I. — La thérapeutique de M. Dubois (de Ber>e
M. le D' Dubois (de Berne) n'a pas une histoire aussi remarquable que celle de Mrs. Eddy et il suffit de rappeler les études qui ont déterminé la direction de ses travaux. Il s'intéressa de bonne heure aux maladies nerveuses qu'il traitait au début par l'électricité, mais il se fatigua vite de ce mode de traitement : (( l'occupation monotone de promener une électrode sur le corps du malade me parut fastidieuse. Parfois je m'arrêtais pour causer avec lui et bientôt je m'aperçus qu'un mot bienveillant, un conseil de philosophe était plus précieux qu'une demi-heure de faradisation : la seule arme efficace c'est la parole entraînante. » Pour étudier ces traitements moraux vers lesquels il se sentait entraîné, il s'occupa pendant quelque temps de~ l'hypnotisme, alors à la mode comme le seul traitement psychologique, et il suivit l'enseignemont de M. Bernheim (de Nancy). Mais là encore il se sentit peu satisfait, car, bien à tort à mon avis, il crut voir dans la suggestion hypnotique un procédé peu scrupuleux qui abusait de la crédulité du malade, qui le guérissait sans doute, mais en le trompant. Cela parut à M. Dubois insupportable et humiliant et il résolut de lutter contre la maladie d'une manière plus franche, à ciel ouvert, simplement par le raisonnement et la moralisation.
C'est dans cet esprit qu'il enseigna la psychothérapie à l'université de Berne et qu'il dirigea le traitement de nombreux malades dans sa maison de santé. Ses conceptions sur le traitement des maladies par la modification de l'état moral des malades et quelques-unes de ses nombreuses observations de guérisons remarquables sont contenues dans son guvrage principal, « Les psycho-névroses et leur traitement moral. Leçons faites à l'université de Berne », igo/J, dans son livre sur « L'éducation de soi-même », in-(S, 1909, dans une série d'articles intéressants
LA MORALISAÏION MEDICALE 87
publiés dans le grand compendium de psychothérapie de M. Parker, sous le titre de « Traitements par la méthode de la persuasion » (II, m, 5; II, IV, 22; III, I, 33; III, 11, 3i) et dans divers autres articles en particulier, « la pathogénie des états neurasthéniques », Rapport au X* Congrès de médecine, Genève, septembre 1908.
Dans ces études, se manifeste tout d'abord un caractère négatif, une disposition frappante à éliminer bien des choses auxquelles d'ordinaire les médecins attachent une grande importance. Ainsi, il est évident que M. Dubois ne se préoccupe pas beaucoup de l'étude des symptômes et du diagnostic précis. Sans doute, je ne lui ferai pas l'injure de croire qu'il supprime le diagnostic aussi complètement que P. P. Quimby ou que Mrs. Eddv : il ne veut pas appliquer sa méthode à toute espèce de maladie et il prétend ne s'occuper que de psycho-névroses (p. 19)', il y a là un progrès évident. Mais d'abord, ces psychonévroses ne sont caractérisées que d'une manière bien vague par •le rôle que joue l'esprit dans la maladie et ensuite il ne cherche en aucune manière à distinguer ces psycho-névroses les unes des autres. « Il est inutile de s'efforcer de donner à l'hystérie le caractère d'une entité morbide, de la séparer artificiellement de la neurasthénie avec laquelle elle est presque toujours combinée; on retrouve souvent aussi chez ces malades des symptômes évidents d'hypocondrie et de mélancolie » (p. 210). Tous ces problèmes relatifs à l'interprétation des symptômes névropathiques, à leur hiérarchie, à leur pathogénie dans lesquels, il faut l'avouer, je me débats depuis bien des années, ne le préoccupent guère et il ne semble pas en voir l'intérêt. Tous ces individus sont simplement des malades, des malades dont l'esprit est troublé d'une manière quelconque. Les comprendre d'une manière précise importe peu, il s'agit de les guérir et voilà tout, rien n'est vraiment intéressant que le traitement.
M. Dubois semble d'ailleurs également sévère et exclusif dans le choix des traitements. Les diverses interventions chirurgicales si souvent usitées dans le traitement des affections du ventre ou dans les maladies des organes des sens lui semblent bien souvent exagérées et fâcheuses. « Dans certaines spécialités, ne
I . Les chiffres entre parenthèses se rapportent au principal ouvrage de M. Dubois (do Berne) Les psychonévroscs. rgo'i.
serait-il pas bon de moins opérer, cautériser, racler et de reconnaître même dans ces maux qui semblent si locaux, l'influence énorme des auto-suggestions maladives » (ii3). Les pratiques hydrothéxapiques, dont on a tant abusé, ne trouvent pas grâce devant lui, les massages, les injections sous-cutanées, les traitements par les extraits d'organes, tout cela est traité de charlatanisme (23 ; Psychotherapy, II, 4» 33). « Après avoir vu partout des microbes, nous ne rêvons que sécrétions internes et nous voici partis dans le domaine fantastique de l'opothérapie (8). ... Il faut supprimer tout cela et s'avancer vers la maladie sans armes, sans médicaments : cela donne au malade plus de conviction qu'il n'y a pas de danger, ce qui est extrêmement important (487). ... La seule arme doit être la parole entraînante » (3oi).
Nous sommes donc réduits aux seuls traitements moraux, mais même parmi ceux-ci il faut faire des exclusions. Bien entendu, les traitements miraculeux comme ceux de Lourdes sont tournés en dérision (247). Mais surtout les critiques les plus sévères sont dirigées contre l'hypnotisme et la suggestion : « la psychothérapie rationnelle n'a pas besoin de cette espèce de narcose préparatoire de l'hvpnose, de cette hypersuggestibilité suggérée elle-même ». C est surtout la pauvre suggestion, préconisée autrefois par son maître M. Bernheim que M. Dubois attaque avec une sorte de fureur. M. Dubois ne nous dit jamais nettement ce qu'il entend par suggestion, mais ce doit être quelque chose d'horrible, car il l'accable d'outrages. « J'ai résolu de renoncer à la suggestion, non que je doute de son efficacité, mais parce que je la trouve artificielle : mon respect pour l'honnêteté m empêche de me servir de subterfuges, si prompts et si complets que puissent être les résultats,... l'opérateur qui se sert de la suggestion n'a en vue que le résultat final et ne fait pas attention au caractère plus ou moins irrationnel des moyens,, c'est déjà trop que de mettre la main sur le front du malade, cela se rapproche d'une thérapeutique physique'... » Mrs. Eddy également avait des accès de rage quand ses élèves mettaient la main sur le front du malade et elle appelait ces pratiques du magnétisme malicieux. « Le but à atteindre n'est pas de rendre le malade bêtement suggestible, mais de lui restituer la maîtrise de
I. Paul Dubois, The melhod of persuasion, Psychotherapy de Parker, II, 4. pp. 22, 35.
lui-même » (i3i). Si parfois, sans que l'on èache très bien pourquoi, M. Dubois se résoud à recourir à la suggestion, comme il le fait par exemple dans le traitement de l'incontinence nocturne d'urine, il en est tout honteux et il en a « le rouge aux joues » (38o). De même qu'il repousse toutes les formes de la suggestion, M. Dubois se défie également de la méthode d'autorité. Il est bien obligé d'y recourir lui aussi de temps en temps, quand il a affaire, par exemple, à une jeune personne qui refuse obstinément de manger, mais il en est désolé et il voudrait supprimer complètement, si cela était possible, toute influence capable d'émouvoir le malade et d'agir exclusivement sur ses sentiments.
Tout cela étant éliminé, que reste-t-il ? Le malade est placé tout d'abord dans la maison de santé de M. Diibois à Lausanne, plus ou moins isolé de sa famille et de son milieu; il reste au lit huit jours nourri exclusivement avec cinq litres de lait par jour, puis il est levé et remis au régime ordinaire (3io, 3i5). Mais ce sont là des procédés accessoires que M. Dubois accepte, mais qu'il croit sans importance (^89). L'essentiel du traitement consiste dans une conversation intime et quotidienne qui vaut mieux pour le malade que les douches et le chloral... le vrai médecin fait plus de bien par sa parole que par ses ordonnances... aussi doit-il se borner à s'asseoir près du malade pour le guérir par des entretiens moralisateurs » (27). Il est curieux de remarquer l'analogie de ces expressions avec celles de P. P. Quimby.
Quel va être l'objet de ces entretiens ? « Leur objet principal doit toujours être la raison et la vérité... nous ne communiquons au malade une idée que si nous l'acceptons dans son intégralité... il faut avant tout respecter le malade et ses facultés psvchiques » (27). Mais encore quelle vérité allons-nous lui communiquer"? La vérité sur sa maladie qu'il faut lui faire comprendre, dont il faut lui donner la théorie. Cela est important, car il arrive avec des idées fausses sur les troubles dont il soufire, il arrive avec deux idées fondamentales sur son mal, la première c'est qu'il y a dans son organisme une lésion, un désordre qui dépend de quelque altération des organes et qu'il subit les conséquences de cette lésion sans pouvoir le moins du monde les supprimer par la volonté, la seconde c'est que ces lésions sont irréparables'.