‹ Les médecins statisticiens devant la question homoeopathiqueChapitre 12 sur 12 · SIX · texte numérisé non relu

SIX

Utopie de M. Valleix sur la prétendue unité de marche de la pneumonie. — Appréciation par lui des trois cas de mort ; erreur de pronostic. — Réfutation de son liypothèse par la statistique. — Conclusion sur le traitement de la pneumonie.

Rien ne démontre mieux l'efficacité de cette méthode dans la pneumonie que la nature des arguments employés par M. Valleix pour la nier. Son raisonnement n'est qu'un cercle vicieux permanent ; chacun de ses arguments, en particulier, est une erreur, ou un fait dénaturé, ou une hypothèse. C'est surtout par celle-ci que nous l'avons vu rechercher une soidisant tendance de la pneumonie à la guérison natiirelle, et, pour cela, poursuivre le fantôme ù'une marche naturelle uniform.e de cette maladie. Pour achever de dissiper cette illusion de son esprit, il ne nous reste qu'à lui rappeler que cette imité de marche est une pure utopie. '

La pneumonie a une marche différente, suivant chacune des formes qu'elle revêt. Dans chaque forme, la marche se modifie encore suivant le degré, suivant 1 âge, suivant la constitution des sujets, suivant le génie épidémique, suivant les circonstances au miheu desquelles le malade s'est trouvé. La marche est différente, suivant que la maladie tend à se terminer par la mort, par la guérison, par induration, etc., etc. Elle varie, enfin, suivant les complications qui peuvent survenir. Les anciens disaient : On peut mourir tous les jours dans les maladies aiguës ; mais on ne guérit qu'à jour fixe. Or, les jours fixes, ce sont les jours critiques. M. Valleix, qui n'admet pas ces jours critiques, parle néanmoins d'une tendance naturelle à la résolution vers le 7^ jour. Les deux cas qu'il a cités nous présentent deux pneumonies terminées, l'une au 9^ jour (jour critique), l'autre au 7^ jour (jour critique), par des sueurs critiques. M Valleix prouve par là qu'il n'est pas bien fixé sur ce qu'il rejette et sur ce qu'il admet. Ce choix d'une seule période critique est donc encore une il-

lusion et une assertion parfaitement arbitraire. Les jours critiques ou les périodes critiques dans la pneumonie ont lieu vers le 5% 1% 9% ^^% \Â^, \ 7« jour. On ignore absolument la marche de la pneumonie quand on ignore ces vérités élémentaires en pathologie. Mais personne n'a le droit, statisticien ou non, de rejeter sur la science même les lacunes de son savoir, ou les erreurs de ses croyances.

Au reste, un des inconvénients de la prétention à posséder exclusivement un esprit sévère, c'est une fâcheuse tendance à vouloir toujours faire la leçon aux autres, et à dédaigner tout ce qui n'est pas à l'horizon de son intelligence. M. Valleix n'a pas su éviter cet écueil. Il se pose sans cesse en modèle pour l'analyse et l'appréciation des faits; et, comme si ce n'était pas assez des procédés analytiques consciencieux et des affirmations sévères sur lesquels il a bâti toute sa critique, il devait couronner son œuvre par l'appréciation suivante des trois malades qui ont succombé..

« Sans prétendre, loin de là (le mot est charmant), que les trois malades de M. Tessier auraient guéri par la méthode ordinaire, nous disons qu'il s'est volontairement privé d'une chance heureuse, soit en employant cette méthode trop tard, soit en ne l'employant pas du tout. Dans un des trois cas de mort rapportés par M. Tessier, le tartre stibié a été mis aussi en usage ; mais peut-être a-t-on tardé un peu trop ; et il n'est pas certain qu'employé deux jours plus tôt, concurremment avec les émissions sanguines, il n'eût pas sauvé le malade. Nous croyons aussi que M. Tessier désespère trop facilement de ses malades. Dans les deux derniers cas qu'il cite, la maladie était d'une extrême gravité, cela est incontestable; la mort était probable, sans aucun doute ; mais elle n'était pas certaine, et nous avons vu des cas de ce genre guérir par la méthode ordinaire. »

Où donc M. Valleix a-t-il puise ses remarques sur le premier cas? sans doute dans les réOexions dont M. Tessier a fciit suivre l'observation de ce malade. Nous y renvoyons nos lecteurs, pour leur édification sur la sévériié d'appréciation du critique. Au lieu de s'en tenir à ces réflexions, et de les

discuter scientifiquement, M. Valleix, inflexible dans ses procédés analytiques, insinue charitablement, et du plus grand sang-froid du monde, que ce malade est mort par la faute de M. Tessier, et que ce dernier désespère trop facilement de ses malades. Malheureusement, ces insinuations, dont chacun appréciera la bienveillance, et qui viennent si bien corroborer les précédentes, ne sont fondées que dans l'imagination du critique ou la sévérité de sa conscience. La leçon qu'il a voulu donner à son collègue va lui revenir tout entière, et ce sera à lui d'en faire son profit.

Pour appuyer son appréciation et son dire, M. Valleix rapporte en quelques lignes un succès qu'il a obtenu dans un cas grave. Or, que peut avoir de commun ce fait avec ceux qui sont décrits dans le livre de M. Tessier? Ici, il s'agit de deux pneumonies arrivées certainement à la suppuration au moment où elles sont entrées à l'hôpital, et, par conséquent, vouées à une mort certaine. Quoi qu'il en dise, M. Valleix n'a jamais vu guérir des cas de ce genre, et personne ne l'a vu plus que lui. Afin que le public puisse en juger pièces en main, voici la première de ces deux observations :

Le -1 5 juillet ^ 848 est entré, à la salle Saint-Benjamin, n° 2, le nommé Causse (Louis-Charles), vidangeur, âgé de 60 ans, de forte constitution et d'une bonne santé habituelle. Il est malade depuis huit jours. Dès le début de sa m.aladie, il a été en proie à la fièvre, avec toux, crachats sanguinolents et point douloureux sous l'aisselle gauche. Jugeant son état peu grave, il n'avait réclamé le secours d'aucun médecin et s'était contenté de garder la diète, le repos et le lit, de prendre de la solution de gomme jusqu'à la nuit dernière, où sa prétendue indisposition ayant pris un caractère plus grave il s'est fait transporter ce matin au bureau central.

Ce sont là les seuls renseignements généraux qu'il soit possible d'obtenir à travers les réponses incohérentes^ difficiles, inachevées, que nous fait ce malade une heure après son entrée.

Il est d'une faiblesse extrême. La face est pâle ; le front couvert d'une sueur visqueuse ; la langue sèche avec enduit

noirâtre ; les dents et les lèvres fuligineuses ; peau aride et brûlante ; pouls vite, petit ; respiration très-gênée ; sentiment d'oppression pénible, surtout dans le côté gauche de la poitrine. Toux rare, difficile ; crachats diffluents, jus de pruneaux. Pour examiner la poitrine, on est obligé de soulever le malade sur son séant et de l'y maintenir ; après quoi il retombe comme une masse inerte dans le décubitus dorsal. La percussion fait constater une matité absolue dans les deux tiers postérieurs et inférieurs du thorax à gauche. A l'auscultation, on entend du souffle dans ces mêmes points, entremêlé, surtout à la base, de râles muqueux, gras et humides, avec bronchophonie. Hydros ; un julep bryone et un julep carbo-végét. 12. Large vésicatoire en arrière sur le thorax.

Vers dix heures du soir, l'oppression redouble ; les mains sont froides et les ongles des doigts offrent une teinte cyanosée. La face est grippée avec sueurs froides au front et aux tempes. Partout ailleurs la chaleur de la peau est sèche. Pouls petit, très-vite. Toux rare ; l'expectoration est supprimée ; le délire augmente. Le lendemain matin, ^6, mort.

A l'autopsie, faite trente heures après le décès, on trouve un épanchement purulent d'environ -1 20 grammes dans la cavité pleurale gauche. Le lobe inférieur du poumon correspondant est recouvert de fausses membranes et présente dans son entier une infiltration purulente.

Cette observation doit être catégorique pour tous ceux qui ont Vhabitude du malade. Notons, en passant, que M. Valleix eût dû la citer en preuve de son assertion que les hôpitaux excentriques, en outre des malades qui leur arrivent directement, ne reçoivent pas du bureau central les cas les plus graves. Quant à l'incident en question, voyons si, dans le fait qu'il invoque, il s'agit, comme dans cette observation, d'une pneumonie arrivée au 5^ degré. « Il y avait, dit- il, dans son fait, déhre, coma, abattement des forces, au point que le malade ne pouvait se tenir sur son séant ; le pouls était tellement irrégulier et inégal, qu'il manquait une pulsation sur trois, et que les battements du pouls étaient tantôt filiformes, tantôt un peu élevés et durs; les battements du cœur étaient

tumultueux ; le malade toussait à peine, et avait à peine !a force d'expectorer ; les crachats étaient visqueux^ trés-adhérents, marmelade d'abricots. La matité et la respiration bronchique occupaient les deux tiers du poumon gauche. La langue était sèche, brune, fendillée, comme grillée. Ce tableau ne peut laisser aucun doute sur la gravité de cette pneumonie ; et cependant , l'améhoration qui a eu lieu au bout de 56 heures après deux saignées, des ventouses scarifiées, la potion stibiée, ne s'est pas démentie ensuite... »

Ce fait de M. Valleix prouve parfaitement qu'il y a des pneumonies graves qui guérissent par la méthode ordinaire. Mais qui a jamais prétendu le contraire? Dans les faits de M. Tessier, il y a plus : il ne s'agit pas de pneumonies graves seulement ; ce sont deux pneumonies suppurées et arrivées à V agonie. Qui donc a jamais vu un traitement quelconque ressusciter les morts ?

Ainsi, cette leçon de M. Valleix est perdue, parle fait, pour l'instruction de son collègue. Elle ne le sera pas sans doute pour la sienne. Une autre fois, nous osons l'espérer dum.oins, il n'affirmera plus avoir vu guérir des cas de pneumonie comme les deux dont il s'agit ; autrement, il mettrait le comble au tort immense qu'il a déjà fait, dans toute cette discussion, à ses connaissances en matière de séméiotique et de thérapeutique.

Enfin, nous arrivons à la dernière assertion du critique sur la question des pneumonies. La discussion de ce dernier point relatif à la statistique servira en même temps à poser les résultats généraux des expériences de M. Tessier.

« M. Tessier, s'écrie M. Valleix , sans prendre garde qu'il met un pied dans la statistique ^ ne manque pas de citer la

mortalité considérable observée par quelques médecins

que s'il avait voulu absolument comparer sa mortalité à celle des autres, que ne prenait-il celle qui est indiquée dans l'ouvrage de M. Grisolle? Là il aurait trouvé un meilleur point de comparaison, mais qui lui aurait été moins favorable, comme chacun peut s'en assurer. »

M. Tessier, d'abord, n'a fait ni statistique ni comparaison

et c'est à tort que M. Vaileix l'accuse d'avoir voulu sans doute opposer sa faible mortalité à celle de M. Louis. Si M. Vaileix avait lu les réflexions qui terminent le chapitre de la pneumonie, il aurait su par quels motifs son collègue n'a pas fait de statistique, et cela lui aurait évité les fausses suppositions auxquelles il s'est livré, et le nouveau malheur de citer une dernière fois M. Grisolle contre lui. « On me dira peut-être, écrit M. Tessier, que j'aurais dû analyser ces observations réunies à celles que je n'ai point rapportées (parce qu'elles n'ont point été rédigées), et présenter un résumé statistique. Je me suis gardé de procéder de la sorte, bien que ce soit la mode. Les chiffres parlent quelquefois plus affirmativement que ne pense celui qui les additionne ; c'est ce que je veux éviter avant tout. Si j'avais fait une statistique, il serait demeuré constant que tous les malades entrés dans mon service, avant la suppuration, ont guéri, à l'exception d'un seul. Ce nombre de guérisons, comparé à celui qu'on obtient par la méthode ordinaire (saignée, antimoine, vésicatoires), donnerait à cette dernière une infériorité dont je ne suis pas encore assez convaincu pour l'affirmer, sous quelque forme que ce soit. Si je ne faisais pas moi-même ce rapprochement, d'autres le feraient à ma place, et l'inconvénient serait le même. J'ai voulu éviter une conclusion prématurée, par la raison bien simple que le procès n'est pas suffisamment instruit pour moi, et que ma conviction n'est pas complètement formée.

« Je ne veux point comparer les résultats de la méthode de Hahnemann avec ceux des autres méthodes. Je le ferai plus tard... c'est un travail tout autre que celui-ci... enfin, quand )e voudrais faire cette comparaison, je n'en trouverais pas les éléments. En effet, la plupart des statistiques publiées sont destinées à démontrer la supériorité, soit des émissions sanguines, soit du tartre stibié, soit des vésicatoires, sur chacun des deux autres moyens. Chaque auteur a exprimé en chiffres ses prédilections ou ses répugnances.

« Si l'on veut comparer les deux méthodes, il faut que Tune et l'autre ait été employée dans toute sa puissance, avec toutes ses ressources et toutes ses conditions de succès. Or,

qu'on me montre une statistique de pneumonies amsi traitées. Ceux qui les traitent bien ne les comptent pas. »

Ce n'est donc pas en vue de cette comparaison que M. Tessiera parlé de la mortalité considérable de quelques médecins. Seulement, à l'occasion de la gravité de la maladie en général, il a dit qu'une maladie dans laquelle les relevés de M. Louis donnaient 52 cas de mort sur 4 06 malades était une maladie grave. Que le lecteur enregistre cette dernière hypothèse du critique, et avec elle la dernière erreur matérielle qui suit.

11 a fallu, en effet, que M. Valleix comptât singulièrement sur l'ignorance de ses lecteurs, ou sur la confiance que sa parole pouvait leur inspirer, pour oser en appeler du résultat général des recherches de M. Tessier à la statistique de celles de M. Grisolle. Cette comparaison, que notre maître n'a pas faite, nous allons la faire pour lui, et nous assurer sïelle lui est moins favorable que celle de M. Louis.

Voici le parallèle demandé par M. Valleix.

M. Grisolle a traité à l'hôpital Sainte-Marguerite ÂA cas de pneumonie ; il a perdu 6 malades, ce qui donne environ un 7« de mortahté. L'âge moyen de ses malades était de 57 ans.

M. Tessier a traité à l'hôpital Sainte-Marguerite 40 cas de pneumonie. Trois malades ont succombé. L'âge moyen de ses malades était de 40 ans.

M Grisolle dit, en terminant son livre : « Les malades chez esquels on a suivi la méthode de traitement que je proclame la meilleure n'ont présenté que la mortahté d'un huitième. » M. Valleix peut s'assurer, à l'aide d'une simple division, que la mortahté de M. Tessier n'a été que d'un treizième, soil 5/iO. Il n'y avait donc rien à redouter de la comparaison de ce dernier résultat avec ceux de M. Grisolle.

Il y a plus encore. En poursuivant cette comparaison jusqu'à ses hmites extrêmes, on arrive, comme on va le voir, à d'autres résultats bien plus imprévus encore pour M. Valleix. Les pneumonies bénignes étant, d'après M. Grisolle, les seules qu'on puisse impunément abandonner à elles-mêmes, pour rendre encore la statistique plus rigoureuse et plus sévère,

éliminons-les des résultats. Or, sur 504 cas de pneumonie que cet auteur analyse dans son livre, il n'a observé que 24 cas bénins ; c'est donc à peu près le dixième, par rapport à la totalité des malades. En portant cette proportion à ce chiffre, nous faisons toutes les concessions possibles. D'un autre côté, si nous éliminons encore les malades qui entrent à l'agonie d'une pneumonie suppurée, et dont la proportion est d'environ un vingtième, il restera 17/20 ou 85 pour 100 de pneumonies, sur lesquelles le traitement pourra être étudié dans ses résultats. Les pneumonies bénignes et les agonisants étant ainsi éliminés , les relevés de M. Grisolle se réduiront à 258 malades au lieu de 504, et sa mortalité à 28 pour 258, au lieu de 45 pour 504, ce qui ferait \ sur 9, au lieu de A sur 7.

En faisant les mêmes éliminations sur les 40 cas de M. Tessier, la méthode de Hahnemann donne \ mort sur 54, sur des malades d'un âge moyen de 40 ans, par conséquent, plus âgés que ceux de M. Grisolle.

M. Valleix veut-il, maintenant, que nous raisonnions dans l'hypothèse de la pneumonie abandonnée à elle-même, abstraction faite, autant que possible, de toute action de traitement? Prenons les résultats fournis par le traitement le moins efficace, d'après les statisticiens eux-mêmes. C'est le traitement, à peu près exclusif, par la saignée employée, comme on dit, rationnellement. Dans les relevés de M. Louis, ce traitement a fourni 28 morts sur 78 malades ; dans ceux de M. Grisolle, |8 pour 50. L'âge moyen des premiers étant de 45 ans; l'âge moyen des seconds de 49 ans. En admettant ces faits comme l'expression approximative de la mortalité dans la pneumonie abandonnée à elle-même, au-dessus de l'âge de 50 ans, cette mortalité serait de 46 pour \ 08, soit au moins 40 pour 100.

Supposons, maintenant, malgré toute la réfutation précédente, que la méthode de Hahnemann n'est que l'expectation pure et simple; et comparons la mortalité qu'elle a donnée aux résultats de ci-dessus. Chez 50 malades au-dessus de l'âge de 50 ans, et ayant en moyenne 50 ans, nous trouvons que la

mortalité est de 5 pour 50, c'est-à-dire de -10 pour i 00, au lieu de 40 pour \ 00, comme chez M. Grisolle et chez M. Louis.

Voilà donc les désirs de M. Valleix accomplis. Après cette condamnation accablante de son assertion dernière, l'esprit le plus prévenu ne pourra conserver l'ombre d'un doute sur l'illusion perpétuelle du critique dans tout le cours de son attaque. Les malheurs successifs de sa science d'occasion, de sa façon de raisonner, de sa manière de compter; toutes les mésaventures de ses appréciations des faits, les travestissements divers de l'opinion et des faits de son ami, M. Grisolle, tout cela n'eût formé qu'une œuvre inachevée sans le couronnement de rigueur réclamé de la statistique. Qu'il aille maintenant recueillir les compliments de son maître sur la sévérité de sa science, et les remercîments de son ami sur son resjDect religieux et sa connaissance approfondie des travaux de ce dernier.

Quant à nous, après avoir laissé, presque partout, la tâche à M. Grisolle de réfuter M. Valleix,, nous n'avions mieux à faire que de le rejeter, par lui encore, du dernier refuge de sa négation. A l'heure extrême de la détresse et du malheur, les derniers devoirs sont, du reste, du seul ressort de l'amitié, et rien ne doit mieux valoir qu'un statisticien pour en réfuter un autre.

Nous arrêtons ici cette controverse sur les observations de pneumonie. Nous y avons trop insisté peut-être ; mais, pour mettre le lecteur à même d'asseoir un jugement régulier sur les attaques de M. Valleix, il fallait passer en revue (sans en excepter un seul) tous les arguments fonciers de la critique. Un seul nous a échappé, c'est celui de Vacfgravation du mal, jusqu'au moment du traitement , signalée par M. Tessier comme une des preuves de linfluencedece traitement, et niée, puis admise par M. Valleix en ces termes : « Dans la grande majorité des cas, cela s'est passé ainsi ; mais il y a cinq observations qui nous laissent dans le doute à cet égard; et, dans la 22®, il y a eu amélioration avant le traitement ; car, dans le fait, le jour de l'entrée, la toux, de très-fréquenle, élail devenue Lrès-rarej et le point de côté avait entièrement

disparu {]).)) Cette remarque ne méritait donc pas une réfutation, puisqu'elle ne portait pas sur la grande majorité des cas.

En résumé, ce long débat peut se réduire aux points fondamentaux suivants :

Pour dénier toute efficacité à la méthode hahnemannienne dans ces guérisons de pneumonie, M. Valleix a procédé de la sorte: ^° il a affirmé, sans preuves, que les cas cités par M. Tessier n'offraient pas de gravité réelle; de plus, que quatre observations n'étaient que des bronchites ; 2° il a posé comme chose, que loui tend à prouver aujourd'hui que l'opinion qu'on s'était faite de la gravité de cette affection était exagérée ; que celle-ci , dans la majorité des cas, avait une tendance à la solution naturelle vers le 7^ jour, ce que démontraient les faits de M. Tessier et quelques cas analogues cités par la critique ; 5° enfin, que rien n'indiquait une action quelconque du traitement dans ces observations, et que toutes

(1) Un mot pourtant sur la vingt-deuxième observation. Que le lecteur en prenne connaissance dans le livre, et il verra un nouvel exemple du procédé spécial à M. Valleix pour analyser et apprécier un fait. Chez ce malade, la loux et l'expectoration sont rares le jour de l'entrée, c'est vrai; mais tout le monde sait que lorsque les symptômes d'une pneumonie sont très-intenses ensemble et isolément, lorsqu'ils vont tous en s'aggravant, et qu'un seul d'entre eux, l'expectoration, se supprime, c'est un signe fâcheux d'imminence de suppuration. Eh bien! c'est dans un cas où ces conditions sont réunies au plus haut degré que M. Valleix interprète la suppression en signe d'amélioration !

Du reste, cette cessation ou cette diminution à partir de ce jour-là, telles que M. Valleix le fait entendre, ne sont pas vraies. La toux et les crachats augmentent de fréquence tous les jours, à partir de l'entrée, et à mesure que l'amélioration se prononce.

Quant au point de côté, il est dit : « Point de côté à peine douloureux, non plus à l'hypocondre, mais en arrière et à droite vers la base du poumon. Dans la toux seulement, la douleur est perçue vivement. » Or, un point de côté déplacé, est-ce un point de côté disparu?

En outre, les deux nuits qui suivent l'entrée de ce malade, on note une exacerbation nocturne grave, alternant avec de légères rémissions diurnes. A ce jour d'entrée, le malade est dans un tel état, qu'il faut attendre quatre jours pour recueillir de sa bouche l'histoire des antécédents mentionnés au début de l'observation. Voilà ce que M. Valleix appelle une maladie en voie d'amélioration le premier jour du traitement!

ces guérisons étaient le pur effet de la marche naturelle de la pneumonie.

Contre cette thèse, nous avons établi H ° la preuve matérielle, irréfragable, de la gravité des pneumonies observées et citées par M. ïessier ; la légitimité du diagnostic de ces 4; observations, où l'erreur était tout entière du fait de M.Valleix; 2° nous avons démontré que, dans l'état actuel de la science, au lieu de tendre à prouver cette prétendue bénignité, tout confirmait l'opinion traditionnelle et générale de la gravité de la pneumonie; que la tendance à une solution naturelle uniforme était une utopie démontrée par l'expérience, et une négation des éléments de l'histoire de cette maladie ; 5° les faits cités par M. Tessier, d'une gravité incontestable, pour la plupart, et sans la moindre analogie avec l'expérimentation tronquée de M. Valleix, disent tous qu'environ 56 heures après le début du traitement, la rémission s'établit et se manifeste par la chute des phénomènes d'ensemble, par la chute progressive du pouls, et ne s'arrête plus qu'à la guérison ; ils disent que la suppuration n'est arrivée chez aucun des malades (un seul excepté) qui ne la présentaient pas au début de ce traitement ; enfin, que, comparés aux résultats de toutes les autres médications, ceux de cette méthode ont, dans la limite de ces faits confirmés, d'ailleurs, par l'observation ultérieure, une supériorité décisive.

De ces considérations ressort cette conséquence forcée : c'est que la méthode de Hahnemann paraît exercer l'influence la plus manifeste sur la marche des symptômes et la terminaison de la pneumonie. C'est la seule conclusion, pleine de réserves, de M. Tessier.

Recherches cliniques sur le choléra.— Fausses imputations de M. Valleix.

Sur la question de la pneumonie, le livre de M. Tessier ne contient que le procès-verbal de 40 observations, livrées sans

commentaires à rappréciation des médecins. Le chapitre sur le choléra est, au contraire, une étude analytique de cette maladie, entreprise par l'auteur dans le double but de démontrer, contre le préjugé commun, que le choléra est aussi bien connu que toute autre maladie grave, et que son traitement peut s'établir sur des bases scientifiques.

Or, partout et toujours, la question de nature d'une maladie a été résolue par 1 étude des phénomènes qui la caractérisent ; et ceux-ci ont été considérés aux deux points de vue distincts de la physiologie et de la pathologie. M. Tessier parcourt donc les diverses fonctions de l'organisme qui sont frappées dans le choléra, et décrit le caractère des altérations que chacune subit en parliculier, et qui portent, soit sur l'intime profondeur de la vitalité de chacune, soit sur leur ensemble ou leur système de coordination. Ce premier travail d'analyse physiologique une fois esquissé, il cherche à déterminer l'ordre suivant lequel ces phénomènes se groupent et se combinent pour former un tout régulier, c'est-à-dire des formes distinctes, des variétés d'une même unité morbide.

Ainsi considérés suivant leur mode de succession et d'association, ces phénomènes lui paraissent s'offrir régulièrement sous quatre types principaux, et, par là, constituer quatre formes distinctes de choléra : r la cholérïne et ses variétés de degré, dans laquelle les altérations fonctionnelles portent surtout sur les voies digestives, sans grave atteinte des fonctions animales et vitales ; 2° le choléra franc ^ qui sert de type à la description du choléra, et qui se compose de trois périodes principales : les prodromes, la période algide, la période de réaction, offrant chacune une prédominance de telle catégorie de symptôme ; 5° la forme ataxique^ caractérisée surtout par l'incohérence des phénomènes entre eux, par l'altération du système de coordination des fonctions, et présentant une période algide irrégulière, une période de rémission incomplète, enfin une période nerveuse ; 4"* la forme foudroyante ou cy unique d'emblée, dans laquelle l'invasion de la maladie a Heu subitement et simultanément par les altérations des fonctions animales, vitales et naturelles.

De cette analyse des phénomènes propres au choléra dans leur mode d'association, de cette détermination précise des formes de la maladie, et, par conséquent, de la solution aux diverses questions de marche et de terminaison que chacune présente à résoudre ; enfin, de cette étude de chaque symptôme et de chaque lésion modifiés suivant les formes auxquelles ils se rattachent, M. Tessier conclut que tous les problèmes de diagnostic et de pronostic de cette maladie sont résolus de fait, aussi bien et aux mêmes titres que ceux de toute autre maladie.

Ces premières données établies, il passe directement à la partie principale de ses recherches, à la question du traitement. Ce paragraphe, relatif à l'analyse thérapeutique, nous paraît si important, et comme critique des méthodes banales de traitement, et comme exposition scientifique de la réforme de Hahnemann appliquée à une maladie donnée, que les lecteurs nous sauront gré peut-être d'en transcrire ici les principaux passages. Ce sera, d'ailleurs, une occasion favorable de démontrer au préjugé, qui l'ignore, quel est le vrai caractère de cette réforme, et aux lecteurs de M. Valleix le procédé déplorable suivant lequel on a traité sous leurs yeux l'idée foncière de cette réforme, et les recherches médicales de M. Tessier pour la légitimer en science pure et en application.

« Les analyses qui précèdent ont, je crois, suffisamment établi que, sous le rapport de la physiologie et de la pathologie, le choléra-morbus nous était aussi bien connu que les autres maladies graves. Il me reste à prouver que l'on peut étabhr le traitement sur des bases vraiment scientifiques. Nous ne voulons pas dire par là que le traitement sera constamment efficace, les faits nous donneraient un démenti formel ; nous disons seulement que l'on peut établir scientifiquement les indications et les médications correspondantes, donner la raison des succès et des insuccès obtenus, enfin, déterminer ce qui est fait et ce qui reste à faire. Commençons par les faits ; nous donnerons après l'exposition de la méthode. »

Suivent les observations, suivant l'ordre de date d'entrée.

des vingt premiers malades reçus dans le service, les observations ultérieures n'ayant pu être recueillies, à cause de la multiplicité des cas au moment de la recrudescence de l'épidémie. Ces 20 cas sont fournis comme exemple de l'application de la méthode de Hahnemann à cette maladie

(( Gela ne suffit pas, dit M. Tessier, à la démonstration de la proposition que nous avons avancée ; il faut exposer en elle-même la méthode qui a été suivie. C'est toujours l'application de la formule générale du rapport des indications aux médications positives ; mais, comme tout le monde prétend faire de la médecine rationnelle, c'est-à-dire baser la thérapeutique sur les indications, il est nécessaire de montrer en quoi la thérapeutique scientifique diffère de la thérapeutique arbitraire, en quoi les indications et les médications positives, basées sur l'expérience, diffèrent des indications et des médications hypothétiques. Les deux méthodes ont été appliquées au traitement du choléra ; nous pouvons les analyser l'une et l'autre, les comparer, les juger. Ce n est pas sans avoir fait ce travail que nous avons adopté l'une de préférence à l'autre Commençons par exposer les apphcations de la médecine rationnelle, hypothétique, classique. Les procédés varient beaucoup dans cette méthode : les uns, en effet, appellent indications les expHcations qu'ils donnent de la maladie ; les autres ont, pour toutes les maladies, certaines indications banales qui répondent à cinq ou six médications corrélatives. D'autres font de chaque symptôme l'indication spéciale d'une médication particulière; d'autres, enfin, tirent leur indication de la nature intime, de la cause inconnue et inconnaissable de la maladie, et cherchent le spécifique dont l'action inconnue triomphera de la nature inconnue de la maladie. Toutes les écoles ont fourni leur contingent dans le traitement du choléra.

« La nature du choléra, a ditBroussais, consiste dans une

gastro-entérite Donc il réclame les antiphlogistiques sous

toutes les formes La nature du choléra, pour d'autres,

consiste dans le relâchement des pores de l'intestin ; donc il faut, d'après cette hypothèse, opposer les astringents à ce re-

lâchement. Il ne reste plus qu'à trouver un bon astringent qui accepte le rôle qu'on veut lui faire jouer. Le choléra, pour certains esprits, est un empoisonnement évident. Dans cette supposition, l'indication devrait se tirer de l'espèce du poison ; mais il n'en est pas ainsi. Le choléra résulte de l'action sur l'économie d'un poison inconnu. Il n'y a donc pas à s'ocquiéter du contre poison. Seulement, comme lepoison inconnu a dû pénétrer dans le sang, il faut l'en faire sortir par tous

les couloirs, et, à cet effet, exciter toutes les sécrétions

Cette thérapeutique est la contre-partie de la précédente, de celle qui cherche, au moyen des astringents, à combattre le relâchement des pores, et qui trouve que la nature fait abus de ses ressources curatives.

« L'hippocratisme moderne n'est pas plus embarrassé par le choléra que par tout autre maladie. D'ailleurs, à ses yeux, il n'y a point de maladies ; il n'y a que des malades. Le malade donc présente-t-il des signes de pléthore, on le saigne ; présente-t-il les signes de polycholie, vomitifs et purgatifs; présente-t-il des symptômes adynamiques, donnez-lui des toniques; présente-t-il des phénomènes ataxiques, donnez-lui

des nervins Cette méthode est d'autant plus certaine,

qu'elle s'applique à toutes les maladies possibles. Quand on a pris l'habitude de manœuvrer [c Qsi le mot consacré) ces quelques médications, on est un médecin consommé, un homme d'un esprit sûr, d'un jugement sévère

H La médecine du symptôme est celle qui se pratique le plus généralement. Elle consiste, comme on le sait, à traiter chacun des symptômes en parùculier simultanément. Il en résulte une confusion thérapeutique, un chaos au milieu duquel le médecin s'égare, tandis que le malade est tiraillé en

tous les sens Voici comment on applique cette médecine

du symptôme: contre le froid, draps chauds, bains d'air chaud ; contre la soif, glace, eau fraîche ; contre les vomissements, potions antivomitives ; contre la diarrhée, lavements opiacés, astringents de toute espèce ; contre la faiblesse du pouls, potions excitantes, cordiales, toniques ; contre le mouvement fébrile, saignées, ventouses, etc.. Si les congestions

persistent, révulsifs, vésicatoires... Joignez à cela quelques moyens de prédilection propres à chaque médecin.

« Quant aux spécificiens, qui attendent la découverte du véritable spécifique du choléra, ils essayent alternativement toutes les recettes que la crédulité ou la cupidité donnent comme ayant guéri les malades les plus désespérés dans une proportion qui ne dépasse jamais de beaucoup celle du coryza. Sitôt que le choléra menace une population , il est précédé parles spécifiques infaillibles. Pendant le temps que l'épidémie règne, les spécifiques se succèdent. Chaque jour en voitéclore et mourir au moins un. A la fin de l'épidémie, les spécifiques rentrent dans l'oubfi, ce qui n'a jamais guéri les spécificiens ; ils cherchent alors des spécifiques pour les autres maladies.

(( Cette critique des méthodes fondées sur des indications arbitraires pourra paraître sévère; elle n'est que juste, chacun le reconnaît implicitement en avouant l'impuissance de l'art contre le choléra : c'est là, en effet, le sentiment des praticiens les plus sensés et les plus habiles. Je n'admets pas plus qu'eux l'impuissance absolue de la médecine des indications banales, ni de la médecine du symptôme. Avec du tact, on évite quelques-uns des inconvénients de ces méthodes ; on les corrige. Au heu de frapper sur tous les symptômes simultanément, on s'adresse seulement aux plus importants ; on évite les médications trop évidemment contradictoires ; néanmoins, on sent que l'on manque de base, et que l'esprit ne peut s'appuyer sur rien de positif.

« Mais dire avec Broussais que le choléra est une gastroentérite, c'est tout simplement abuser de quelques cas où l'inflammation intestinale est évidente, pour affirmer qu'elle est constante. En supposant même cette inflammation constante, il ne s'ensuivrait nullement que le choléra-morbus dût êlre rangé parmi les phlegmasies essentielles, puisqu'il n'offre pas les caractères communs à toutes ces maladies. Enfin, de ce que le choléra serait (par hypothèse) une phlegmasie essentielle, il ne s'ensuivrait nullement que le traitement antiphlogistique dût lui être opposé. Le traitement d'une phlegmasie ne prouve rien pour le traitement d'une autre phleg-

masie... La méthode deBroussais est donc fausse en théorie : et, en ^852, on a appris ce qu'elle valait pour les cholériques.

« Dire que le choléra tient à un relâchement de l'intestin ou des glandes de l'estomac, c'est se payer d'un mot. En anatomie pathologique, le mot relâchement est synonyme de prolapsus. En physiologie et en pathologie, dire que l'augmentation d'une sécrétion tient à un relâchement ; puis, sous prétexte de cerelàcr.emeni, prescrire de soi-disant astringents, c'est-à-dire des médicaments dont on ne connaît nullement les effets, c'est traiter une erreur par une absurdité, au lieu de combattre une maladie par un remède. Est-ce pratiquer une médecine rationnelle que de faire subir aux malades les conséquences d'une double dérogation intellectuelle?

«... J'ai fait assez comprendre le non-sens du traitement hippocratique pour n'y point revenir... De la théorie des éléments communs, il résulte une nosographie banale comme la thérapeutique. On peut en juger par un passage de la pathologie générale deM. le professeur Chomel. (Pag. 41 5, 3^ édit.)... De cette théorie des formes, des indications et des médications dans les maladies aiguës, il résulte qu'il suffit de connaître le caractère inflammatoire, bilieux, muqueux, adynamique et ataxique, pour constater s'il en existe quelqu'un d'entre eux sur le malade que l'on observe, et d'agir en conséquence... 11 en résulte que si aucun de ces caractères n'existe, le repos et une diète légère sont le plus souvent les seules conditions iiiiles à In guérison. Et quand ces conditions ne suffisent pas, ce qui arrive le plus souvent?... A quoi servent donc et la nosologie et le diagnostic?

M Voilà ce qu'on appelle la médecine classique. Voilà ce qu'on a proposé pour le traitement du choléra à titre de médecine rationnelle ! ... Si je ne me fais illusion, ce qu'on appelle de ce nom en général, et le traitement rationnel du choléra en particulier, ne peuvent soutenir un examen sérieux. Si l'expérience eût consacré quelque chose au milieu de ces médications hypothétiques et arbitraires, on pourrait s'appuyer sur l'expérience ; mais il semble que la dernière épidémie a

laissé encore plus de scepticisme dans les esprits que celle de 1852.

« La méthode de Hahnemann est-elle plus scientifique ? Je crois pouvoir le démontrer.

« Ainsi que je l'ai déjà dit, d'après Hahnemann, les indications se tirent de l'ensemble des phénomènes morbides, et la médication suppose un médicament capable de produire sur un homme sain un état analogue à celui qui sert d'indication. Ce rapport entre l'indication et la médication est l'esprit de cette méthode, comme il en est le fondement. On ne saurait donc apporter trop de soin à établir les deux termes du rapport. L'arbitraire doit être banni de l'un et de l'autre côté.

« Pour établir scientifiquement l'état d'un malade, il faut procéder de la connaissance de ia maladie à celle du cas particulier que l'on a sous les yeux. Si l'on ne tient compte que de la maladie, on a une donnée trop générale pour faire correspondre la médication à l'indication. Si l'on fait abstraction de ia maladie pour n'envisager qu'un état morbide individuel, on établit empiriquement et confusément l'ensemble du symptôme qui doit servir d'indication... A ce point de vue, l'indication repose sur l'état du malade médicalement constaté, c'est-à-dire constaté avec toutes les ressources de la nosographie, de l'étiologie, de la séméiotique et de l'anatomie pathologique. Chacun des phénomènes morbides, étudié en lui-même et dans ses rapports avec les autres phénomènes, occupe dans le tableau l'ordre hiérarchique qui lui appartient. Le présent se lie naturellement au passé et à l'avenir. On assiste à une évolution connue et prévue des phénomènes... En un mot, on fait de la médecine en savant, au lieu d'appliquer une formule mathématique en aveugle.

(( Or, dans le choléra, nous avons distingué quatre formes : dans chacune de ces formes, on doit encore établir des degrés ; en outre, chaque forme a ses phases , ses périodes ; chaque période présente son association ou son groupe de symptômes ; enfin le choléra peut revêtir un génie éj)idémique particulier, et ce génie se traduire par des phénomènes spéciaux. Quant à chaque malade, il présente des conditions

particulières de sexe, d'âge, de constitution, d'habitudes, de régime, d'idiosyncrasie ; enfin il a pu contracter la maladie sous l'influence de quelques causes particulières.

« Dans ces deux catégories se trouvent réunies toutes les sources d'indication.

« -1° Indication tirée de la maladie en elle-même.

« Quand on a étudié le choléra sous les différentes formes qu'il présente, et qu'on cherche le caractère, le phénomène morbide, l'affection en un mot, qui, par sa constance, son importance, forme comme le pivot de la maladie, on arrive à ce résultat, que cette affection fondamentale est celle de l'estomac et de l'intestin, celle qui donne son nom à la maladie. Il importe donc de bien déterminer la nature de cette affection, à la condition que par sa nature on n'entende point autre chose que ses caractères pathologiques. L'affection des voies digestives, dans le choléra-morbus, s'étend d'un bout à l'autre, de la bouche jusqu'au gros intestin inclusivement. Toutefois, les caractères de l'affection varient suivant les diverses régions dans lesquelles on les examine...

« Tels sont les caractères de l'affection des voies digestives dans le choléra : ^ " flux général ; 2" fluxions et inflammations partielles, disséminées sur l'étendue de la membrane muqueuse de ce grand appareil. Cette affection est commune à toutes les formes de la maladie. On la retrouve à toutes leurs périodes... Mais l'inflammation peut manquer dans certains cas ; les fluxions elles-mêmes ne sont pas en rapport constant avec l'intensité des autres symptômes ; on ne peut donc considérer celle-ci comme une inflammation constante sans une double erreur.

« Le premier élément de l'indication est donc dans l'affection des voies digestives.

« Un autre élément se trouve dans l'altération des phénomènes d'exhalation, de sécrétion et de nutrition. Après l'analyse physiologique que nous avons faite, il est inutile d'insister sur ces phénomènes.

« Le troisième élément se tire de fonctions vitales.

« Le quatrième est fourni par les douleurs, les crampes, l'agitation, etc., etc.

« Ces divers éléments constituent une indication d'ensemble. « 2" Indications tirées de la forme de la maladie : «( Les formes de la maladie, en systématisant, chacune suivant un mode particulier, les phénomènes de la maladie, deviennent un moyen de préciser Tindicalion fournie par la maladie envisagée dans son ensemble. Dans la cholérine, l'affection gastro-intestinale est à peu près tout ; c'est surtout de l'état des voies digestives que doit se tirer l'indication. Toutefois, on devra tenir compte des désordres de nutrition qui peuvent survenir, ainsi que de tout autre symptôme. Dans le choléra franc, Tordre de succession est une chose importaniei Il nous permet de suivre, dans l'économie, l'envahissement successif des grands appareils de la nutrition, de la circulation, de l'hématose, d'animation et de coordination. Dans le choléra ataxique, à l'ensemble des phénomènes morbides il faut joindre un élément nouveau : c'est l'absence de coordination régulière, soit dans l'association, soit dans la succession des désordres. Enfin, dans le choléra noir ou foudroyant, la simultanéité et la gravité des symptômes est un élément capi- . tal d'indication. »

Viennent ensuite les indications tirées des périodes de la maladie, c'est-à-dire des phénomènes propres à chaque phase des causes occasionnelles, des conditions d'âge, de sexe, etc., que M. Tessier indique toujours suivant leur ordre hiérarchique, comme pouvant devenir l'objet d'indications particuhères. Puis il continue ainsi :

« Les éléments des indications étant posés, il reste à déterminer les médications correspondantes. On les trouve, d'après la formule générale de Hahnemann, dans les médicaments qui produisent, sur l'homme sain, des effets semblables aux états morbides que l'on rencontre chez les cholériques. En suppo^ sant la formule vraie, il faut encore que les indications puissent être remplies, qu'à chacune d'elles réponde un médicament... Dans l'état actuel de la science, il y a des lacunes considérables, et il s'en faut que toutes les indications puis-

sent être remplies. La méthode de Hahnemann est donc limitée, circonscrite dans sa sphère d'action sur les cholériques. Elle est d'une puissance incomparable sur les deux premières formes de la maladie, la cholérine et le choléra franc. Dans la forme ataxique, comme dans le choléra noir, elle ne donne rien ou à peu près rien, attendu que dans la matière médicale on ne trouve aucune substance dont les effets sur l'homme sain répondent aux indications fournies par l'ensemble des phénomènes morbides dans ces deux formes de la maladie.... Le nombre des guérisons est à peu de choses près celui des cas de cholérine et de choléra franc qui se présentent, en éliminant quelques vieillards qui s'affaissent dans la convalescence et les malades qui arrivent étant déjà dans le collapsusy à l'agonie du choléra franc... Le nombre des morts est le même que celui des cas de choléra foudroyant et de choléra ataxique que l'on traite... Si donc la méthode de Hahnemann est préférable aux méthodes ordinaires, comme plus scientifique et plus efficace, c'est à la condition de limiter le terrain des comparaisons aux formes de la maladie sur lesquelles les deux méthodes ont une action. »

M. Tessier termine le chapitre de ces recherches en indiquant les médicaments qu'il a employés et qui lui paraissent le mieux répondre aux indications hiérarchiquement posées des deux premières formes de choléra. Puis il conclut en ces termes : « Donc, là où elle est applicable, cette méthode permet une détermination scientifique des indications et des médications dans le choléra. Donc, enfin, cette méthode laisse tout entière à combler la lacune des médications à opposer aux formes ataxique et foudroyante du choléra-morbus.

« Voilà ce que j'ai vu et constaté sur près de -100 malades, pendant répidémie de -I8<i9. Cette méthode m'a paru plus efficace que les méthodes ordinaires. Dans la limite où ils peuvent le démontrer, les chiffres le démontrent, puisque la mortalité a été moindre d'un dixième sur les malades traités par celte méthode, que sur les malades traités par les autres médiccitions. Celles-ci ont donné dans chacun des services de l'hôpital Sainte-Marguerite, où elles ont été appliquées, de 59 à

60 pour ^00 de mortalité; celle que j'ai suivie, de 48 à 49 pour -100. »

Conclusion de la seconde partie du livre :

« La méthode de Hahnemann permet d'établir sur des bases scientifiques les indications et les médications correspondantes dans le choléra -morbus. Eu égard à l'état actuel de cette méthode, les indications ne peuvent être remplies efficacement ni dans la forme ataxique ni dans la forme foudroyante. »

Conclusion générale du livre :

({ Entre les médecins de diverses croyances, de diverses écoles, il ne peut exister qu'un lien, celui de l'observation. Et le lien existe parce que nous considérons tous l'observation comme le seul critérium légitime en médecine. L'application publique et authentique de ce critérium a été jusqu'ici déniée à la méthode dite homœopathique. Je n'ai pas voulu m'associer à ce déni de justice scientifique, qui serait un déshonneur pour le corps médical, si la moindre parcelle de vérité se trouvait dans les travaux de Hahnemann.

« J'ai observé et présenté aux lecteurs des faits capables de faire sortir de grands préjugés de leur esprit. Je me suis tenu dans le rôle d'historien impartial... C'est une grande épreuve pour une méthode thérapeutique que celle de la pneumonie et du choléra; j'en ai peut-être dit trop peu sur la première de ces deux maladies. Je crois avoir été injuste envers Hahnemann par un sentiment de réserve exagéré. Chaque jour je constate, par de nouveaux faits, l'efficacité de la bryone et du phosphore dans cette grave maladie, où, sur -106 malades, les relevés de M. Louis donnent 52 cas de mort. J'aime mieux toutefois être en deçà qu'au delà de la vérité. Je n'ai pas voulu juger d'une manière absolue la valeur de la réforme de Hahnemann : mon but était uniquement de convaincre mes confrères de la nécessité de ne point condamner cette méthode thérapeutique, en vertu d'une prétendue science infuse, au lieu de l'étudier expérimentalement. L'homme n'est point doué d'intuition : dans les sciences naturelles il ne connaît rien avec certitude sans l'observation. « L'homme, a dit Pascal, n'est ni ange ni bête, et le malheur

« veut que celui qui fait l'ange, fait la bête. » C'est un avis dont il faut profiter. »

En présence de cette étude analytique sur le choléra, de cette critique radicale des méthodes banales de son traitement, de cette exposition claire et précise des bases nouvelles à substituer aux données arbitraires de ces méthodes ; en présence de cette discussion dont chacun a pu sans peine entrevoir l'élévation et la portée; en présence des observations cliniques invoquées pour en asseoir la valeur scientifique, il semble que M. Valleix, fidèle enfin à sa double mission, et de critique et de savant, eût dû au moins agiter, avec son collègue, l'une ou l'autre des questions soulevées dans la série de ses études. Qu'y a-t-il de vrai ou de faux, de hasardé ou de conjectural, d'acceptable ou d'absurde dans cette réfutation, dans cette formule de la réforme thérapeutique, dans cette vérification clinique ? Il y avait là pourtant une occasion de controverse scientifique plus étendue encore que sur le terrain des faits de pneumonie. Mais du tout : il est plus facile de créer des imputations que de dresser une réfutation. L'un ne demande qu'un peu de bonne volonté et d'imagination ; l'autre exige de la science, delà raison et de l'équité. Or, l'esprit de M. Valleix, fourvoyé dans le premier débat, avait déjà imprimé à sa plume un trait où la vérité ne pouvait avouer ses inspirations sérieuses et impartiales. Une fois entraîné hors des limites de la discussion, son imagination vagabonde est allée s'égarer dans ces régions fabuleuses où l'on ne devait pas s'attendre à trouver un médecin et un organe de notre art. Le rôle d'adversaire tel quel ne lui allait plus ; force lui a été, sur la question du choléra, de se faire détracteur. Donc, rien sur ces analyses médicales de M. Tessier ; rien sur les vingt observations à l'appui : mais, par contre, un procédé d'attaque qu'on ne peut appeler d'aucun nom qui n'emporte avec lui une injure.

M. Valleix débute en accusant son collègue d'être tombé dans le plus grand abus de la statistique, lorsque ce dernier a dit que les chiffres démontrent, dans la fimite où ils peuvent le démontrer, que la méthode de Hahnemann était plus efficace que les autres. «M. Tessier, ajoute le critique, ne

peut ignorer que, pour tirer une conclusion des faits non analysés, il faut en avoir une immense quantité. Or, à l'hôpital Sainte-Marguerite, le nombre total des malades a été, dans les divers services, de 79 à 99. Que signifient de pareils chiffres ? w

Voici ce que signifient ces chiffres. Us signifient qu'à l'hôpital Sainte- Marguerite on a traité un peu moins de 500 malades; que le tiers de ces malades, traités par la méthode de Hahnemann, a donné une mortalité moindre d'un dixième que celle des autres tiers traités suivant la méthode ordinaire. Dans la limîie oit Us peuvent le démontrer, ces chiffres démontrent que la méthode de Hahnemann a été plus efficace que les autres. Supposons que la mortalité eût été plus forte d'un dixième dans le service de M. Tessier que dans le sien, M. Valleix aurait-il trouvé que de pareils chiffres ne signifiaient rien?

Voyons maintenant ce qui a causé l'étonnement de M. Valleix, et ce qui eût dû causer sa plus profonde indignation, si la chose était vraie. « Il résulte, dit-il, d'un fait qui a été publiquement constaté, que, au moins pendant la première moitié de l'épidémie, les malades les plus graves, les malades désespérés, ont été envoyés dans les autres services, tandis que celui de M. Tessier admettait les malades curables. Ayant vu se succéder dans notre division plusieurs sujets apportés expirants, nous demandâmes {à qui ?) si la distribution des malades avait été faite régulièrement. Il nous fut répondu (par qui?) que le dernier malade devait aller dans le service de M. Tessier, mais qu'on nous l'avait envoyé parce qu'il était à l'agonie, et que, dans le service deM. Tessier, une nouvelle méthode de traitement étant expérimentée, il serait absurde de ressayer sur des sujets mourants. Le directeur, M. Ménager, qui se rappelle parfaitement le fait, fut obligé d'intervenir et de recommander qu'on suivît l'ordre de placement, après avoir constaté cette irrégularité. Nous sommes certains que tout cela s'est fait à l'insu de M. Tessier; mais une simple information l'en aurait instruit. »^

Voici la réponse de M. Tessier.

Dès le premier jour de l'épidémie, il fut convenu que les malades seraient placés deux par deux, alternativement, dans les services de l'hôpital, afin qu'on pût comparer les résultats, et pour que personne n'eût de récrimination à élever. Pendant toute la durée de l'épidémie, M. Tessier s'assura presque chaque jour que l'ordre établi s'exécutait régulièrement. Jamais une irrégularité quelconque ne fut signalée par qui que ce soit.

C'est au commencement de cette année seulement que M. Tessier a appris le bruit que faisait courir M. Vallêix , au sujet d'un malade qui aurait dû être placé dans son service, au lieu d'être envoyé chez son collègue. M. Tessier prit aussitôt des informations auprès du directeur, M. Ménager, qui lui répondit : « Il y eut un jour une discussion entre quelques internes et celui de votre service, au sujet d'un malade. Je ne veux et n'ai jamais voulu me mêler de discussions relatives au mode de traitement employé par les médecins. J'ai toujours veillé à ce qu'on suivit l'ordre adopté pour la distribution des malades, voilà tout. »

L'interne de son service, en 4 849, étant ainsi en cause, M. Tessier lui demanda des renseignements sur ces prétendues irrégularités en général, et sur le fait particulier du malade qui aurait été envoyé par lui dans le service de M. Vallêix. M. Guyton, aujourd'hui docteur en médecine à Nuits (Côte-d'Or), lui affirma que ce propos était complètement faiiXy et qu'il donnerait aux auteurs de ce bruit le plus formel démenti, si on venait à lui donner de la publicité. Voilà pour le fait en lui-même.

Au reste, comment M. Valleix a-til osé invoquer, comme publiquement constaté, un fait dont personne n'a eu vent qu'un an après qu'il s'était passé, et sur lequel on vient de voir le démenti du directeur et de l'interne (] )? Gomment M. Valleix

(1) Je déclare aussi, pour ma part, avoir été souvent à l'hôpital pendant l'épidémie. Jamais aucun de mes collègues, et en particulier l'interne de M. Yalleix ou son externe, qui était mon ami intime, ne m'ont parlé de ce fait, qui eût dii pourtant faire quelque bruil, s'il se fût passé comme le critique le raconte.

n'a-t-il pas signalé ces irrégularités dont il était victime, soit à l'administration , soit à la Société médicale des hôpitaux, lors de la discussion sur la proposition faite à cette Société, par celle du bureau central, de dénoncer à l'administration, comme une calamité et une honte pour la médecine, l'emploi de la méthode de Hahnemann sur les malades du service de M. Tessier. Ces irrégularités auraient eu lieu, et M. Valleix aurait attendu un an pour s'en plaindre !

M. Valleix comprend, dit-il, le sentiment de ceux qui dirigeaient les malades sur les services à agir ainsi; car il est évident qu'on ne peut pas suivre l'effet des médicaments sur des agonisants sans ressource. — De qui M. Valleix veut-il parler ? et à qui adresse-t-il ces insinuations ? Sans doute à tous les médecins qui ignorent comment se font les réceptions dans les hôpitaux. — Qui dirigeait les malades sur les services ? les internes ? — Mais les internes n'en sont pas chargés; ils admettent seulement le malade à (^hôpital, et voilà tout. Les internes de MM. Valleix et Marotte se seraient donc entendus pour envoyer les malades curables dans le service de M. Tessier, et les désespérés dans les salles auxquelles ils étaient attachés ? Les deux internes en chirurgie seraient, de plus, entrés dans la conspiration ? et au profit de qui et de quoi ?

M. Valleix veut-il parler de l'employé du bureau ? Mais cet employé n'est chargé que d'inscrire les admissions, et d'exécuter la distribution dans les services à tour de rôle, sous la surveillance du directeur et sous le contrôle des médecins. M. Valleix a-t-il constaté une irrégularité quelconque dans le service de cet employé? Il lui suffisait, pour cela, d'ouvrir le livre des admissions.

Quel est donc cet être mystérieux dont M. Valleix invoque le sentiment, et qui se chargerait, à l'insu de tout le monde, de tromper tout le monde?

Du fait passons aux commentaires.

« Nous ignorons, continue M. Valleix, si l'ordre a été bien ou mal suivi depuis ; ce qu'il y a de certain, c'est que l'irrégularité est devenue moins apparente, et que, dès ce moment.

la mortalité a notablement augmenté dans les salles de M. Tessier. Jusqu'alors, en effet, ellen'avait été que de 50 pour 100, ce qui excitait un grand enthousiasme, sur lequel il a fallu revenir ensuite. »

M. Valleix sait parfaitement que les malades entrèrent en très-petit nombre à l'hôpital jusque vers le milieu de mai, milieu de l'épidémie, où M. Tessier, pour sa part, n'en avait reçu qu'une vingtaine. Ce fut après cette époque, au moment des grandes chaleurs, que la recrudescence du choléra eut lieu, que l'épidémie prit une intensité extraordinaire, que le nombre des malades traités dans les salles de M. Tessier tripla rapidement, et que la mortalité s'accrut comme partout ailleurs, sans que pourtant elle ait atteint la mortalité du service de M. Valleix. Or, que M. Valleix veuille bien faire une addition : il reconnaîtra que la mortalité serait encore moindre dans le service de M. Tessier que dans les autres, à partir de cette époque, en défalquant les malades de la première moitié de l'épidémie, sur lesquels la mortalité a été de 7 sur 20. Cette dernière proportion a été obtenue pendant qu'on était censé choisir les malades curables. Or, ce choix eût été fait bien maladroitement, puisque, sur 7 malades, il y a 5 cas de choléra foudroyant, 5 cas de choléra ataxique et un seul cas de choléra franc. Or, les cas de choléra foudroyant et ataxique meurent tous, on peut dire, sans exception. M. Valleix aurait pu lire les observations de ces malades ; il aurait appris en quel état ils étaient au moment de leur entrée dans le service; que plusieurs étaient absolument désespérés, et combien la supposition du choix des malades eût été absurde et mensongère.

Arrivons à la conséquence que M. Valleix a tirée du roman. « Nous devons même ajouter, dit-il, que ce qui s'est passé pour le choléra a dû très-probablemeuL se passer pour les pneumonies, ce qui rendra sans doute, aux yeux de tout le monde, les succès de M. Tessier beaucoup moins surprenants (1). Il faut donc absolument qu'il recommande formel-

(1) Ld. probabilité de cejtte induction s'adresse directement aux internes de

lement que les malades lui soient envoyés sans distinction ; car, sans cela, il ne pourra jamais tirer de ses faits aucune conclusion acceptable, relativement à la proportion de la mortalité. »

M. Valleix devrait bien nous dire à qui doit être faite la recommandation qu'il suggère. Si c'est à l'employé du bureau, il lui suppose un talent sans exemple dans le diagnostic et le pronostic des maladies aiguës. En outre, il accuse fort gratuitement cet employé, qui est changé fort souvent d'ailleurs, auquel M. Tessier n'a jamais parlé, et dont il n'a même jamais su le nom. Est-ce à l'interne de son service? Mais l'interne de M. Tessier n'est de garde que tous les cinq jours, et, quatre jours sur cinq, ce sont les autres internes qui font les admissions d'urgence. M. Valleix pense-t-il que ces jeunes gens conspirent Contre lui depuis trois ans, bien qu'ils changent d'hôpital et se renouvellent tous les ans, plus souvent même quelquefois? D'ailleurs, les admissions d'urgence sont des exceptions. Est-ce aux médecins du bureau central que M. Tessier doit s'adresser pour éviter le choix des malades à son avantage? Mais la seule faveur dont ils l'aient honoré jusqu'ici, c'est une dénonciation collective. Faut-il les prier de ne point favoriser son service?

L'induction que M. Valleix tire d'un fait qui se serait passé dans le choléra, et qui est loin d'être exact, sans en rien dire de plus, pour infirmer les résultats offerts par les vingt premiers malades de l'épidémie ; l'induction qu'il tire de la première induction, pour affirmer qu'il en est très-probablement de même pour les pneumonies, ce qui rendra sans doute, aux yeux de tout le monde ^ les succès obtenus moins surprenants ; ces inductions sont-elles permises? est-ce delà dignité? est ce de la loyauté? est-ce de la critique scientifique? — M. Valleix peut affirmer en toute sûreté de conscience que ce qui s'est

l'hôpital Sainte-Marguerite en 1848; — j'étais alors chez M. Tessier, et les observations de pneumonie consignées dans son livre portent, pour la plupart, ma signature. i'affi.rme à M. Valleix, et mes collègues affirmeront au besoin, Yerreur absolue de cette supposition du choix des malades, relativement aux pneumonies. En si grave matière, si l'insinuation est coupable, le démenti est un devoir.

passé dans le service de son collègue, pour le choléra, s'y est passé et s'y passera toujours pour la pneumonie, comme pour toule autre maladie. Ces prétendus choix de malades, absolument impossibles, quand bien même on voudrait les faire, ne sont qu'une fable et une mystification inventée à plaisir pour jeter des doutes sur la bonne foi de M. Tessier, et propagée pour infirmer des résultats qu'on ne pouvait attaquer scientifiquement. C'est le procédé de Bazile transporté sur le terrain de la controverse médicale.

M. Valleix termine ainsi son dernier article : « Nous avons, comme on le voit, examiné les faits de M. Tessier avec beaucoup d'attention. lien est résulté, pour nous, que M. Tessier est dans une illusion complète... »

Seulement, comme on l'a vu, pour le choléra, il n'en a pas dit un mot. Quant à l'illusion, il résulte, ce nous semble, de cette polémiquQ, qu'elle a été chez le critique plus que complète, si même, de sa part, ce n'a pas élé plus qu'une illusion.

« Quant aux homœopathes de profession et au vulgaire qui les accepte, ce n'est pas pour eux que nous écrivons. C'est vainement qu'on voudrait déraciner l'homœopathie par les faits et par le raisonnement. Ces mauvaises herbes ne disparaissent que lorsqu'elles sont étouffées par de plus mauvaises encore. »

A notre tour, sans être un homœopathe de profession, nous dirons à M. Valleix que ce n'est ni pour lui ni pour le vulgaire des statisticiens que nous avons entrepris cette réfutation. C'est vainement qu'on tenterait de déraciner les préjugés ou de déconcerter les illusions d'adversaires qui repoussent la raison d'une discussion de science, et qui aspirent à trancher par la force, par l'injure et par des procédés sans nom, une question de doctrine et de pratiques médicales. Votre raisonnement et vos faits 1 ohl de grâce, M. Valleix, n'en par- Ions plus ! Il y a longtemps que ces mauvaises herbes de votre goût et de votre choix ont été étouffées par ces dernières, plus mauvaises encore, que nous vous avons vu cultivant avec un soin et avec un art dont vous seul possédez le secret ! Notre conclusion va vous dire pourquoi nous vous avons réfuté.

— ^09 — §xi.

Conclusion générale. — Complément delà discussion.

Nous avons suivi pas à pas M. Yalleix dans tout le cours de sa critique^ et discuté une à une toutes ses objections, quelle qu'en fût la nature ou la forme. Que reste-t-il, maintenant, de cette critique? rien, si ce n'est une confirmation nouvelle de cetle vérité banale : que le préjugé ou la passion ne raisonnent pas.

Dans son attaque à l'exposition de la doctrine de Hahnemann, il a cru réfuter en bafouant, discuter en proscrivant, et réduire à l'absurde en tranchant de l'homme infaillible qui décide de la vérité et de l'erreur à première vue.

Sur la question des faits cliniques de la pneumonie, ne pouvant rien répondre à la clarté et à la précision de leur signification accablante, il en a été réduit à tenter d'en fausser le diagnostic, d'en dénaturer le pronostic, c'est-à-dire de donner le change aux lecteurs sur la réalité et la gravité incontestable de la majorité d'entre ces faits.

Voilà pour le fond.

Quant à la forme, nous l'avons vu ne procédant que par assertions et par hypothèses, se jouant des plus simples règles de la logique et des lois de la raison, répudiant les notions les plus vulgaires de l'histoire de la pneumonie, dénaturant les opinions, faussant la statistique ; en un mot, comme nous l'avons déjà dit, de peur d'admettre une absurdité, tombant dans les absurdités et les erreurs les plus grossières.

Sur la question du choléra , il a dédaigné la controverse scientifique. Aussi n'avons-nous eu aucun débat à soutenir, ou plutôt il y a eu pour nous à remplir un pénible devoir. Nous l'avons fait avec regret, mais aussi sans amertume. La bonne foi et la conscience de M. ïessier étant seules incriminées, nous avons eu l'une à justifier, et l'autre à dégager. Accroché, dans sa détresse, à ces honteuses inductions,

M. Valleix y est tombé, du rôle d'accusateur qu'il s'était imposé, à celui d'accusé, que nous ne cherchions pas pour lui. Il se devait à lui-même de se relever dignement de cette triste position; nous allons voir bientôt qu'il l'a rendue plus malheureuse encore, grâce à l'appui de son confrère en journalisme, M. Amédée Latour. Voilà donc ce que sont, et la science, et la logique, et la méthode à l'usage des statisticiens !

Une seule conclusion doit ressortir de cette discussion. Pour tous ceux qui auront suivi ces débats et qui connaîtront les pièces du procès, le livre de M. Tessier, les articles de M. Valleix et notre réponse à ces articles, il résultera inévitablement cette conséquence d'une extrême gravité, et qui est précisément celle du livre de notre maître, telle que nous l'avons déjà citée : c'est que la méthode de Hahnemann doit être soumise au creuset de l'observation et de l'expérience ; et les passions, les préjugés et leurs expressions injurieuses doivent faire place à une étude scientifique calme et rigoureuse de la nouvelle thérapeutique.

Pour nous, si, malgré noire insuffisance et notre peu de savoir, nous avons eu la hardiesse d'entreprendre la défense du livre de notre maître contre une attaque de ce genre, c'est que la part de matériaux qui nous y appartient, c'est que les hiduciions sur ce prétendu choix de malades qui nous atteignait quant aux pneumonies, c'est que ce grave outrage à notre bonne foi nous en faisaient un devoir. Quand on croit une cause juste et vraie ; lorsque, pour s'élever à cette croyance, on a dépensé ce qu'on possède d'intelhgence et de bonne foi , et puis qu'on entend la critique s'essayer perfidement à placer ses convictions et son honneur sous le coup d'une atteinte injurieuse, l'intérêt de la vérilé et le soin de sa dignité ne donnent à personne le droit d'accepter cet outrage en silence. Nul n'a le droit de se croire assez humble pour ne pas élever la voix. On mérite le blâme, quand on ne le repousse pas. A laisser transformer ainsi sa conduite scientifique en procédés coupables, on serait plus coupable encore, si on ne relevait ces insinuations de toutes ses forces, et souvent même de son indignation.

Notre réponse à M. Valleix n'a eu ni d'autre mobile ni d'autre but. Nous ne l'avons réfuté que pour l'acquit de notre conscience et l'intérêt de ce que nous croyons la vérité. Sans prétention d'aucune sorte à une infaillibilité quelconque, en matière de science, nous pouvons être dans l'erreur; mais, à coup sûr, il n'y eut jamais d'erreur et plus loyale et plus sincère. Si jamais un remords devait surgir du souvenir de cette polémique, ce remords ne sera pas pour nous.

Que demandons-nous pour le livre de notre maître? qu'on le combatte par la vérité, par la logique et par la science. S'il contient des erreurs, qu'on les redresse ; s'il contient une vérité, qu'on la vérifie.

Que demandent tous les médecins qui sont solidaires de ces doctrines et de ces recherches? Qu'on se serve contre eux d'armes aussi loyales que celles de leurs erreurs. Ils ne se plaindront jamais qu'on leur démontre qu'ils ne sont pas dans la vérité, si réellement ils s'en écartent. Etre rivaux en science, et non ennemis ; adversaires, et non détracteurs : voilà la conduite et le rôle dignes des médecins. Mais, pour cela, il faut savoir s'oublier soi-même, pour ne songer qu'à la vérité médicale j il faut savoir s'élever au-dessus des mesquines puérihtés de l'amour-propre ou de l'intérêt personnel.

La réponse qu'on vient de lire a été publiée une première fois immédiatement après les articles de M. Valleix. Destinée alors à rendre compte seulement du livre de M. Tessier, elle ne contenait que la réfutation des objections principales de la critique sur la question de la pneumonie. Les recherches sur le choléra, où M. Tessier avait été moralement mis en cause, y étaient passées sous silence. Lui seul pouvait et devait nécessairement répondre à ces attaques à son honneur, et réfuter du même coup la critique entière de son collègue. Cette réponse, adressée par lui à V Union médicale, fut sèchement refusée, et M. Amédée Latour ferma ainsi systématiquement à la réfutation les colonnes de son journal; qu'il avait

ouvertes à l'altaque. C'est ainsi qu'on pratique dans ce journal la liberté de la discussion, le respect des opinions et de la dignité des personnes. C'est ainsi que, par un de ces procédés qui n'ont d'exemple qu'aux jours les plus mauvais de l'intolérance scientifique, cet organe de la science médicale s'arroge le privilège odieux d'insulter aux doctrines, de dénigrer les travaux, de calomnier l'honneur des médecins opposés à la coterie qui l'inspire, et de demeurer impuni au sein de ces violences et de ces excès, en déniant le droit de les repousser là même où ils se sont produits. Ce déni monstrueux de justice scientifique méritait d'être signalé au monde médical, et nous le signalons. Que la conscience publique l'apprécie et le juge ! Est-ce de la justice? est-ce de la dignité? est-ce de l'intérêt pour la vérité?

Contre ce mauvais vouloir, M. Tessier n'a pu que protester et opposer des démentis formels aux calomnies dont son honneur a été l'objet. Quant à la critique pure de son livre par M. Valleix, ne pouvant obtenir l'insertion de sa réponse, force lui a été de subir cette critique, et de laisser ses confrères sous l'impression qu'elle a suscitée contre lui. C'est contre celle impression que nous avons cru devoir porter ce pourvoi devant l'opinion du public médical ; c'est la vérité scientifique que nous sommes venus défendre ; ce sont ces procédés affligeants introduits par les statisticiens et rUnion dans la controverse médicale que nous sommes venu démasquer.

Nous avons donc étendu, complété notre premier travail par la question extra-scientifique du choléra, en repoussant, au nom de M. Tessier, ces imputations calomnieuses et ce système de dénigrement qui sont les seules armes dont les statisticiens aient toujours fait usage à l'égard de leurs adversaires. Témoin, leur polémique contre M. Bouillaud. Envers et contre l'Union médicale, malgré son parti pris de se soustraire à tout contrôle, à tout jugement, nous voulons que la publicité se fasse, et que nos confrères prononcent entre ce parti pris d'étouffer la vérité sous la violence des invectives, entre ses refus d'accepter la discussion, et notre droit de pratiquer et de croire ce qui ne mérite que

mépris pour elle. C'est principalement à ses lecteurs que nous adressons ce travail ; nous saurons le leur faire parvenir. Libre à elle de fermer ses colonnes à la réponse, après avoir attaqué contre toute logique, toute science et toute dignité ; libre à elle d'en appeler à l'injure quand la raison lui manque; mais c'est en vain qu'elle l'aura tenté ; et elle n'aura pas réussi à désarmer des adversaires, après les avoir frappés. Il n'aura donc pas tenu à nous que la lumière ne se fasse sur toutes choses. Pour qu'elle soit aussi complète que possible, nous reproduisons ici les lettres de M. Tessier et les réponses de MM. Amédée Latour et Valleix.

Le 5 novembre -1850, V Union médicale insérait la lettre suivante :

A M. le rédacteur en chef de l'Union méuicale.

Paris, 2 novembre 1850.

« Monsieur le rédacteur

« Vous avez refusé d'insérer la réponse que j'avais faite aux cinq articles de M. Valleix contre mes Recherches cliniques sur le traitement de la pneumonie et du choléra suivant la méthode de Hahnemann, Il ne me reste donc qu'à protester contre ce déni de justice, contre ce procédé antiscientifique, et, du même coup, contre un acte grave de M. Valleix.

(i V Ce médecin a affirmé, dans son dernier article, que, pendant la première période du choléra, les malades avaient été choisis pour mon service, de manière à ce que les cas les plus graves en fussent exclus. — J'oppose a celte assertion le plus formel démenti.

« 2» Ce médecin a affirmé qu'il avait dû en être de même pour les cas de pneumonie admis et traités dans mon service. ^—J'oppose à cette autre assertion le plus formel démenti.

« Ces prétendus choix de malades (argument habituel des statisticiens contre leurs adversaires) sont, en ce qui mecon-

cerne, une fable inventée à plaisir ; et ces propos constituant contre moi une imputation calomnieuse de mauvaise foi ou d'incurie, je dois repousser un tel système de dénigrement, dans l'intérêt de la vérité comme dans l'intérêt de ma considération.

« Je vous prie donc, monsieur le rédacteur, et au besoin je vous requiers^ de vouloir bien insérer textuellement cetteiettre dans le plus prochain numéro de i' Union médicale.

« Agréez l'expression de mes sentiments distingués,

« J.-P. Tessier. »

« Nous avons cru devoir refuser l'insertion de la réponse de M. Tessier aux articles de M. Valleix par des motifs que le public comprendra quand il aura lu cette réponse, si, comme on l'assure, M. Tessier la livre à la publicité telle qu'il nous l'a adressée. Voilà tout ce que nous voulons dire sur ce qui concerne notre refus. Quant aux plaintes de M. Tessier contre M. Valleix, voici la note que nous transmet notre honorable collaborateur, à qui nous avons communiqué la lettre qui précède.

« Amédée Lato DR. »

« J'ai dit qu'a l'époque du choléra, un malade mourant avait été placé dans mon service quand il devait être envoyé dans celui de M. Tessier. Ce fait a nécessité l'intervention de M. Ménager, qui se le rappelle, et m'a autorisé à le dire. Je n'ai accusé que l'incurie du bureau ; mais j'ai fait observer qu'une semblable incurie devait entrer en ligne de compte. Il n'y a rien là qui attaque M. Tessier. Quant à l'induction que j'en ai tirée pour les cas de pneumonie, je ne l'ai donnée que comme une induction. Si M. Tessier croit que j'y ai mis de la personnalité, il se trompe. Je l'ai averti d'un tait dont il n'avait sans doute pas connaissance. En pareille circonstance, Je voudrais qu'on agît de même à mon égard. Je ne croyais pas que le fait dût avoir une semblable imporlance ; autrement, je me serais fait un devoir d'en informer M. Tessier à l'instant même, et maintenant je regrette de n'avoir pas agi

ainsi. Si j'avais accusé M. Tessier d'avoir, directement ou indirectement, provoqué cette irrégularité, je concevrais sa susceptibilité; mais c'est faire beaucoup de bruit pour bien peu de chose. Je ne demanderais pas mieux, du reste, que d'avoir la preuve que le bureau n'a pas commis la négligence dont il s'est laissé accuser à l'époque en question.

« Valleix. »

Après cette note, où M. Valleix amoindrit si fort et transforme les imputations de ses articles, en essayant toutefois de donner le change aux lecteurs sur les vérit^ ou les faits en question, M. Tessier adresse une seconde^letlPe g:'ectificative à l'Union, qui refuse, cette fois, de l'insérer. Après jglus de huit jours d'attente, M. Tessier, n'ayant d'autretomoyen d'obtenir cette insertion, la requiert par sommation de justice. Force est alors à l'Union médicale de publier cette réponse, et M. Amédée Latour la fait précéder par ce qui suit, en tête du numéro du 2i novembre ^ 850.

« Nous avons reçu, par ministère d'huissier, une très-longue lettre de M. Tessier, en réponse aux quelques lignes dont M. Valleix et nous avions fait suivre sa première missive. Notre droit serait de refuser cette insertion : \ ° parce que ia sommation est irrégulière et se trouve entachée d'un vice de forme; 2" parce qu'elle excède, dans des proportions considérables, la longueur déterminée par la loi au droit de réponse; 5° enfin, parce qu'elle contient des expressions et des insinuations que les tribunaux n'auraient pas pu nous forcer à publier.

« Notre droit serait aussi de répondre à la réponse de M. Tessier, et nos lecteurs peuvent penser que nous n'éprouverions pour cela qu'un seul embarras, celui de ne pas fournir à M. Tessier un prétexte légal à des réponses interminables.

a Nous croyons devoir sajerifier notre droit à de hautes convenances. Ce ne serait ni à l'Union médicale, ni à ses rédacteurs, que le bruit et le retentissemenfd'un procès pour-

— il6 —

raient être profitables. Nous publions donc la réponse de M. Tessier.

« M. Tessier en appelle au jugement du public; le public nous connaît ; il connaît aussi M. Valleix ; nous acceptons avec empressement sa juridiction, et nous acceptons aussi toutes ses qualifications et ses conclusions.

« Amédée La-tour. m

M. Latour a soin, comme on le voit, de passer sous silence le premier envoi de la lettre et de taire que la sommation par ministère d'huissier, au lieu de lui arriver d'emblée, ne lui a été faite qu'après son refus d'accéder à une simple invitation.

Quant au noble sacrifice de son droit de refus et de réponse, qu'il fait, dit-il, à de liantes convenances, il nous sera permis d'attendre, pour le remercier de tant de générosité, qu'il lui plaise de nous définir ces hautes convenances. Les exemples nombreux et variés que son esprit en donne tous les jours, et que nous avons dû en enregistrer delà part de L'Union, dans toute cette polémique, nous donnent à penser que ces deux mots ne sont encore qu'une de ces manières poétiques de parler, exclusivement propres aux rédacteurs de ce journal. Du reste, il a raison de croire que le bruit d'un procès devant lequel sa dignité a reculé ne saurait en aucun cas lui être profitable ; mais c'est à tort qu'il cherche à faire entendre que M. Tessier lui réservait le scandale d'un procès en diffamation. M. Tessier n'a jamais voulu que le contraindre à l'insertion de sa lettre. C'est le seul droit qu'il tint à défendre et à faire respecter en sa personne.

M. Latour le savait mieux que personne. Mais que voulezvous? Quand on ne peut mieux faire, on cherche à s'échapper d'une position malheureuse par la voie détournée d'une insinuation ou le faux prétexte d'une crainte imaginaire.

Enfin, nous voici pourtant, une fois du moins, parfaitement d'accord ensemble. Gomme nous, il en appelle au jugement du public. Le public les connaît, dit-il, M. Valleix et iui ; c'est possible, mais pas pourtant d une connaissance aussi complète que celle qui résultera inévitablement de ce débat,

et surtout de cette dernière lettre de M. Tessier, insérée dans le numéro du 2] novembre 1850 {Union médicale).

A M. le rédacteur en chef de l'Union médicale.

Paris, 10 novembre 1850.

« Monsieur le rédacteur,

« Je viens rectifier certaines assertions, dont M. Valleix et vous avez fait suivre ma lettre dans votre numéro du 4 novembre courant.

« M. Valleix prétend n'avoir accusé que l'incurie du bureau dans le dernier des cinq articles qu'il a écrits contre mon livre. Je le crois mal servi par sa mémoire dans cette cir* constance.

H Si M. Valleix se fût borné dans sa critique à constater qu'un malade mourant avait été couché dans son service, tandis qu'il aurait dû l'être dans le mien ; si M. Valleix avait ajouté que ce malade devait entrer en ligne de compte, et qu'au lieu de onze, il n'existait en réalité que dix pour cent de différence entre la mortalité des cholériques de mon service et celle du sien, jamais l'idée ne me serait venue de réclamer pour une chose absolument sans importance. Je ne tiens ni à proclamer, ni à prouver l'infaillibilité du bureau.

« J'ai cependant de graves raisons pour douter de l'exactitude de ce fait : par exemple le parti qu'on en a tiré contre moi, les précautions prises pour me le cacher, le vague avec lequel il est articulé. Donner pour tout renseignement un malade pendant la première période du choléra^ c'est rendre toute vérification impossible, surtout plus d'une année après l'époque où ce fait aurait eu lieu, alors que le directeur et l'employé du bureau ont quitté l'hôpital. Joignez enfin à ces raisons que le fait en question a été attribué non pas au bureau, non pas à l'incurie ni à la négligence du bureau, mais à mon interne, M. Guyton, aujourd'hui médecin à Nuits (Gôte-d'Or), lequel affirme sur l'honneur que ce fait est faux.

« Mais, monsieur le rédacteur, ce n'est point de cette mé-

prise vraie ou fausse (peu m'importe) qu'il s'agit, ce n'était point là l'objet de ma lettre, parce que ce n'est point là l'accusa tien que M. Valleix a lancée contre moi dans le dernier dé ses cinq articles ; c'est au parti qu'on a tiré de ce fait contre moi que j'ai répondu par un double démenti ; il m'importe beaucoup que le public médical ne puisse pas prendre le change, ni croire que j'ai répondu par deux démentis à la simple énonciation d'un fait, ainsi que M. Valleix le donne à penser.

« Pour lever toute équivoque, je vais rétablir les termes de la discussion. Or, voici les inductions que M. Valleix a tirées du fait en question :

« li résulte d'un fait qui a été publiquement constaté que^ H au moins pendant la première moitié de Cépidémie, les ma- (( lades les plus graves ^ les malades désespérés, ont été enn voyés dans les autres services^ tandis que celui de M. Tesn sier admettait les malades curables.

« Ayant vu se succéder dans notre division plusieurs sujets « apportés expirants^ nous demandâmes si la distribution des '( malades avait été faite régulièrement. Il nous fut répondu « que le dernier malade devait aller dans le service de M. Tes- « sier, mais qu'on nous l'avait envoyé parce qu'il était à Cago- « n'ie^ et que, dans le service de M. Tessier, une nouvelle mé- « thode de traitement étant expérimentée, il serait absurde ed « l'essayer sur des sujets mourants; le directeur, M. Ménager, « qui se rappelle parfaitement le fait, fut obligé d'intervenir « et de recommander qu'on suivît l'ordre de placement, après (( avoir constaté cette irrégularité.

« Nous sommes certains que tout cela s'est fait à l'însu de « M. Tessier; mais une simple information l'en aurait instruit^ « nous ignorons si depuis l'ordre a été bien ou mal suivi ; ce « qu^il y a de certain, c'est que l'irrégularité est devenue « moins apparente, et que, dès ce moment, la morlalilé a nota- '( blement augmenté dans le service de M. Tessier; jusqu'alors. '( en efftt, elle n'avait été que de trente pour cent, ce qui excif< tait un grand enthousiasme sur lequel il a fallu revenir (( cïisuite.

— 4J9 — « Nous devons même ajouter que ce qui s'est passé pour le « choléra a dû très-probablement se passer pour les pneiimoi( nies, ce qui rendra sans doute aux yeux de tout le monde les « succès de M. Tessier beaucoup moins surprenants. Il faut « donc absolument qu'il recommande formellement que les M malades tu\ soient envoyés sans aucune distinction, car sans « cela il ne pourra jamais tirer de ses faits une conclusion .(( acceptable y relativement à la proportion de la mortalité, w

« Voilà ce que j'ai démenti dans ma lettre du 4 novembre ; M. Valleix répond :

« Je n'ai accusé que l'incurie du bureau^ mais j'ai fait ob- « server qu'une semblable inciwie devait entrer en ligne de « compte; il n'y arien là qui attaque M. Tessier. »

« De telle sorte, monsieur le rédacteur, que j'ai tort de me plaindre, que j'ai mal compris l'intention charitable de M. Valleix, qui m'a averti d'un fait dont je n'avais sans doute pan connaissance^ et qui voudrait^ en pareille circonstance, qu'on agît de même à son égard.

« Eh bien ! pour ceux de mes confrères qui pourraient croire comme moi que ces prétendus choix de malades, cette conversation anonyme, ces inductions, ces rapprochements groupés, coordonnés et enchaînés comme ils le sont, constituent contre moi une imputation de mauvaise foi ou d'incurie et doivent porter préjudice à ma considération, je dois développer et préciser le démenti que j'ai donné à l'ensemble de cette histoire :

« V l\ est faux de dire que le fait en question a été constaté publiquement. S'il a été constaté, il a dû l'être si secrètement, que je n'en ai rien su depuis un an, malgré trois visites que je faisais aux cholériques tous les jours, et malgré les recommandations incessantes que j'adressais au directeur, au bureau et à mon interne pour que l'ordre établi pour les admissions depuis le premier jusqu'au dernier jour de l'épidémie fût rigoureusement observé.

« 2° 11 est faux de dire qu'il résulte de ce fait que, pendant

au moins la première moitié de l'épidémie, les malades les plus graves, les malades désespérés, ont, été envoyés dans les autres services, tandis que celui de M. Tessier admettait les malades curables. D'un fait particulier il ne résulte jamais que ce fait lui-même, et non d'autres faits.

« 5*^ Je tiens pour radicalement fausse et absurde la conversation anonyme rapportée par M. Valleix. L'auteur de cette conversation, s'il eût été employé au bureau, aurait-il pris M. Valleix pour confident d'un passe-droit qu'il commettait contre lui en observant le plus complet silence vis-à-vis de moi, pour qui il le commettait ?

« 4° Il est faux que le directeur, M. Ménager, ait constaté cette irrégularité, qui aurait consisté à envoyer les malades les plus graves, les malades désespérés, dans les autres services, et à réserver les cas curables pour le mien pendant la premièi^e moitié de l'épidémie.

« 5° Il est faux de dire que la mortalité ait augmenté, dans mon service, à partir du jour où aurait cessé une irrégularité qui n'a jamais existé ; la mortalité n'a augmenté dans mon service, comme dans tous les services de Paris, comme dans celui de M. Valleix, qu'au moment -de la recrudescence du choléra, pendant les grandes chaleurs, après la première période de l'épidémie, dont cette recrudescence a fait la seconde période.

« 6° Il est absurde de supposer qu'une mortalité de trente pour cent eût put exciter l'enthousiasme de qui que ce soit, si les malades curables eussent été seuls admis dans mon serrvice, à l'exclusion des cas les plus graves, des cas désespérés. Cette supposition est démentie de tous points par les observations rapportées dans mon livre, lesquelles répondent à la première moitié de l'épidémie.

(( 7" Il est faux qu'il y ait jamais eu choix pour mon service entre les malades affectés de pneumonie qui ont élé admis dans l'hôpital Sainte-Marguerite.

(( 8" Il est faux, par conséquent, que les succès que j'ai obtenus, en suivant la méthode de Hahnemann, tiennent à de prétendus choix de malades qui n'ont jamais eu lieu ; les ré-

sultats que j'ai consignés sont donc parfaitement authentiques et légitimes.

« 9° Il est faux d'avancer que je ne pourrai jamais tirer de mes faits aucune conclusion acceptable relativement aux proportions de la mortalité, tant que je n aurai point recommandé qu'on admette les malades dans mon service sans distinction. Je n'ai jamais manqué de faire cette recommandation pour quelque espèce de maladie que ce soit, quand cela pouvait avoir un sens.

« J'en ai fini avec les assertions et les inductions de M. Valleix.

M Quant à vous, monsieur le rédacteur, vous prétendez justifier votre refus d'insérer ma réponse aux cinq articles de votre collaborateur en affirmant que le public comprendra vos motifs quand il aura lu cette réponse, si, comme on l'assure, je la livre à la publicité telle que je vous Tai adressée.

« Cela veut-il dire que cette réponse était trop longue ? Mais il faut plus de temps pour répondre à une induction que pour la poser. Votre insinuation signifie-t-elle que, dans cette réponse, vous avez rencontré des personnalités que vous avez refusé d'insérer par esprit de modération? A merveille I Mais m'avez -vous demandé de consentir à la suppression de ce qui pouvait être blessant, en un mot, de toutes les qualifications? C'était votre droit, je dis plus, c'était votre devoir. Vous m'avez transmis le refus le plus formel et le plus sec, sans condition ni restriction d'aucune sorte. Je vous eusse abandonné de bon cœur toutes les qualifications même les plus légitimes. Je ne tenais qu'aux faits et aux arguments contenus dans ma réponse.

« Puis-je attribuer votre refus à l'esprit de modération, en présence des attaques et des personnalités contenues dans les articles de M. Valleix? Nullement. Ce refus avait, suivant moi, pour but d'empêcher les faits et les arguments contenus dans ma réponse de détruire les assertions de M. Valleix visà-vis des lecteurs de l'Union médicale,

« Voilà pourquoi je vous ai reproché vivement ce refus d'insertion.

« Relativement à mes projets, vous êtes mal informé : un de mes élèves s*est chargé de réfuter les articles de M. Valleix.

« Je vous prie, monsieur le rédacteur, et au besoin vous requiers, d'insérer textuellement cette lettre dans le plus prochain numéro de l'Union médicale.

« Agréez l'expression de mes sentiments distingués.

« J.-P. Tessier. n

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