CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
dans les sombres et mortelles brumes de la volupté. Ce fut moi qui trompai Judas; ce fut moi qui le fis choir du haut de son siège apostolique. Je t’ai donc demandé à Dieu, ô Pacome, et je ne cesse de te combattre. {In ajus vita , c. XLi\.) Je combats, je tente avec une infatigable ardeur les hommes doués de quelque puissance; et, quant aux faibles athlètes, ils ont pour tentateurs des Esprits subalternes!... » Dieu veut, en effet, dans sa miséricorde, que les chrétiens débiles n’aient que des adversaires qu’ils puissent vaincre ; et jamais la force du tentateur ne surpasse celle que l’homme tenté peut et doit puiser dans la grâce
A côté de l’avor lumineux, à côté de l’ange gardien du monde, des États, des cités, des individus, voilà quel est l’avor noir, la lumière ténébreuse ou viciée qu’Éliphas Lévi nomme lumière astrale et serpent séducteur, celle dont il fait à la fois l’âme des fantômes^, l’ame du monde, l’âme de tous les êtres de ce monde, et la force universelle. — Mais cette force démoniaque n’est pour nous qu’une partie de la force angélique bonne et mauvaise, source de vie et principe de mort, par laquelle nous voyons que Dieu meut et gouverne, éprouve et soutient le monde et toute chose en ce monde.
Que les substances impondérables, ou plutôt impondérées et désignées sous le nom de fluides, soient ou non l’instrument habituel ou le moyen dont se servent les anges bons ou mauvais pour exercer leur action sur ce globe, cela changerait-il un mot à ces pages? Non. — Mais encore, cette masse fluidique, cet éther instrumental placé comme un levier sous la main de la puissance angélique, ne pourrait-il être, au sein de la matière, ce que la grande école de la Magie et l’une de nos
1 Ibid., I). Pictavii, p. 517. — Lire id. le grand théologal de Milan, A. Rusca, De inferno et statu dœmonum, ante mundi exitium.
2 Lire en effet Bible, Sagesse, ch. xvii.
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grandes écoles médicales veulent que le principe vital soit à nos corps? Serait-il une ûme secondaire, mais indépendante et présidant par elle-môme à la régularité des mouvemeiMs et à la vie de ce monde? — Poser une telle question, à la suite des chapitres que le lecteur vient de parcourir, ce serait faire éclater dans mille bouches à la fois le mot absurdité!
Tel n’est point, quoi qu’il en soit, le sujet que nous traitons; car, notre plan ne fut que de préparer le lecteur à discerner d’un œil ferme et sûr les agents et les moyens des grands phénomènes de la Magie. Il ne s’agissait donc pour le moment que d’envisager le principe vital dans sa liaison ou son identité avec le fantôme humain. Or, ce principe n’est dans le monde et dans le corps de l’homme que chimère, quoi que veuillent les philosophes du panthéisme, quoi que rêvent ceux de la Magie, quoi qu’imaginent quelques savants médecins; et, de plus, la substance fluidique qui le représente aux yeux de la foule est sans intelligence et sans volonté! Adieu donc les apparitions spontanées, adieu la parole volontaire, adieu les actes libres ou intelligents du fantôme, adieu le fantôme lui-même, à moins qu’il ne soit tantôt une hallucination produite dans nos sens par l’influence et l’action des Esprits, tantôt une machine fluidique ou vaporeuse, formée par ces êtres spirituels, et conduite au gré de leur vouloir.
Et c’est là tout ce qu’il est.
CONCLUSION GÉNÉRALE
Mon livre de la Mnyie ait dix-neuvième siècle a familiarisé le lecteur avec les agents de la Magie dont nous venons de voir défiler sous nos yeux, bien éveillés et largement ouverts, les médiateurs^ nommés pour le moment médium.
De ces ministres, volontaires ou inconscients, de l’art occulte, notre attention est descendue sur les moyens auxquels la Puissance, dont ils sont les plénipotentiaires ou les interprètes, astreint et lie leur action merveilleuse.
Merveilleuse !... Oh ! ce mot a bien de la peine à passer ! et déjà quelques voix académiques se récrièrent aussitôt qu’il eut dépassé le bord de mes lèvres : La Magie n’est que le côté secret et prestigieux de la nature ; voilà sans doute ce que vous ignorez ! Ses chatoyants aspects vous éblouissent et fatiguent, en môme temps que vos yeux, votre cerveau ; la fièvre du délire s’y allume, vous ne rêvez plus que prodiges, et les mirages de l’hallucination deviennent ce que vous appelez les certitudes de votre vue.
A ces puériles redites de la science, devaient répondre quelques chapitres consacrés aux descriptions du mal hallucinatif. Suivie pas à pas, l’hallucination nous y a révélé, dans une série d’irréfutables exemples, que son siège principal n’est point dans la vue de ces myriades de témoins en qui brillent de tout leur éclat la santé intellectuelle et la santé physique , mais que prennent en pitié quelques doc-
m LE i\lÜNI)E MAGIQUE.
leurs; et pourquoi? parce que jamais, dans la rectitude et la fermeté de leur raison, ces témoins n’hésitent à redire à haute voix le mot à mot du rapport de leurs sens ; parce que, de quelque étrange et inexplicable aspect que les faits s’environnent, le langage de ces hommes leur prêle l’appui d’une simple et courageuse affirmation.
Après avoir cité devant le tribunal du lecteur, et photographié, les sortes d’hallucinations les moins observées du public, il nous appartenait de faire voir chacune d’elles établie dans sa résidence favorite, c’est-à-dire habitant en parasite les yeux de certains hommes, courbés, du haut en bas de leur vie , vers les sciences qui ont la matière pour objet. Maladie presque fatale des travailleurs que nous voyons chargés des précieuses récoltes ou des pauvres regains de ces sciences; car leur vue, ne sachant ni varier sa direction, ni s’élever au-dessus de ce qui gravite, se fatigue et s’use au terre à terre de ce labeur quotidien. Sous la pression de l’habitude , se développe donc chez ces honorables et malheureux pionniers une incapacité singulière : celle de pouvoir reconnaître, au caractère même le plus saillant de ses traits , un phénomène empreint de merveilleux. Leur fût-il signalé du bout du doigt par tout un peuple de valides témoins, leurs yeux malades et faussés ne peuvent le saisir. Et pour eux , croire au monde invisible que l’Église a nommé dans son Credo, voir opérer ce monde, le reconnaître à ses effets et le proclamer; apercevoir en un mot, au-dessous d’un Dieu quelconque, une puissance spirituelle s’élevant au-dessus du niveau de la tête humaine, c’est signe évident de folie... Mais si les choses se présentaient naturellement à leur vue, pourrions-nous les dire hallucinés?
Les variétés bizarres, et les réalités du phénomène de l’hallucination nous étant rendues familières, l’une des
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folles raisons qui précipitent les esprits vulgaires vers la négation du Merveilleux se trouvait écartée. Mais une seconde restait debout, que nous devions assaillir à son tour; car nous tenions à déblayer le terrain de la Magie, résolu que nous étions de faciliter à l’œil médiocrement scrutateur les moyens de le parcourir sans péril.
Une seconde nécessité nous irnpDsait donc sa loi : c’était de poursuivre, dans sa fuite muette et furtive, le fantôme humain, sous son titre et dans ses fonctions animiques. Il nous fallait l’arrêter, le fixer, le prendre corps à corps, avoir raison de son être, — lorsqu’il existe, — et lui arracher ses énigmes.
Sous le nom de Revenant, que dans son langage expressif lui décerne le vulgaire, déjà nous avons vu figurer ce véritable fantôme, c’est-à-dire la seule et unique âme de l’homme, sous une apparence plus ou moins spectrale; ou, plus probablement encore, l’ange bon ou mauvais du mort, revêtu d’un corps qui le rend visible. Quelquefois même nous avons décrit, non plus le véritable Revenant, tel que le fut le prophète Samuel, mais un esprit spectral se formant un corps qui, sans ressembler à aucun homme ayant eu vie, se présente à nous tantôt sous des traits humains, et tantôt sous l’aspect de la brute ou du monstre ‘.
Mais, au sens des coryphées de l’art occulte, et d’après la parole de ceux qui, sur cet étrange domaine, s’arrogent le droit presque incontesté de parler en maîtres, le grand agent des phénomènes magiques, ce n’est point un esprit étranger par sa nature à la personne humaine, c’est l’homme luimême. Ce n’est rien que l’homme, mais envisagé dans l’une des secrèfés et invisibles parties de son être : dans une âme secondaire et indépendante, chargée d’un rôle vital ou fan-
‘ Lire la Magie au dix-neuvième siècle, cli. iv, p. t79, etc. Dernière phase de la question des âmes des morts.
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tasmatique et posthume ; âme imaginaire et bizarre, dont il plaît à toute une école médicale, victime d’une ha/lucination scientifique opiniâtre, de sur-doter l’espèce humaine.
Aux yeux d’uu nombre immense d’érudits et de philosophes, dont l’intelligence s’esi hermétiquement fermée aux splendides et décisives lumières de la vérité théologique, l’homme, vivant ou mort, fut donc et serait le seul être spirituel de l’univers. Aucun autre esprit que le sien ne l’anime, ne s’y fait compter et n’y règne , aucun n’y peut mouvoir et vivifier les formes insaisissables du fantôme ; et ces formes, il les meut et les vivifie par le jeu de son âme secondaire.
Ou plutôt une seule âme, un seul esprit, source unique de vie et cause première de tous les êtres, animerait le monde entier; et tout esprit, toute âme imaginable, ne serait qu’une étincelle un instant détachée, comme par le frottement électrique ou par le vent de la course, de cet immense et absorbant foyer de lumière et de phénomènes.
Je devais donc vouloir, et je l’ai voulu, que la main du lecteur pût déchirer, page à page, les faux titres de ces prétentions absurdes ou perfides qui, déguisant leur jeu sous des apparences scientifiques et grandioses, changent et transforment, en ravalant toute grandeur divine et humaine, la nature de Dieu, du monde et de l’homme.
Aujourd’hui, le franc terrain de la Magie nous paraît libre et dégagé. Les causes d’hallucinations ou d’erreurs propres à surprendre ou à égarer l’œil inexpert ont été par nous écartées et repoussées loin de ce domaine. Agents, médiateurs et moyens, apparitions fantasmatiques et décevantes, nous y connaissons désormais tout ce qui le meuble. L’heure sonne donc où, pour achever de nous donner les plus importantes leçons, et sans causer ni stupeur ni scandale , les grands phénomènes du Surnaturel démoniaque peuvent
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éclater sur ce vaste et profond théâtre, dont les souterrains et les coulisses sont d’un monde qui ne se joue que trop impitoyablement du nôtre.
Représentation insigne, digne du plus sagace et plongeant regard de l’intelligence humaine, et dont nous nous sommes imposé la tâche. Elle est accomplie! Tout à l’heure donc, lorsque l’attention que ce volume tient en échec aura pris un moment de repos, la série complète des phénomènes sabbatiques et des sabbats , envisagés dans les variétés de leur pièce à pièce et de leurs groupes, défilera le long de mes pages.
Et, sur cette nouvelle scène, préparons-nous à voir foisonner et se heurter, dans leurs plus excentriques singularités de mouvements et d’aspects, des figures et des personnages de tous les siècles, sans en excepter celui môme dont les heures sont l’étoile et le tissu de notre vie. Dans la physionomie de ces acteurs, dans les étrangetés de leurs allures et de leurs mœurs, dans le spectacle de leurs hauts faits, dont quelques-uns sont transmis de la main à la main par des hommes éminents de l’ordre civil ou religieux de notre époque, la trop positive réalité perd souvent ses apparences et s’éclipse, en revêtant, avec la forme du conte fantastique, les couleurs d’une sauvage et infernale poésie.
Quiconque , pourtant , daignera nous suivre ; quiconque, jetant le moindre regard observateur, voudra bien aider aux lumières disposées par nous d’espace en espace, comme de légers phares, sur les scabreux et glissants sentiers où nos pas s’aventurent, ne tardera guère à saisir une vérité dominante; et la voici :
Pour un certain vulgaire , le Merveilleux n’est qu’une chimère, une poésie de cerveau malade; tandis que pour un certain autre vulgaire, il est l’âme unique des actes de fièvre et d’audace, de malice et de délire, par lesquels se tradui-
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sent et font image devant nos yeux les mœurs du monde sabbatique. Eh bien! tant s’en faut que ce Merveilleux, ju»é si diversement et réhabilité dans nos pages , soit en quelque sorte, et comme on se le figure, la substance même de ces actes ! Il ne les pénètre , il ne les imprègne et ne s’y môle, le plus souvent, qu’à très-faible dose.
En prenant respectueusement congé de nos lecteurs, pour leur assigner un nouveau rendez-vous, il nous reste à les prévenir que dans cette nouvelle œuvre, où foisonnent les positions délicates, nous nous gardons avec scrupule de sacrifier les exigences de la vérité, quelque hardies qu’elles semblent être , aux puérilités du respect humain , ou à de vains sentiments de pruderie. Il est inutile d’ajouter que rien ne nous ferait immoler aux prétendus intérêts de la vérité les convenances et le décorum de l’écrivain religieux qui respecte son public, par suite de l’habitude où il vit de se respecter lui-même.