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Les médecins de la Marine nationale au Sénégal, le Dr Bourgarel

A une époque où les caractères, sous l’influence de diverses causes , semblent s’affaiblir, on éprouve un sentiment d’orgueil national, un véritable relèvement moral, quand un grand acte de courage ou un dévouement exceptionnel vient à se produire.

La Presse n’accorde qu’une faible attention aux belles actions, et semble jréserver toute sa tendresse pour les crimes accomplis dans des circonstances plus ou moins émouvantes.

Cette publicité excessive d’un côté, ce silence à peu près complet de l’autre, ont pour conséquence naturelle d’entourer d’une certaine auréole le nom des criminels, et de laisser dans l’oubli celui des hommes dévoués qui sacrifient leur vie dans un but d’humanité. — Dans six mois, il sera aussi difficile de connaître les noms des dix-huit médecins qui viennent de succomber en combattant la fièvre jaune au

Sénégal, que de retrouver une perle précieuse engloutie dans l’Océan,

C’est pour réagir, dans la mesure de nos forces, contre ce courant regrettable, que nous publions aujourd’hui, avec les renseignements que nous avons pu recueillir sur les médecins qui ont péri en remplissant ce noble devoir, quelques détails biographiques sur leur chef, le docteur Bourgarel, dont, les services nous sont plus particulièrement connus.

La fièvre jaune a éclaté à Gorée au mois de Juillet. Sa première victime a été M. Batut, président du Tribunal civil ; atteint le 11 juillet, il succombait lè i 3 .— Le i er août, on comptait déjà 14 décès.

De Gorée, la maladie s’est répandue dans les différentes localités du 2 me arrondissement : à Dakar , à Rufisque, à Thiès, à Hann, au Cap Manuel. — Du 3 o juillet, au 1 5 août, quatre médecins et un pharmacien avaient été enlevés par l’épidémie : MM. Bellom , Maissin, Roche, Thoraval et Legall.

Le 16 juillet, 3 jours après le décès de M. Batut, le docteur Massola fut envoyé de Gorée à Bakel. Ce poste se composait de 8 européens, dont 5 soldats, 1 capitaine, 1 lieutenant et le médecin. La fièvre jaune s’y déclare le 16 août, et le 5 septembre, il ne restait plus de vivants que le capitaine et un soldat.

Cependant l’expédition projetée s’était mise en route

pour le haut du fleuve. En apprenant l’apparition de la fièvre jaune à Bakel, le docteur Bourgarel, chef du service médical, qui avait déjà manifesté des craintes avant le départ de la colonne, insista pour qu’on l’arrêtât dans sa marche ; mais le fi] électrique, qui aurait pu transmettre au commandant des troupes l’ordre de revenir sur ses pas, avait été rompu par un orage, et F expédition suivit son cours.

Jusqu’alors aucune maladie suspecte ne s’était montrée à Saint-Louis ; mais , le 9 septembre , M. Dalmas, médecin de l’Espadon , qui avait aidé son collègue Massola à soigner les malades de Bakel, commence à ressentir les premiers symptômes de la fièvre jaune. Il entre le même jour à l’hôpital de St-Louis et y meurt le i3. M. Bourgarel, qui avait pris, en arrivant au Sénégal, toutes les mesures préventives que la prudence pouvait conseiller , s’empresse d’évacuer rétablissement dans lequel M. Dalmas vient de succomber, de le désinfecter, de hâter l’établissement déjà décidé d’un hôpital spécial, d éloigner les troupes de la ville, et de les disséminer dans les postes de Lampsar et de Richard-Toll.

Pendant ce temps, la colonne continuait à marcher sur Médine. Le 22 septembre, elle enleva le village de Sabouciré , et le 25 elle redescendait le fleuve pour revenir a Saint-Louis.

C’est pendant le voyage de retour que la fièvre jaune s’est montrée. Elle a sévi surtout sur le poste de Dagana, où deux médecins ont succombé. Le 11 octobre, elle a éclaté à Saint-Louis comme un coup de foudre. Le 29, on signalait déjà 180 décès dans le I er arrondissement. Dès les premiers jours du mois de novembre, les pertes s’élevaient à 3 o 8 décès dans le premier arrondissement et à 261 dans le second. Le nombre des officiers du corps de santé qui ont succombé à la fièvre jaune pendant ce court délai est de 18, dont x 5 médecins et 3 pharmaciens. Nous en donnons la liste ci-après :

BOURGAREL (Charles-Auguste-Adolphe ), médecin en chef de la marine, au Sénégal, officier de la Légion d’Honneur, né le 29 mai i 832 (port de Toulon). Arrivé à St -Louis le 4 septembre 187 8, décédé le 24 octobre 1878.

AMOURETTI (Jean-Ernest), médecin-principal de la Marine, chevalier de la Légion d’Honneur, né-le 24 octobre 1829 (port de Toulon). Arrivé à Gorée au mois d’octobre 1877, décédé le 3 i octobre 1878.. .

BELLOM ( Pierre-Marie - Prosper), médecin de i re classe de la Marine, né le 24 novembre 1848 (port de Brest). Arrivé à Gorée au mois de janvier 1877, .décédé le 3 o juillet 1878.

MAISSIN (Louis-Eu.gène), médecin dé ,i M classe

de la Marine, në le 5 septembre 1842 (port de Toulon). Arrivé au Sénégal en juin 1878, décédé le ï 2 août 1878.

COTREL (Pierre-Louis-Marie),médecin de i T * classe de la Marine, né le i 3 juillet 1846 (port de Brest). Arrivé au Sénégal en décembre 1876, «décédé le 22 octobre 1878.

GUILLAUD (Justin), médecin de 1" classe de la Marine, né le 19 avril i 85 o (port de Rochefort). Arrivé au Sénégal le 4 septembre 1877, décédé le 4 novembre 1878.

DALMAS ( Antoine-François-Marius), médecin de 2 111 * classe de la Marine, né le 9 février i85i (port de Toulon). Arrivé au Sénégal en juin 1878, décédé le 1.3 septembre 1878.

BRIANT (Lucien-Marie), médecin de 2 me classe de la Marine, né le 7 mars i 85 o. Arrivé au Sénégal en janvier 1877, décédé le 24 août 1878.

CHEVRIER (Pierre-Jules), médecin de 2 m * classe de la Marine, né le 14 juillet i 85 i (port de Rochefort). Arrivé au Sénégal en décembre 1877 , décédé le 5 novembre 1878.

ROCHE , médecin de 2 ra * classe, auxiliaire , âgé de 27 ans. Arrivé au Sénégal en novembre 1876, décédé le 12 août 1878.

BORALLO , médecin de 2 m * classe, auxiliaire , âgé de 29 ans. Arrivé au Sénégal en novembre 1876 , décédé le i 5 août 1878.

SARRETTE , médecin de 2 me classe, auxiliaire, âgé de 33 ans. Arrivé au Sénégal le 4 septembre 1878, décédé le 18 septembre 1878.

GOUFFÉ (Émile-Frédéric),aide médecin de la Marine, né le i cr avril 1849 (port de Brest). Arrivé au Sénégal en décembre 1876 , décédé le 22 octobre 1878.

THORAVAL, aide médecin, auxiliaire. Arrivé au Sénégal en novembre 1876, décédé le 4 août 1878.

-M ASSOLA, aide médecin auxiliaire. Arrivé au Sénégal en novembre 1876 , décédé le 5 septembre 1878.

DESPREZ - BOURDON ( Paul - Marius - Stanislas ), pharmacien de 2 me classe de la Marine, né le 17 août 1849 (port de Toulon). Arrivé au Sénégal le 4 septembre 1878 , décédé le 12 octobre 1878.

LEGALL (Léon-Adolphe), pharmacien de 2 1 »* classé de la Marine, né le 21 septembre 1852 (port de Brest). Arrivé au Sénégal en juin 1877, décédé le 4 août 1878.

BOYER ( Louis-François), aide pharmacien de la Marine, né le 8 novembre i 855 (port de Toulon). Arrivé au Sénégal en février 1878, décédé le 14 octobre 1878.

Résumons les renseignements contenus dans ce désolant nécrologe,

' La'marche de l’épidémie à été terrible, foudroyante ; , les médecins, luttant avec une rare, énergie,-avec un -admirable dévouement, n’ont pu l’arrêter : ils ont presque tous succombé. C’est d’abord, à Gérée, lé 3 ô juillet, le • médecin de î re 'classe Bellom ; le 4 août, le pharmacien Le Gall et l’aide médecin Thoraval ; lç 12 le docteur Maissin et. l’aide médecin Roche ; une semaine après, deux autres médecins sont enlevés par le fléau : Borallo et Briant. Le 5 septembre,. Massola, aide médecin, envoyé à Bakel y périt, après avoir prodigué ses soins à la garnison de ce poste le docteur Dalmas,. médecin de l’Espadon , a quitté le bord où il était en sûreté, pour porter secours à son collègue Massola ;■ il est atteint lui-même et va mourir, le 1 3 septembre, à l’hôpital de Saint-Louis.

Dès ce moment, le chef-lieu de la colonie est en proie à la fièvre jaune et, successivement, Sarrette , médecin auxiliaire, le docteûr Cotrel, le. pharmacien Dupretz et son aide, le jeune Boyer, à peine âgé de 23 ans, succombent à Saint-Louis, du 18 septembre au 22 octobre. Le médecin en chef Bourgarel, qui a entouré ses collègues et toute la population des soins les plus éclairés, Bourgarel est atteint le 21 et. meurt le 24. Quelques jours apiès, le docteur Guillaud, qui le soignait avec le docteur

Talàyrac- succombe à son tour, tandis que l'e médecin principal Amouretti, chef du service à Gorée, qui a 'résisté jusqu’alors, périt victime, de son dévouement ; enfin, le, 5 novembre, la dernière victime connue , le docteur' Chevrier -, médecin de 2 me classe, est enlevé par la fièvre jaune.

. Indépendamment de ces dix-huit médecins ou pharmaciens, un aumônier et treize soeurs de charité ont péri dans ce. noble combat.

Le vide s’est fait dans tous les'services de la colonie -, il- a fallu , le combler. Déjà les successeurs de ces héros sont partis, quelques uns'ont demandé à devancer leur tour , ceux-là nous les connaissons, mais nous. . les blesserions, nous amoindririons leur:-admirable dévouement, si nous révélions leurs noms, Celà s’est fait sans éclat, simplement, comme un devoir prévu et qui ne demande ni hésitation ni faiblesse. C’est l’honneur de notre pays, de. pouvoir toujours compter sur le dévouement de ses enfants.

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