CHAPITRE PREMIER
c’est là ce qu’il avait pris soin de me faire observer lorsque nous étions langue à langue.
Revenons donc à ce moment.
Nous nous trouvons l’un et l’autre en tierce maison. On va dîner, on dîne ; les propos se mêlent , on converse, on se lève de table, et la soirée commence. Ce doit être le moment sérieux. Jusque-là, rien que de fort ordinaire. De mes yeux, je vais, une fois de plus, voir à l’œuvre un de MM. les plénipotentiaires des Esprits... ou des morts!... Le monde arrive à la suite du monde qui est arrivé; déjà le grand salon se remplit, et M. Home, ayant quelque peu respiré, quelque peu soiiiïlé , se retire. 11 entre dans un appartement de réserve et prélude à l’action par l’appel de témoins auxquels, tour à tour, il fait annoncer leur élection.
Car ce choix, sachons-le bien, est dirigé par la volonté des Esprits. Ce sont eux qui l’inspirent, indépendamment des sympathies de leur médiateur. Les élus sont nommés, puis admis : un, deux, trois, voici mon tour, on vient me chercher. — Je me lève...
— Oh! monsieur, je suis vraiment désolée, mais Home ne pourra vous admettre ce soir; cela lui est impossible! Les Esprits vous consignent. Un autre jour, un de ces soirs, entre nous...
Une des amies intimes de la maison partage un instant après mon sort. — Et cependant le médium en fonctions faisait appeler, à côté de moi, l’un de nos convives, un de mes dignes et honorés amis, un homme rempli de science et de mérite, M. le comte Eugène de Richement...
Mes prévisions m’avaient à demi préparé à cette déconvenue qui, je le déclare, n’en fut point une. Après avoir fait, en cette délicate occurrence, autant que je croyais* pouvoir me permettre, en ma qualité de démonologue catholique, et non sans en avoir reçu X autoris a lion formelle de
LE MONDE MAGIQUE
mes légitimes conseillers je fus loin de regretter que Dieu, qui déjà m’avait permis de voir assez d’étrangetés de cette nature, fît tourner les choses ainsi que je l’exprime. Parfaitement convaincu, d’ailleurs, qu’il savait mieux que moimême préparer mes voies, et n’ayanl que faire des yeux de mou corps pour le moment, je fis pendant une longue semaine d’abord, puis ensuite fort au delà, l’usage le plus consciencieux de mes oreilles et de mon jugement. Car, sous ma main, dès ce soir-là meme, et chaque jour, pendant un temps qui cessa pour revenir, j’eus à prêter une attention sérieuse et suivie aux récits de témoins des faits et gestes de M. Home, que je n’avais d’autre peine que d’étudier et de choisir! J’avais d’ailleurs vu des médium qui, s'ils étaient inférieurs en renom à M. Home, ne lui cédaient guère en puissance...
Cette noble et si gracieuse étrangère me racontait ceci : ...Cet académicien avait vu cela, vu de si près qu’il en était ébloui, abasourdi; cette dame d’honneur ^de y ajou-
tait quelque curieuse et importante particularité,... puis les personnes de ce groupe fort sérieux me rapportaient tel autre incident... En un mot, chaque bouche, en s’ouvrant, — et parmi les meilleures j’en fis ouvrir un très-grand nombre, — me redisait, à son insu, tantôt une répétition, un fragment, et tantôt un autre, du procès-verbal inédit que je viens de traduire et qu’avait rédigé dans sa patrie M. le
comte Spada Je ne cherchai plus dès lors à revoir
M. Home, qui presque aussitôt quitta Paris; mais j’inter-
^ Un saint et savant religieux me reprocha d’avoir trop expérimenté, trop vu, trop largement usé de l’autorisation qui m’était donnée. « Lorsque le doute cesse, m’écrivit-il, et que vous savez être sorti du monde naturel pour entrer dans cet autre ordre de choses où les Rspriês do révolte se manifestent, vous devez aussitôt, vous arrêter. Nul n’a plus le droit de vous autoriser à progresser; car, tout commerce avec ce monde des puissances maudites est positivement interdit. »