I. Liûliaiilt, o[i. cil., p. 5û
Jankt. — .Médic. psycli. aa
de cas pris dans le troisième groupe d observations où ce traitement sans amener une guérison aussi nette, ni surtout aussi durable a rendu cependant des services incontestables. Mettons donc 260 cas à l'actif du traitement suggestif employé seul. Mais il faut avouer que ces cas sont extraits d'une collection énorme d'observations que j'ai recueillies et classées toute ma vie avec la patience d'un collectionneur et qui sont au moins au nombre de 3 5oo. Le traitement hypnotique a été essayé dans presque toutes ou, s'il ne lapas toujours été, c'est que j'ai eu dès le début la conviction qu'il était inutile et même impossible à pratiquer. Cela ne nous donne plus à l'actif de la suggestion qu'un pauvre 7 pour 100.
Mais ce qui est encore plus grave, c'est que malgré des tentatives faites sur des malades atteints d'affections très diverses, les succès obtenus se rencontrent tous chez un certain genre de malades et non chez les autres. Par exemple, malgré des tentatives assez prolongées je n'ai pas pu obtenir un état hypnotique intéressant sur un épileptique franc. Les quelques épileptiques que j'ai pu hypnotiser et suggestionner avaient également des crises d'hystérie et se présentaient comme des malades complexes. J'ai essayé très longtemps de modifier par des pratiques hypnotiques les malades que j'ai appelés des psychasténiques, c'est-à-dire les obsédés, les douteurs, les phobiques, quand on ne les confond pas avec les sujets qui présentent des idées fixes de forme hystérique et qui ont un tout autre état mental. Je ne suis jamais arrivé à des résultais bien nets et je crois de tels malades très peu accessibles à la suggestion. Mes tentatives sur des aliénés, déprimés mélancoliques ou délirants systématiques n'ont eu aucun succès. J'avoue ne rien comprendre aux observations si souvent publiées dans lesquelles de nombreux auteurs soutiennent avoir hvpnotisé des douteurs^ des obsédés ou des mélancoliques'. En résumé je suis encore aujourd'hui obligé de répéter une constatation qui m'avait déjà frappé dès mes premières études, c'est que les résultats pratiques de l'hypnotisme et de la suggestion ne se rencontrent guère que dans le traitement des névroses hystériques. Que le mot d'hystérie si décrié aujourd'hui désigne une maladie particulière, ou qu'il désigne un
I. Cf. J. Milne Bramwoll, Les obsessions et leur traitement, Psycholherapy de Parker, II, m, p. 3i.
L'APPEL A LAUTOMANISME 339
trouble du caractère, ou qu'il s'agisse, comme je le crois, d'une forme particulière de la dépression mentale, peu importe. Il y a là une manière d'être psychologique particulière qui existe chez un certain nombre d'individus et non chez tous, qui donne à la dépression mentale et aux accidents qui en dérivent une allure spéciale. Les médecins qui semblent si embarrassés et si divisés sur la définition de l'hystérie sont parfaitement d'accord quand il s'agit simplement de diagnostiquer cette maladie. Je suis obligé de constater que la plupart des 260 observations que je viens de mettre à part et dans lesquelles la suggestion hypnotique a rendu des services incontestables appartiennent à ce groupe que tous les médecins auraient diagnostiqué des névroses hystériques.
Peut-être même serait-il juste de restreindre encore la portée de ces traitements. M. A. T. Myers a formulé autrefois un axiome qui ne laisse pas de nous paraître ambitieux : « Whatever hysteria can cause, suggrestion can cure*! » Cela est malheureusement encore bien exagéré. Nous ne connaissons pas encore assez le mécanisme psychologique de l'hypnotisme et de la suggestion pour nous en servir à coup sûr dans tous les cas d'hystérie. Je viens de faire observer que bien souvent ces traitements ne déterminaient que des guérisons momentanées. Dans bien d'autres cas des malades hystériques ont été insensibles à tous les procédés d'hypnotisme et de suggestion. D'après les observations précédentes il semble que les malades qui ont le mieux profité de ces traitements présentaient certains caractères particuliers. Ce sont d'abord des malades pour la plupart très jeunes. Le plus grand nombre des sujets que j'ai rangés dans le premier groupe parmi les malades immédiatement guéris par un très petit nombre de séances sont des enfants ou de tout jeunes gens : sur b'4 malades de ce groupe, j'en compte 38 au-dessous de 25 ans. La plupart de ceux que j'ai rangés dans le second groupe ont de lô à 3oans. Sauf quelques exceptions des malades plus âgés ne paraissent pas guérir de cette manière aussi facilement : j'ai môme observé que les rechutes survenues quelques années plus tard sur ces sujets guéris la première fois si facilement étaient d'ordinaire bien plus tenaces.
On peut remarquer en second lieu que chez ces sujets la
1. A. T. Myer», Procecdimjs of Ihe S. f. P. H.. iSy3, p. 20a.
maladie ne datait que de quelques mois, qu'elle n'avait pas eu le temps de déterminer une dépression profonde et duray:)le. Le même accident chez un sujet, névropathe depuis bien des années, présentait en général une toute autre évolution et ne disparaissait que momentanément sous l'influence de la suggestion. La même remarque peut être faite d'une autre manière : les troubles qui ont guéri de cette manière étaient des troubles localisés portant sur telle ou telle tendance psychologique mais ne s'accompagnant guère d'une dépression générale de tout l'esprit. Ces sujets incapables de marcher ou de retrouver un souvenir ne présentaient guère de symptômes d'asthénie psychologique généralisée, on n'observait pas chez eux ces aboulies, ces doutes, ces sentiments d'incomplétude si caractéristiques des dépressions plus accentuées. Le rétrécissement caractéristique de l'hystérie est une sorte de procédé de défense qui diminue la dépression générale. Il donnait aux malades de cette catégorie un aspect tout particulier.
Cette observation me paraît s'accorder avec ce que nous savons de la nature de la suggestion. La suggestion consiste à provoquer artificiellement sous la forme d'une impulsion le fonctionnement d'une tendance que le sujet ne peut obtenir sous la forme d'une volonté personnelle. Nous substituons simplement l'assentiment immédiat à l'assentiment réfléchi, nous faisons appel aux activités inférieures, à l'automatisme. Pour que cet appel soit entendu, pour qu'il détermine une activation, il faut que le sujet ait en réserve malgré les paralysies apparentes des tendances bien organisées et suffisamment chargées, il faut qu'il possède un automatisme puissant. La suggestion se borne à éveiller, à diriger des activités latentes, elle suppose leur existence. Il ne s'agit pas dans ces traitements de fortifier l'activité nerveuse et mentale, de lui créer des ressources nouvelles, il s'agit simplement d'utiliser les ressources que la pensée possède déjà. On pourrait peut-être exprimer ce rôle de la suggestion grâce à une comparaison qui m'a souvent paru utile dans les études de psychiatrie, la comparaison de la conduite humaine et de l'utilisation des forces mentales avec les dépenses pécuniaires et l'organisation d'un budget. L'individu qui tombe malade peut être comparé à un individu qui n'arrive plus à boucler son budget et qui est acculé à la faillite : il semble être devenu tout à fait incapable de faire les frais d'un certain nombre d'opérations cependant
indispensables. Le médecin est appelé pour liquider la situation et réorganiser le budget. Le traitement suggestif ne change pas le train de vie de la maison, il ne fournit pas à l'intendant des ressources nouvelles ; il lui montre simplement qu'il avait sous la main des ressources importantes dont il oubliait de se servir, il ouvre des tiroirs où étaient cachés et oubliés de précieux rouleaux d'or et il les met à la disposition de ce pauvre administrateur qui se croyait ruiné quand il ne l'était pas.
11 est trop évident que c'est là un procédé particulièrement simple pour réorganiser des finances compromises et qu'il n'est malheureusement pas applicable dans tous les cas. Il faut pour pouvoir se conduire ainsi se trouver en présence de ruines plus apparentes que réelles, il faut avoir affaire à des financiers assez naïfs pour crier à la ruine quand il n'y a que du désordre; il est probable que cela n'arrivera pas souvent. Mais enfin cela arrive quelquefois, puisque l'hystérie existe. Le liquidateur qui sait deviner qu'il s'agit d'une situation semblable et qui remet toute le maison en marche en désignant par un geste un tiroir plein d'or auquel on ne songeait pas, rend un véritable service, car s'il n'était pas intervenu la ruine aurait été définitive et le tiroir n'aurait été découvert que trop tard. Il est bon que le médecin sache à l'occasion jouer ce rôle bienfaisant et facile ; c'est là le procédé psychothérapique le plus simple. Il faut constater son intérêt, mais il ne faut pas être surpris s'il est trop souvent insuffisant et si l'on est presque toujours obligé de rechercher d'autres méthodes moins simples pour restaurer des fortunes plus sérieusement compromises. Le traitement suggestif qui réclamait déjà des conditions psvchologiques très particulières ne pourra réussir que dans certaines formes et certains degrés de la maladie, son application sera forcément restreinte.
Est-ce là une raison pour le condamner ? Va-t-on s'indigner contre la frotte sulfureuse parce qu'elle ne guérit que la gale et qu'elle serait désastreuse pour un eczéma? Faut-il tourner en ridicule les injections d'émétine qui guérissent la dysenterie amibienne et qui sont inefficaces dans la dysenterie bactérienne ? Ces questions paraissent bien singulières quand il s'agit de médecine générale, on ne les pose qu'en psychiatrie, parce que dans l'état arriéré de ces études on s'étonne d'avoir un diacrnostic psychologique à faire et d'avoir à préciser les conditions d'application d'un traitement. V
Ces réflexions sur la valeur médicale de la suggestion hypnotique entendue dans un sens précis nous permettent de mieux comprendre la signification générale de ces traitements et la place qu'ils doivent occuper dans l'histoire de la psychothérapie. Le traitement par la suggestion est évidemment comme la moralisation que nous venons d'étudier un traitement psychologique mais un traitement psychologique déjà plus avancé. 11 ne s'agit pas d'un appel involontaire et inconscient aux pouvoirs de la pensée, comme dans les traitements miraculeux et dans la Christian science ; il s'agit d'une utilisation parfaitement consciente et voulue des lois psychologiques. D'autre partie traitement par la suggestion me semble différent de la moralisation et même supérieur à elle par sa conception plus précise des lois psychologiques et par la restriction même de son emploi.
Le grand défaut de la moralisation, c'est qu'elle était une thériaque, qu'elle s'appliquait à n'importe quel trouble, pourvu qu'il fût vaguement névropathique, qu'elle utilisait n'importe quelle action, pourvu qu'elle fùtvaguement psychologique. C'est là ce qui rendait si difficile la constatation des guérisons, la vérification des expériences et l'enseignement de la doctrine. La suggestion, malgré les problèmes qu'elle soulève, n'est pas tout à fait du même genre : c'est un phénomène psychologique assez précis, une certaine forme de l'exécution des actes qui n'est pas identique à toutes les autres. L'opérateur qui cherche à déterminer des actes par suggestion ne se contente pas d'obtenir un phénomène psychologique quelconque, il cherche un certain phénomène qu'il est peut-être difficile de constater, mais qui dans sa nature est assez net et différent des autres. Cette recherche ne peut être faite sur tous les hommes, il est trop évident que l'on ne réussit guère les suggestions expérimentales chez tous les hommes. On ne peut donc appliquer cette thérapeutique à tous les malades quels qu'ils soient. On est forcé de fitire le diagnostic des troubles que l'on essayera de traiter par suggestion et de l'état mental des sujets. Sans doute la conception de l'hystérie présente encore des difficultés, mais enfin on est d'accord pour admettre qu il s'agit d'une certaine catégorie de névropathes et on n'applique pas ce nom indifféremment à toutes les psycho-névroses. Le diagnostic de l'hvstérie sinon sa conception psychologique est aujourd'hui un objet d'enseignement et les élèves d'une même école appliquent ce nom aux mômes malades. Il résulte de tout cela que la sug-
gestion hypnotique n est plus une thériaque vague que ! on ne peut discuter. C'est un traitement déterminé et en somme d application restreinte que Ion peut blâmer ou que l'on peut approuver, que l'on peut conseiller plus ou moins souvent, dont on peut constater les résultats.
Si je ne me trompe, de tels caractères sont extrêmement importants, ils nous font sortir de In période reli}i;ieuse et morale pour nous faire entrer dans la période proprement scientifique de la psychothérapie. La suggestion hypnotique se développera peutêtre plus tard, ou bien elle sera condamnée par l'expérience et disparaîtra peut-être de ^arsena^ médical. Mais il n'en restera pas moins qu'elle a été le premier traitement psychologique précis et qu'elle aura préparé la découverte de tous les autres en nous faisant sortir des moralisations indéterminées. C'est là un grand mérite qu'il faut savoir reconnaître et l'effort de tant de chercheurs ■depuis plus d'un siècle n'aura pas été inutile pour la science médicale.