‹ Les médications psychologiquesChapitre 115 sur 123 · Bonjour, Revue de l'hypnotisme, 1906, p. Sg · texte numérisé non relu

Bonjour, Revue de l'hypnotisme, 1906, p. Sg

2. Max Eastman, The ncw art of thinking, The Atlantic Monthly, 1908, I, p. 645.

mondaine, mais c'est une alimentation tout de même et elle vaut encore mieux que l'inanition. Quand le malade aura repris des forces et qu'il pourra s'élever plus haut, vous verrez s'il est capable de pratiquer une alimentation moralement plus élevée ; mais en attendant, je le répète, c'est un malade et vous devez parer au plus pressé en lui donnant la seule alimentation dont il soit capable : il faut vivre d'abord et philosopher ensuite.

D'autres critiques moraux se placent à un point de vue un peu différent. Ce n'est plus le malade qui est abaissé par les guérisons suggestives, c'est le médecin qui se dégrade moralement par remploi d'un procédé bas et vulgaire. M. Dubois s'indigne contre les suggestionneurs qui ont, dit-il, une attitude de thaumaturges. Il a le rouge au front quand il doit suggestionner. M. Rich. C. Cabot a de grandes inquiétudes de conscience, « il se demande si le traitement par « les pilules Placebos » ou pilules de mie de pain ne serait pas une forme subtile du mensonge ». Même pour sauver la vie d'un homme il ne voudrait pas lui dire qu'une pilule contient un médicament quand elle n'en contient pas ^

Ces scrupules sont nobles et beaux et je regrette de ne pas pouvoir les partager. En jugeant les choses, j'en conviens, dune manière très terre à terre, j'estime que le malade demande au médecin de le guérir, que celui-ci est engagé par les devoirs de sa profession à lui donner un médicament utile dans l'affection qu'il présente et à le formuler de la manière la plus avantageuse. Or je crois que les pilules de mie de pain sont indiquées médicalement dans certains cas et qu'elles agiront bien mieux si je les décore de noms retentissants : en les formulant ainsi je crois remplir mon devoir de médecin et tenir mes engagements véritables envers le malade, et d'ailleurs, si le malade guérit, il sera enchanté et ne se plaindra de rien. Mais vous croyez à une action psychologique de ce médicament et vous laissez le malade croire à une action chimique, vous n'obéissez pas au devoir général de sincérité absolue. C'est possible: il s'agit ici d'un de ces conflits de devoirs comme il s'en présente sans cesse dans la vie pratique, et je crois que le devoir de guérir le malade est bien plus important que le devoir puéril de lui donner des renseignements scien-

I. E. C. Cabot, Véracité et psychothérapie, Psychotherapy , I, ni, p. 23.

tifiques qu'il ne comprendra pas et dont il n'a que faire. M. R. C. Cabot qui montre souvent dans d'autres études un grand sens médical se rend bien compte que des mensonges de ce genre sont souvent inévitables. Il accepte des compromis dans la pratique, mais il les déplore et il continue à répéter que au moins en théorie il vaut mieux que le médecin se soumette à la règle de ne rien cacher au malade et de lui dire toujours la vérité absolue'. En ôtes-vous bien sur? Je connais une femme qui est devenue folle j»arce que le médecin lui a dit brutalement que son mari était [)erdu et qu'on l'enterrerait dans quinze jours, ce qui d'ailleurs a été parfaitement vrai : le médecin n'aurait-il pas mieux fait en fardant la vérité ? Si la véracité est une vertu, est-ce que la discrétion et la délicatesse ne sont pas aussi des vertus? Est-ce que nos ancêtres ne parlaient pas du tact médical ? Oui, tout cela est une question de tact: il y a des malades à qui le médecin a le devoir strict de dire toute la vérité, il y en a à qui il doit dire une partie de la vérité, il v en a vis-à-vis desquels il a l'obligation morale la plus stricte de savoir mentir. Il est vrai que c'est plus difficile et plus embrouillé que le devoir systématique de la véracité toujours et partout : je le regrette, mais « la vraie morale se rit de la morale » .

Les adversaires les plus effarouchés de la suggestion sont bien obligés de l'employer eux-mêmes : M, Bonjour (de Lausanne) s'amuse à relever la part énorme de la suggestion dans les traitements de M. Dubois (de Berne) et il finit par conclure : « 11 vaut mieux s'en servir franchement et le dire... A quoi bon partir en guerre contre la suggestion, la couvrir de blâme et de ridicule et finir par écrire que l'homme ne doit être accessible qu'à des suggestions raisonnables. Les suggestions ne sont donc raisonnables que si M. Dubois les fait et elles deviennent donc toujours des suggestions brutales et absurdes dans la bouche des autres-. » On pourrait faire les mêmes remarques à propos du livre de jNIM. Déjerine et Gauckler: par exemple, quand ils parlent du traitement de l'obsession de fatigue, ils conseillent de faire marcher le malade en le distravant en l'empêchant de se rendre compte de ce qu'il fait pour l'empêcher de fixer son

1. [{. C. Cabot, Suggestion, autorité et commandement, Psychotherapy de Parker II, III, p. 323.

2. Bonjour, La suggestion hypnotique. Revue de lliypnotisme. 1908, p. 3a, !\o.

attention sur l'apparition éventuelle de la fatigue, n'est-ce pas une façon de le tromper* ? Il en serait de même si on examinait à ce point de vue les travaux de M. R. C. Cabot qui d'ailleurs le reconnaît lui-même-.

Dans toutes ces discussions qu'il ne faut pas prolonger, il v a un malentendu : jamais on ne soulève de semblables problèmes il propos des autres maladies et des autres traitements. Quand un homme présente au médecin un chancre syphilitique, celui-ci ne cherche pas si un sermon serait plus noble et plus moral qu'une injection merfcurielle. Le praticien ne se voile pas la face quand il introduit un doigt dans l'anus et « il ne se dresse pas sur l'extrémité de ses fesses » quand il met un miroir dans la bouche : le malade est un mafade et le devoir le plus noble est de le soigner le mieux possible, voilà tout. Ces scrupules n'apparaissent que dans la psychothérapie, parce que l'on ne peut pas encore s'empêcher de considérer le névropathe et l'aliéné comme des disciples ignorants ou comme des pénitents à qui il faut enseigner la vérité à la mode ou la morale du jour. Quand on se décidera à les considérer comme de vrais malades et quand les psychothérapeutes sauront être de vrais médecins, on ne se souviendra plus de ces problèmes imaginaires.

Tout au plus doit-on concéder aux auteurs de ces critiques morales que le médecin consciencieux doit prendre quelques précautions dans l'application de ces traitements, qu'il doit éviter de suggestionner ou d'hypnotiser un malade sans son consentement ou plutôt sans le consentement des personnes qui ont l'autorité morale sur lui. On peut discuter sur l'utilité de la présehce de témoins pendant les séances, j'ai consacré autrefois une étude plus complète à ce problème'. La conclusion de cette étude qui me parait encore juste aujourd'hui, c'est que dans tous ces traitements le médecin doit être seul à seul avec le malade. C'est l'unique moyen de rendre ces traitements efficaces et cela supprime d'ailleurs plus qu'on ne le croit bien des dangers. Il est inutile d'imaginer une déontologie médicale spéciale quand il s'agit de la suggestion, il suffît d appliquer ici les règles générales des traitements psychiatriques. Un malade hypnotisable

I. Déjerine et Gauckler, Op. cit., pp. 5o8, 5io. a. R. G. Cabot, Psychotherapy, II, m, p. a3.

3. Traitement psychologique de l'hystérie, Traité de thérapeutique de M. Albert Robin, 1898; État mental des hystériques, 2* édit., 1910, p. 65o.

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n'est pas dans d'autres conditions vis-à-vis de l'hypnotiseur qu'un malade aliéné vis-à-vis du médecin de l'asile. Si on se plaçait davantage à ce point de vue on verrait s évanouir bien des difficultés morales qui n'embarrassent jamais les médecins aliénistes.

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