sans contredit des services, mais, ouire qu’il est entaché au plus haut degré des vices

originels du système nosocomial, il est absolument inabordable sous le rapport des dépenses. Mu par de généreuses intentions, l’auteur a trop oublié, peutêtre, qu’à côté des besoins auxquels il veut donner satisfaction, existent d’autres besoins. Son idée l’a absorbé d’une manière trop absolue, comme il arrive du reste à tous les réformateurs. A force de bon vouloir, ils finissent toujours par ne donner le jour qu’à des utopies.

Que dire du projet de M. de Lambel? Il ne faut pas réfléchir longtemps pour voir que, s’il offre un refuge à quelques vieillards, il répand partout à profusion les graves inconvénients des hospices, et qu’il laisse, sans secours, le pauvre dans la maladie, à l’âge où son travail est une fortune.

Ce n’est donc aucun de ces trois systèmes, que nous venons d’examiner, qui pourra donner satisfaction à notre désir, et nous pouvons même juger par eux de l’insuffisance de ceux que l’on chercherait en suivant le même ordre d’idées.

Il est temps, je crois, Monsieur le Préfet, d’entrer dans une nouvelle voie et de songer à une charité tout à la fois plus rationnelle, plus économique et plus profitable que la charité nosocomiale.

Je ne veux pas, certes, faire ici le procès des hôpitaux : cela n’est pas indispensable à mon sujet, je sortirais du reste des limites que je dois m’imposer, et je réserve ces détails pour une autre occasion. Il me

suffira de quelques mois pour justifier- le peu de sympathie que j’éprouve pour la multiplication des hôpitaux, et la préférence que je donne, d’accord en cela avec les hommes les plus compétents, et vous-même. Monsieur le Préfet, h un autre système de secours.

N’est-il pas vrai que l’espoir certain d’être reçu à l’hôpital et à l’hospice, porte à l’imprévoyance, à la dissipation, à l’oisiveté, à l’inconduite?

N’est-il pas vrai que les hôpitaux et les hospices brisent les liens de la famille, détruisent la solidarité qui doit exister entre les parents et les enfants? Lorsque le père ne peut plus produire, le fils l’envoie à l’hospice, et se décharge ainsi du soin de pourvoir à ses besoins, sans songer que l’exemple qu’il donne sera bientôt appliqué sur lui-même.

Les hôpitaux ont encore bien d’autres fâcheux résultats : ils créent, au sein même de la misère, une classe privilégiée : ils tuent l’âme des enfants, en soignant leur corps; ils démoralisent l’adulte sous l’apparence d’un service rendu; ils détruisent les plus nobles inspirations; ils enlèvent à la famille, le bonheur de prodiguer des soins à ses membres malades; ils habituent les enfants à se débarrasser de leurs parents dans les moments les plus critiques de l’existence; ils privent celui qui souffre de l'affection des siens, pour le placer dans un milieu étranger, inconnu, humiliant parfois, et ces conditions retardent, dans beaucoup de cas, si elles ne paralysent, les effets des soins les plus savants et les mieux entendus.

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