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CONSEILS AUX JEUNES MÉDECINS

Un médecin doit préférer une sage lenteur, dans la manière d’exprimer ses idées, à l’extrême précipitation de la

PENSÉES, MAXIMES ET RÉFLEXIONS, facilité; car celle-ci est l’apparence ordinaire de l’esprit et d’une brillante imagination, tandis que l’autre peint le sang-froid, la prudence et le jugement, qualités essentielles du médecin.

— Il faut que le médecin , s’il n’est pas impassible, sache eacher au moins tous les mouvements de son âme, et que ses traits, d’accord avec son langage, ne peignent jamais que l’espoir ou la certitude de la guérison.

— Abordez les malades avec un visage toujours égal; qu’ils ne puissent y lire que l’intérêt que vous prenez à leurs maux, et jamais leur danger; que cet intérêt soit même modéré suivant les circonstances : auprès d’eux, ne vous entretenez que d’eux-mêmes' : vous ne sauriez avoir rien de mieux à leur dire.

— L’amour que nous nous portons nous entraîne trop souvent à parler de nos intérêts et de nous; mais ce qui n’est dans un homme du inonde qu’une faiblesse excusable, est un tort réel dans un médecin. Destiné par état à écouter les maux d’autrui, il ne doit point substituer

au tableau qu’on lui présente celui de. ses propres souffrances , et vouloir occuper de lui ceux qui réclament pour eux son attention tout entière. Si l’aspect d’une douleur lui rappelle involontairement celle qui le déchire, le souvenir doit s’en perdre dans le cœur, sans venir affliger par son amertume celui qui ne demande que des consolations et des secours.

— L’intérêt avec lequel nous écoutons celui qui nous

rend dépositaire de sa confiance peut ajouter beaucoup à celle qu’a déjà inspirée le talent.

— Un médecin est-il appelé chez vingt malades à la fois, sa première pensée doit être pour le plus malheureux ou pour le plus aimé ; car, après le cri que jette l’humanité désolée, ce que le cœur entend le mieux est la voix d’un ami; et quand on a obéi à de telles inspirations, on a bien quelques droits de faire excuser ses retards.

— Dans les maladies qui peuvent avoir une terminaison funeste, gardez-vous de présenter de trop grandes espérances.

— Ne prononcez jamais sans nécessité, en présence d’un malade, des mots qui puissent faire naître des idées de crainte ou de danger : l’âme la plus courageuse y trouve souvent le sujet d’un funeste présage.

— Ne plaisantez jamais sur le danger d’un malade ou sur l’importance qu’il attache à vos opérations : la plaisanterie, dans ces moments cruels, est trop près de l’insensibilité. Quelque esprit que vous puissiez y mettre, elle altérera la confiance. L’homme qui va souffrir a quelques droits à vos respects, et il vous pardonnerait à peine la plus douce gaieté, si elle ne servait pas à lui peindre la sécurité de votre âme et l’assurance du succès.

— Quelque désespérée que soit la situation d’un malade, ne l’abandonnez jamais avant d’avoir recueilli tous les signes qui annoncent l’approche évidente de la mort;

vous éviterez ainsi les reproches que mérite souvent celui qui a douté trop tôt des ressources de la nature. Surtout, ne vous éloignez pas tant que celui qui a réclamé vos soins conserve assez de connaissance pour sentir votre abandon : les lois de l’humanité, le respect que l’on doit aux mourants, la possibilité de ranimer quelquefois les faibles étincelles de la vie, tout vous en fait un devoir; et quand tous vos soins seraient inutiles, la piété a encore besoin de votre dernier avis pour jeter sur un front décoloré le premier voile du tombeau.

— Quoique, pour supporter ses maux avec courage, l’homme n’ait pas trop de toutes ses espérances, le médecin consolateur doit rarement parler de celles que promet l’éternité... L’homme le moins pusillanime ne verrait que la certitude de son danger dans les plus sages exhortations, si elles sortaient de la bouche de celui qui vient de mesurer la durée de sa vie. Pour que les consolations religieuses soient un baume salutaire, il faut un autre ministre, il faut une voix qui sache faire entendre les paroles sacrées, et le médecin, qui n’a souvent que des illusions à donner, ne doit pas sortir de son devoir.

— Dans la plupart des maladies, et plus encore dans celles dont l’heureuse terminaison ne peut être amenée que par le temps et la persévérance dans les mêmes moyens, quoique les indications soient les mêmes, il convient quelquefois de changer de remèdes pour donner au courage une nouvelle impulsion, retremper une âme affaiblie et fortifier l’espérance.

— Celui que les circonstances ou ses talents ont environné de la confiance publique doit rarement parler de ses succès aux hommes moins heureux que lui. Le bonheur est un tort que l’on ne pardonne pas toujours dans une profession où, tous les droits étant égaux, on prend trop souvent un émule pour un rival, un rival pour un ennemi.

Consultations. — Les jeunes médecins se croient toujours offensés lorsqu’on veut unir à leurs avis le secours de quelque autre lumière, parce que, peu sûrs encore de leur expérience et de la considération dont ils jouissent, ils craignent toujours de voir s’éloigner cl’eux une confiance incertaine. Mais s’ils savaient le prix que les hommes attachent à la vie, s’ils avaient senti quels tourments fait éprouver au cœur le danger d’un être que l’on chérit, non-seulement ils ne s’offenseraient plus de ces alarmes de la confiance, mais ils seraient les derniers à concevoir comment on peut abandonner la vie d’un père, d’un enfant ou d’un époux à l’incertitude des lumières, du jugegeraent et de l’opinion d’un seul ; comment on ne rassemble pas toutes les lumières, tous les avis, toutes les espérances autour de celui qu’a frappé le danger.

Ne refusez donc jamais d’unir vos conseils à ceux des hommes sur qui paraît se diriger une partie de la confiance que l’on vous accorde : c’est une juste condescendance bien due ceux qui vous ont honoré d’un premier choix. Quelque instruits que vous soyez, il y aurait plus que de la présomption à vous croire offensés. Les bornes

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de vos talents sont avant celles de l’art, et la responsabilité d’nne vie est un fardeau assez pesant pour en partager le poids. L’homme de qui vous attendez le moins peut ouvrir un avis salutaire; le génie, d’ailleurs, ne voit souvent que les vérités placées à la hauteur à laquelle luimême s’est élevé, tandis que les vérités moins importantes sont facilement aperçues par des vues plus bornées.

La différence d’opinion n’offenserait pas plus que celle du visage ou du caractère, si celui qui la manifeste le faisait toujours avec une franchise décente et sans affecter la prétention d’une orgueilleuse supériorité. C’est une vérité qu’il faut se rappeler dans ces assemblées où le danger d’une maladie grave invoque la réunion de plusieurs lumières. Ne cherchez jamais à briller aux dépens de celui cpii le premier possède la confiance. Si sa conduite fut sage, approuvez-la hautement ; s’il commit une erreur, soyez le premier à en chercher l’excuse, et ne jugez pas trop sévèrement une circonstance que vous n’avez pas vue, et qui peut-être vous eût également trompé; si enfin ses torts sont ceux de l’ignorance, taisezvous, et que la sagesse de vos avis les répare. Dans tous les cas, expliquez-vous toujours avec simplicité, sans affecter une éloquence déplacée ou dangereuse quand on recherche la vérité ; et faites pardonner la différence de votre opinion par les égards que vous avez pour celle des autres, et par la modestie avec laquelle vous la mettez en opposition. On se rend sans effort à un avis que la raison seule présente, et on repousse avec opiniâtreté celui où l’on a cru reconnaître l’intention d'humilier ou de nuire.

te

Gardez-vous cl e contredire un bon avis dans la seule intention d’affecter une opinion qui vous soit propre, et sachez surtout respecter à propos celle des hommes qui ont vécu plus que vous; car, quoique l’expérience se mesure moins par le nombre des années que par la bonne manière de voir et les qualités particulières de l’esprit ; quoique beaucoup de gens qui vantent leur expérience prennent pour elle l’habitude de faire la même chose, il n’en est pas moins vrai que le temps a ses secrets, et que celui dont les cheveux ont blanchi dans le sein des mêmes travaux peut souvent seul expliquer un mystère que le temps n’a dévoilé qu’à lui. Payez donc à son âge le tribut de respect que vous réclamerez un jour pour vous. Il doit coûter d’autant moins à l’amour-propre qu’il est commandé par la nature, et qu’un sentiment secret qui ne peut nous tromper, nous avertit nous-mêmes que les années ont mûri nos talents.

Secret. — Quelque peu soutenue que soit la confiance que l’on vous accorde, quelque oubli que l’on ait des secours que vous avez prodigués, ne laissez jamais échapper le secret dont on vous fit dépositaire. La noblesse de votre profession se distingue surtout en cela que vos soins peuvent être oubliés ou méconnus, sans que celui que ce défaut de reconnaissance accuse ait à trembler pour son secret en redoutant en vous l’indiscrétion d’un ennemi.

Honoraires. — S’il y avait plus de délicatesse et de véritable honnêteté parmi les hommes, je dirais aux médecins : « Ne réclamez jamais le tribut du plus légitime

honoraire : c’est à la reconnaissance ît vous l’offrir. » Mais le temps n’est pins où, riche de santé, celui qui l’avait obtenue apportait à son bienfaiteur, en essayant ses forces, une reconnaissance dont le Ciel avait eu le premier hommage. Aujourd’hui , les mois, les an'nées s’écoulent, et la reconnaissance se tait : le médecin peut donc lui rappeler sa dette, puisque enfin il est aussi un esclave du besoin.

C’est dénaturer le caractère sacré d’une profession bienfaisante que d’exiger le prix de ses soins avant le succès qui en donne le droit : il vaut mieux avoir quelques ingrats de plus à compter que d’oublier ce que l’on doit à soi-même et à la noblesse de sa profession. D’un autre côté, ne souffrez pas que la reconnaissance s’accumule en longues dettes : ainsi que la mémoire, elle s’use par les années. Trop loin des moments qui la virent naître, elle n’est plus la dette du cœur, vous n’avez plus le droit d’en parler sans offense ; car l’on conserve bien rarement la confiance de ceux que l’on a fait rougir en leur rappelant un devoir.

M.-A. Petit, Essai sur la Médecine du Cœur.

Voyez les articles Honoraires, Prudence, Secret.

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