‹ Les médecins de la Marine nationale au Sénégal, le Dr BourgarelChapitre 2 sur 3 · ADOLPHE BOURGAREL · texte numérisé non relu

ADOLPHE BOURGAREL

médecin en chef de la marine au Sénégal

Le sentiment du devoir professionnel est si général dans le corps des médecins de la Marine, les hommes de science et de dévouement y sont en si grand nombre, qu’il ne vient à personne la pensée d’établir une différence entr’eux ; car, ce que l’un a fait, l’autre le fait ou le fera, et pendant que celui-ci se dévoue en Cochinchine ou dans l’Océanie, celui-là se dévoue au Sénégal ou dans l’Inde. Aussi n’avons-nous pas l’intention de présenter le docteur Bourgarel comme un serviteur hors ligne, parce qu’il est mort sur le champ de bataille du médecin ; vingt autres sont morts à côté de lui, et il n’en sera peutêtre jamais rien dit, aucun biographe ne mettra en lumière leur dévouement. Notre but est plus large, plus élevé, nous voulons honorer le corps entier des médecins de la Marine nationale, en rappelant ce que fut l’un d’eux, et, en racontant sa vie si bien remplie et si noblement terminée, nous raconterons celle de tous ses collègues.

Charles-Auguste-Adolphe Bourgarel est né à Toulon,

le 29 mai i 832 . Son père, M. Auguste Boùrgarel, l’un des plus honorables propriétaires de cette Ville, y a rempli, pendant longtemps, les fonctions gratuites de conseiller municipal, d’adjoint au maire et d’administrateur des hospices , du Mont-de-Piété et de la Caisse d’Épargne. Sa mère, qu’il entourait des soins les plus attentifs et pour laquelle il avait un véritable culte filial, sa mère, si sympathique et si estimée, joignait à une piété éclairée, à une bonté pénétrante, une grande fermeté de caractère, fermeté, cependant, qui se fondait dans des alarmes infinies à la seule pensée d’une séparation momentanée. Dieu lui a donné la suprême consolation de rendre le dernier soupir dans les bras de ce fils tendrement aimé, ( 1 )

(1) Peu de jours après la mort de sa mère, Adolphe Boùrgarel nous écrivit la lettre ci-après, dans laquelle on sent, à chaque ligne, sa profonde tendresse et la douleur inexprimable qu’il a du ressentir de ne pouvoir retenir sur la terre cette mère qui était «l'âme de la famille.» — Plus heureux, mais non moins terriblement éprouvé, il a sauvé son fils, «en le martyrisant » et après quatre heures d’une lutte surhumaine :

«... Vous aviez appris à connaître ma mère et à apprécier toutes ses vertus et ses qualités. — Le dévouement à tous ceux qu’elle aimait fut sa passion, la dominante de sa vie et, malheureusement, les occasions ne lui ont pas manqué, aussi la lame avait usé le fourreau et la maladie l’a trouvée affaiblie. Depuis longtemps c’était ma crainte et j’ai tremblé le jour où elle a été atteinte. — Vous le savez, c’était l’âme de notre famille, le trait d’union le plus parfait. Nous n’avions entre nous qu’une jalousie,' c’était de savoir qui l’aimait le plus. Son souvenir seul nous reste ; mais je suis certain qu'il vivra toujours aussi vivace parmi nous. Pauvre chère mère, elle vient d’échapper par la mort à de cruelles émotions, qui sont venues nous accabler encore avant que nous fussions un peu remis du coup terrible qui nous avait frappés. — Le lendemain du départ de la famille Lambot, le petit garçon (que ma mère a désiré voir appeler, Auguste,- comme mon père, au lieu de Georges ] a été atteint d'un catarrhe

et lui a épargné, ainsi, l’épreuve insoutenable pour un pareil cœur, de survivre à la mort si prompte et si terrible de ce vaillant enfant, qui fut sa joie et son orgueil.

Admis à l’École de Médeciné navale de Toulon, le 21 novembre 1849, Adolphe Bourgarel en sort deux ans après, avec le grade de chirurgien de troisième classe. Il est immédiatement embarqué sur le Valmy , et fait, soit avec ce vaisseau, soit avec \z Pandore, le Ténare, le Christophe - Colomb, et YÉgérie la longue et pénible campagne de Crimée. — Après un repos de six mois, du 9 mai au' 26 septembre 18 56 , il est envoyé dans les mers du sud, où il navigue pendant trois ans. A son retour, il publie , sous les auspices de la

suffocant des plus graves et, pendant trois jours, il a été au plus mal. Dans l’après-midi de samedi, il y a 8 jours, j’ai lutté pendant 4 heures contre l’asphyxie qui gagnait peu à peu : Coma, refroidissement, refus de tèter, etc- J’ai usé une boite de Rigollot, six mouches. Un grand vésicatoire d’homme, lui couvrant tout le dos, a pu seul le rappeler à la vie. A ce moment, mon cousin, (le docteur Ferdinand Bourgarel), qui, dans cette maladie comme pour celle de ma mère, m'a assisté avec un dévouement fraternel, était absent, et on ne peut comprendre l’horreur de la situation. Usé par une douleur recente et des émotions de ce genre, voir, en médecin, son enfant s’éteindre peu à peu, chercher ce qui pourrait le sauver et n’avoir qu’une ressource, celle de martyriser ce pauvre petit corps. Quand mon cousin est arrivé , j’étais brisé, anéanti par 4 heures de lutte, mais heureusement le courage ne ma pas fait défaut, et j'avais pu assurer le succès. Mais des journées pareilles usent pour dix ans. — Cette situation d’un médecin menacé dans ses plus chères affections et cherchant à lutter contre le mal est affreuse, je viens de le ressentir deux fois. C’est trop en un mois, surtout quand on a été vaincu tout d abord. Pauvre mère , j’avais cependant de bonne heure deviné toute ! étendue du mal... ». ( 19 février 1877),

Société .d’Anthropologie et avec les encouragements du Ministre des Colonies, qui lui avait confié une mission à Paris, un excellent ouvrage sur les races de l’Océanie Française.

La première partie de cet ouvrage, relative aux caractères anatomiques , -parut en 1860 ., dans les. mémoires de la Société d’Anthropologie (T. 1. p* 25 o ) ; la seconde partie, qui traite des caractères extérieurs,, mœurs et coutumes des neo-calédoniens, fut communiquée à la même société, en 1861.

Un tirage à part de ces deux mémoires a été publié,avec de nombreuses planches, en 1862, chez Victor Masson, libraire-éditeur à Paris, sous le titre suivant : ‘Des races de l’Océanie française, de celles de’la Nouvelle- Calédonie en particulier.

Le Docteur Bourgarel fait connaître , en quelques lignes que nous transcrivons ci-après , les circonstances qui l’ont porté à publier cet intéressant travail.

« Une campagne de trois ans dans l’Océanie., en qualité de chirurgien-major du Transport de l’Etat, la Provence, et pendant ce temps, un séjour de près d’un an en Nouvelle-Calédonie, m’ont permis de faire, sur les races si intéressantes, et encore si peu connues, qui peuplent l’Océan Pacifique, des observations dont je vais donner ici un, résumé, extrait en grande partie

d’un rapport que j’ai eu l’honneur de remettre , en avril 1860, au Ministre des Colonies. Ce rapport avait été rédigé à la suite de l’expédition qui a traversé la Nouvelle-Calédonie, dans le sens de sa largeur, entre Kanala et Urai, exploration qu’aucun naturaliste , s’occupant d’anthropologie , n’avait pu entreprendre jusqu’à- ce jour , vu les mœurs peu hospitalières des naturels. Je suis loin, cependant , d’avoir parcouru toute l’île ; mais j’en ai visité une grande, partie, et j’ai, en outre , mis à profit divers renseignements que m’ont communiqués, avec une obligeance dont je ne saurais trop les remercier, mes confrères MM. Latour, Le Pord, Segol et Vieillard, ainsi que deux révérends pères Maristes : MM. Montrouzier et Forestier.-

Après avoir fait une nouvelle campagne dans les mers du Sud, Bourgarel revint à Toulon,le 5 novembre 1862. Il espérait qu’on lui laisserait le temps de subir les examens du doctorat ; mais, promu le 23 du même mois au grade de médecin de i re classe (1), il reçut l’ordre de se rendre en Cochinchine, et s’embarqua pour cette destination le 11 Décembre suivant.

Chargé pendant deux ans d’un service important dans

(1) Il était médecin de 2“* classe depuis le 2 mai i 855 .

les hôpitaux de Saïgon, il étudia les maladies qui régnent sous ce climat meurtrier, et lorsqu’il revint en France, il mit ses observations en œuvre dans la thèse qu’il eut à soutenir devant la Faculté de Montpellier, pour être reçu docteur en médecine (i).

A peine remis de l’anémie qu’il avait contractée pendant son séjour en Cochinchine, le docteur Bourgarel fut embarqué, en qualité de médecin-major, à bord de La Provence , qui faisait partie de l’escad-e de la Méditerranée. —Ce service était peu assujettissant et lui laissait la liberté de descendre à terre de temps en temps. 11 en profita pour se préparer à subir les examens d’un concours ouvert à l’école de médecine navale de Toulon,pour une chairede proferseur.Undesescollègues, placé dans de meilleures conditions, lui fut préféré; mais désirant lui tenir compte des connaissances étendues dont il avait fait preuve dans les examens brillants qu’il venait de subir, le Ministre de la Marine le nomma professeur agrégé à l’école de médecine de Rochefort.

Pendant son séjour à Rochefort, Bourgarel fut chargé de diriger le service médical de l’hôpital civil (2). Il eut

(1) ‘De la Dyssenterie endémique dans la Cochinchine française. "Thèse. présentée et publiquement soutenue à la Faculté de Médecine de Montpellier> le 8 Décembre 1866.

(2) Depuis longtemps déjà les médecins delà Marine avaient la direction du service des hôpitaux civils de cette Ville, qui leur est encore confié a l’heure actuelle.

l’occasion d’y pratiquer avec succès diverses opérations difficiles, dont il rendit compte dans le recueil des Q/lrchives de médecine navale , publié sous la direction de M. Le Roy de Mericourt, par M. Ballière , libraireéditeur (i).

L’emploi de médecin-major du 4 e régiment d’infanterie de Marine en garnison à Toulon, étant devenu vacant, le docteur Bourgarel fut désigné pour l’occuper (14 décembre 1869). Très heureux derevenir près de sa famille (2), il comptait sur quelques années de repos, lorsque la guerre de 1870 éclata. Il fallut partir en toute hâte, pour prendre part à cette lutte douloureuse, dans laquelle notre armée devait se montrer si vaillante, si énergique, sous le poids de revers immérités. Le médecin-major du 4 e régiment d’infanterie de Marine trouva, sur le champ de bataille et dans les ambulances qui suivaient l’armée, l’occasion de se dévouer, et il le fit avec cette simplicité, cette fermeté, qui caractérisent les natures d’élite.

Il fut appelé, dans le cours de cette campagne, à donner ses soins au Maréchal de Mac-Mahon,

(1) Livraison du mois d’août 1.868.—T.Xp. 167: 1 . Hydrocéphalie interne et externe, compliquée d’une anomalie de l’occipital; 2. Hydramnios causée par une syphilis constitutionnelle, par le docteur Bourgarel. h— *î a ^ ait épousé, avant son départ pour Rochefort, M”* Marie Lambot- Miraval, fille d’un grand propriétaire et agriculteur très distingué de l’arroniss ement de Brignoles, •

qui venait d’être blessé. Il a raconté lui-même cet épisode, dans une publication relative à l’organisation du service de santé en temps de guerre (i). . L

Ce récit, placé en note, au bas d’une page, dans un ouvrage de médecine, est rédigé sans aucune prétention, et n’a d’autre but que de constater l’utilité des brassards, parceque, précisément, lorsque le maréchal fut blessé, un de ses aides de camp reconnut, à une grande distance, grâce à cette indication , la présence d’un chirurgien sur le champ de bataille; c’est ainsi que, sans perte de temps, le blessé fut secouru.

Après la paix, le 4“ e régiment d’infanterie de Marine lit partie des troupes dirigées contre la commune,; et Bourgarel, toujours à son devoir, se fit remarquer, dans ces tristes circonstances, par son sang-froid et par son humanité.

Il reçut, le 5 juin 1871,1a croix d’officier de la Légion d’honneur, pour sa belle conduite pendant la guerre (2), et dès l’année suivante , il fut promu au grade de médecin principal de la marine (28 septembre 1872).

Cet avancement fut promptement suivi d’un ordre

(1) Du Service de Santé en Campagne, parle Docteur Bourgarel, médepinmajor du ioj e régiment d'infanterie de Marine. (Extrait des archives de la médecine navale. T. XVIII, année 1872. )

(2) Il avait été nommé chevalier de la Légion d'honneur, le 3 o Décembre 1864

â son retour de la Cochinchine, *.

d’embarquement pour le Sénégal. Il partit le 2 Décembre 1872 et arriva à Gorée le 21 du même mois. Pendant deux ans, soit à Gorée, soit à Saint-Louis, il dirigea avec distinction les services de ces deux arrondissements qui lui furent successivement confiés.

Dès son entrée en fonctions, Bourgarel donna des preuves de son dévouement à ce pays, auquel il devait plus tard sacrifier sa vie. Une lettre que nous recevons du médecin en chef de la colonie à cette époque, M. le docteur Bérenger-Féraud, nous fournit à cet égard, des détails intimes que nous n’hésitons pas à publier, parce qu’ils honorent autant celui qui les écrits, que celui qui en est l’objet.

« En 1872, dit-il, j’étais au Sénégal. Je venais d’être nommé médecin en chef, quand Bourgarel fut nommé médecin principal, et vint servir sous mes ordres. — Lui qui avait été devant moi longtemps, qui aurait pu avoir la prétention de m’enseigner bien des choses , me demanda, en arrivant, un résumé de mes opinions sur les maladies du pays, une sorte de direction à suivre dans une contrée qu’il voyait pour la première fois.

« N est-ce pas là , Monsieur, le cachet de l’homme supérieur, le médecin dévoué à sa sainte mission ; et, en effet, tant d autres eussent craint de paraître inférieurs, eussent trouvé que l’amour-propre défendait une pareille

démarche ; mais lui, songeant au bien des malades avant tout, laissait de côté tout autre sentiment.

« Je venais de voir mes efforts couronnés de succès ; une épidémie de fièvre jaune était venue expirer au cap Maurel, à deux milles de Gorée, tuant trois hommes pour bien affirmer sa présence, et j’avais fait un travail, qui a été publié depuis sous ce titre : La fièvre jaune au Sénégal. Il s’agissait de garantir la colonie pour l’année 1873. — Bourgarel épousant entièrement mes idées se mit à l’œuvre , il m’aida de son concours empressé et, dans le cours de l’année fraîche, un commencement de lazaret put être construit.

« Au retour de la mauvaise saison, je craignais la réapparition de la fièvre jaune en Gambie, et son apport en Gorée. Or je sentais si bien que le pauvre Bougarel était une victime dévouée au fléau, le cas échéant ( à cause de son tempérament), que je lui écrivis une lettre intime pour le prévenir que j’allais l’appeler à Saint- Louis, pour aller à Gorée, à la première étape que devait atteindre la fièvre jaune. Je lui disais : mon vieil ami, je suis dans le pays depuis longtemps, mon corps paraît avoir moins de prise aux affections de la nature de la fièvre jaune, aussi vais-je vous faire passer à la seconde ligne de défense. Il me répondit aussitôt : Si le médecin en chef me donne un ordre, j’obéirai, mais au»-

nom de notre vieille amitié ne nfenvoyez pas cet' ordre ; laissez-moi ici. Vous savez que, faisant mon possible, vos dispositions seront exactement exécutées et y songezvous ? Si .vous veniez à Gorée et qu’il en mésarrivat, je me reprocherais toute ma vie d’avoir laissé prendre à un autre le. poste de danger qui me revient. »

Bourgarel' demeura à l’avant-poste et y attendit de pied.fermélepidémïë dont il sut, du reste, préserver son arrondissement dans lequel, cette année, aucun décès suspect ne fut constaté.

Très satisfait des services de son collègue et ami, M. le médecin en chef Bérenger-Féraud,ne garda aucune amertume, de son refus de lui céder ce poste .envié, et le • moment étant venu de fournir au ministre les notés semestrielles sur le personnel placé sous ses ordres, il il s’exprima ainsi : « M. Bourgarel, chef du service de l’arrondissement de Gorée, est un des officiers de santé les plus distingués de la Marine. — J’ai eu l’occasion d apprécier son énergie morale, son savoir médical et son habileté chirurgicale pendant et après la bataille de Bazeilles et de Sédan (i). Son intelligence , son

(i) Nous empruntons à une lettre de M. Bérenger-Féraud, les détails suivants sur la belle conduite de Bourgarel pendant cette guerre désastreuse « Le i - septembre 1870, dit-il, j’étais à la tête de mon ambulance dans les fossés de S , n ' q f" d on nous donn e l’ordre d’aller nous établir au faubourg de Balan, près le village de ce nom et de Bazeilles. Ce qu’il passait, en ce

savoir, son travail, son excellente tenue, sa bonne éducation le désignaient hautement pour le grade de médecin en chef dans un avenir prochain. »

M. le docteur Bérenger-Féraud ayant été obligé de rentrer'en France - le 7 octobre 1873 , Bourgarel prit la direction du service médical de la Colonie. Dans cette haute situation, il. mérita les éloges les plus complets de ses supérieurs; M. l’Inspecteur général du service à Paris, rendant compte au Ministre de la Marine de la façon - de servir des fonctionnaires placés soüs ses ordres, lui remit les notes suivantes, sur le médecinprincipal Bourgarel : « Homme distingué sous tous les rapports, M. Bourgarel dirige le service de santé avec zèle, dévouement et habileté. Aussi instruit que bon praticien, il sait se faire aimer du corps à la tête duquel il est placé, aussi bien par son urbanité que par son impartiale fermeté. Il jouit de l’estime générale et ses rapports sont excellents avec tous les services. M. Bourgarel n’aura pas accompli, au I er janvier 1875, le temps de service voulu dans le grade de médecin

moment, de mitraille et de balles en cet endroit était effrayant. J’avoue que mon cœur était serré. En arrivant au terme de notre course, j’y trouvai Bourgarel. Je puis déclarer qu’au milieu de cette scène de carnage, il était aussi calme, aussi tranquille que si nous avions été à la parade. Il prodiguait ses soins, il pansait ses blessés, cherchait à les mettre à l’abri de nouveaux coups, s’occupant de la sécurité de tous, excepté de la sienne, et cela d’une manière simple calme, digne, qui frappait d’admiration. »

principal, pour passer au grade supérieur, mais en raison de la distinction de ses services , je n’hésite pas à le proposer, à titre exceptionnel, pour le grade de médecin en chef, qu’il occupera dignement. » •

Cependant le climat du Sénégal commençait à user la santé de Bourgarel et, avec les fatigues, venaient ces légers découragements qu’il savait si promptement surmonter. Voici quelques lignes significatives qu’il nous écrivait après un assez long séjour à Saint-Louis : « Quant à moi, mon cher ami, je mène toujours la même vie monotone, je n’ai pas osé faire venir ma petite famille et cependant..... enfin je ferai seul le sacrifice. L’hivernage s’est bien passé, nous n’avons pas eu d’épidémie dans notre voisinage, mais cette saison est très dure. Elle touche à son terme, les nuits commencent à être fraîches. Je n’ai jamais été malade, mais, entre nous , j'ai souffert du foie assez sérieusement en juillet, et depuis j’ai toujours un peu de congestion douloureuse. Ne parlez de cela à personne. En ce moment je vais bien , car ce matin j’ai pu, sans être fatigué , voir mes cent malades, et faire ensuite une amputation de la jambe. »

Bourgarel demeura au Sénégal jusqu’à la fin de ses deux années réglementaires ; il ne revint en France que vers le commencement du mois de Décembre 1874.

Attaché à la division du port de Toulon, il espérait ne plus quitter sa famille; il comptait, en effet, plus de 25 ans de bons services, dont 14 ans à la mer ou en campagne, et il était dans les conditions voulues pour demander à jouir d’un repos devenu nécessaire. Mais, au moment oü il songeait à abandonner cette carrière déjà si bien remplie, il fut nommé médecin en chef de la Marine. (29 Juin 1878).

Malgré cette promotion depuis longtemps méritée et qui lui offrait des avantages réels , il persistait dans son projet de retraite, lorsqu’il apprit que la fièvre jaune avait éclaté au Sénégal et que le médecin en chef de cette colonie, rappelé en France pour cause de maladie, n’était pas en état de rejoindre son poste. Il était, lui, le plus jeune médecin en chef, et la date récente de sa nomination le désignait naturellement pour cette périlleuse destination. Il fallait, pu demander immédiatement sa mise à la retraite, ou aller dans les plus déplorables conditions de santé, affronter la plus terrible des épidémies. Le sentiment du devoir auquel il obéit toujours pendant sa longue et honorable carrière, lui fit accepter une mission périlleuse qu’il aurait pu refuser. Il partit donc; mais il partit avec la ferme conviction qu’il allait offrir le sacrifice de sa vie pour l’honneur du corps médical auquel il appartenait. Il occupait une des plus

hautes situations de la médecine navale, il devait dès lors, donner l’exemple du dévouement, et il n’y fallit pas.

Arrivé le 4 septembre à Saint-Louis, Bourgarel ne perd pas un instant ; il pourvoit, avec le concours des quatre médecins et des trois pharmaciens qui l’ont accompagné, aux besoins les plus urgents du service ; ses collègues sont répartis dans les diverses localités où leurs prédécesseurs ont trouvé la mort, et les voilà tous en face du péril, calmes, résolus, dévoués. — Hélas ! après deux mois quatre d’entr’eux avaient déjà payé de leur vie ce courageux dévouement (1).

Vers la fin du mois de septembre, après avoir vu succomber ses jeunes collègues , et comprenant qu’il ne pourrait résis'ter bien longtemps à l’épidémie qui avait envahi Saint-Louis , il écrivit ses dernières volontés. Quinze jours après, se sentant atteint mortellement, il y ajouta ces lignes attendries que l’on ne peut lire sans émotion : « Mon cher bébé n’aura point connu son père, qui eut été si heureux de l’élever et de lui inculquer les sentiments d’honneur et de devoir, qui doivent diriger la vie. » « Je meurs, ajoute-t-il, victime de ces sentiments, et mon vœu le plus ardent c’est qu’ils soient la règle absolue de sa conduite. »

(1) MM. Sarrette, Desprez, Bourgarel et Guillaud, décédés du 4 septembre au 4 novembre 1878. • ■

Ces sentiments ont été les siens, en effet, jusqu’à sa dernière heure, et ses chefs, ses collègues, ses amis sont unanimes pour rendre hommage à son noble caractère. Sa veuve en a reçu vingt témoignages, plus touchants, plus honorables, les uns que les autres. Parmi les nombreuses lettres qui lui ont été adressées dans cette douloureuse circonstance, nous en avons lu qui nous ont profondément ému; il en est deux qui doivent être publiées : la première est écrite par celui de ses collègues qui était auprès de lui à Saint- Louis; l’autre est du Ministre de la Marine.

M. le docteur Talairach transmet, en ces termes, à Madame Bourgarel, les dernières volontés de son mari :

Saint-Louis, le 2 novembre 1878.

Madame,

C’est encore sous le coup d’une très profonde douleur, que je remplis auprès de vous la bien triste mission de vous adresser les dernières volontés de notre bien regretté médecin en chef, et de vous donner, selon son désir, quelques détails sur ses derniers moments.

Arrivé auprès de lui le 21 octobre, au moment où il venait d’être frappé, je ne l’ai pas quitté un seul instant, lui prodiguant, ainsi que mes collègues Guillaud et Roux, les soins les plus assidus que réclamait la gravité de son état. Notre dévouement affectueux, nos secours médicaux les mieux concertés, ont été malheureusement impuissants à arrêter les progrès incessants du mal, et notre bienaimé chef a succombé le 24, à 6 heures du soir.

Toujours debout depuis le début de l’épidémie, distribuant des conseils et donnant l’exemple du devoir à ses jeunes collègues, affrontant avec énergie .les difficultés de sa haute position en temps d’épidémie, le docteur Bourgarel a succombé victime de son dé-

vouement, il est tombé au champ d’honneur, au moment où il espérait bientôt jouir du prix d’une existence de labeur incessant.

Sa plus grande préoccupation, pendant le cours de sa maladie, était le sort de ses pauvres enfants; ses 1 -dernières paroles et ses dernières pensées ont été pour vous, Madame.

Il a demandé les secours de la religion le 24, à 1 heure du soir, et il a accompli ses devoirs de chrétien en pleine possession de luimême; je remplis le pieux devoir de vous en instruire,, selon sa volonté.

Je souhaite de tout cœur, Madame, que la haute considération dont le docteur Bourgarel a toujours été entouré dans le cours ae sa carrière, la sympathie générale qu’il savait partout acquérir par les plus solides qualités de l’esprit et du cœur, soient un adoucissement à votre immense douleur.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes plus respectueux hommages.

Dr TALAYRACH.

c Médecin de première classe.

L’Inspecteur général du service de santé de la marine, M. le docteur Rochard, qui relève, par ses éminentes qualités, la haute situation qu’il occupe, a exprimé ses regrets personnels dans des termes que nous sommes heureux de pouvoir reproduire , parce qu’ils empruntent à la plume qui les a tracés une valeur exceptionnelle.

‘ Paris, 6 5 Novembre 1878.

Madame,

L’affreux malheur qui vient de vous frapper, est du nombre de ceux qui ne comportent pas de consolation, mais vous mepermetlrez, je l’espère, de vous exprimer toute la part que j’y ai prise, de vous dire combien j’ai été douloureusement frappé par le coup qui nous a tous surpris.

Je comprends mieux que personne toute l’étendue de la perte que vous avez faite Je connaissais votre mari depuis de longues années et j avais pour lui la plus vive amitié. Le courage simple et digne avec lequel il est parti pour une destination dont il connaissait tout le péril, les lettres si remarquables de fermeté et d'énergie qu’il nous

écrivait depuis son arrivée au Sénégal, avaient transformé mon affection en une admiration véritable, et je songeais déjà aux moyens de récompenser un pareil dévouement d’une manière digne de lui, lorsque la terrible nouvelle nous est parvenue.

Puissiez-vous, Madame, trouver dans les sympathies de la Marine tout entière, dans les regrets unanimes de tout le corps de santé, un adoucissement à votre affreux chagrin. C’esifle plus vif désir de Votre très obéissant et très respectueux serviteur.

Signé : ROGHARD. (i)

La lettre de M. l’amiral Pothuau n’est pas moins honorable pour la mémoire de Bourgarel ; nous la transcrivons ci-après :

‘Paris, le 4 Novembre 1878.

Madame ,

Monsieur.le Gouverneur du Sénégal m’annonce, par un télégramme du 26 octobre dernier, que la fièvre jaune a gagné le chef-lieu de la Colonie, et que M le Médecin en chef Bourgarel, votre mari, a été l’une des premières victimes du fléau. •/

Envoyé au Sénégal dès que la fièvre jaune fit son apparition à Gorée, M. le docteur Bourgarel a déployé, aussitôt après son arrivée, la plus grande et la plus intelligente activité, pour assurer la préservation de Saint-Louis, à l’aide des mesures dont son expérience lui démontrait l’utilité. Il a succombéau milieu de ses travaux, sacrifiant ainsi sa vie à l’accomplissement de son devoir.

La perte d’un médecin en chef aussi distingué sera vivement sentie dans le corps de santé qu’il a honoré par ses talents et par son dévouement; elle causera également, dans la Marine, des

(1) Dans une seconde lettre, en date du 24 novembre, que nous avons sous les yeux et qui a été-écrite après la réception des derniers, détails venus du Sénégal, M. ledocteur Rochard exprime les mêmes sentiments : «Notre regretté collègue, dit-il, est resté jusqu’au dernier moment, ce qu'il avait été toute sa vie, inébranlable dans la ligne du devoir, calme, résolu dans l'accomplissement de son sacriiicé. »

regrets dont je me fais l’interprète auprès de vous, Madame, en vous exprimant toute la part que je prends au malheur imprévu qui vous frappe.

Agréez, Madame, l'hommage de mon respect.

■ le vice-amiral, sénateur,

Ministre de la Cdarine et des Colonies,

Signé : POTHUAU.

Le Journal Officiel a rendu un éclatant témoignage au dévouement du docteur Bourgarel, dans une note que nous reproduisons :

« M. le Médecin en chef Bourgarel, qui vient de succomber aux atteintes du fléau , était parti pour le Sénégal récemment, bien que sa santé ne fut pas complètement rétablie du long séjour qu’il avait fait dans cette colonie ; il est mort victime de son noble dévouement. »

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