I . — Les miracles religieux
Les premières guérisons miraculeuses furent considérées par la plupart des peuples primitifs- comme des phénomènes religieux, car les puissances mystérieuses qui venaient compléter l'action insuffisante de l'homme étaient celles des divinités. Celles-ci, construites sur l'image de l'esprit humain, étaient supposées se conduire de façon très irrégulière et imprévisible, suivant des motifs que nous ne connaissions pas toujours, ce qui permettait de comprendre le caractère capricieux des miracles.
Au début ces traitements religieux étaient probablement appliqués à toutes les maladies sans exception. Bientôt la science humaine fit des progrès et sut traiter d'une manière efficace avec des succès à peu près réguliers un certain nombre d'accidents plus visibles et plus intelligibles que les autres. Le traitement de ces accidents monta d'un degré et devint une œuvre d'art et non plus un miracle : de bonne heure les dieux se sont désintéressés du traitement des luxations et des fractures et ont abandonné aux chirurgiens ces opérations élémentaires. Mais il restait encove énormément de maladies pour lesquelles on était obligé de recourir à leur collaboration. Il y eut ainsi dans l'antiquité deux médecines, lune ollicielle et humaine dans laquelle les résultais obtenus étaient assez ex|)licables et assez réguliers pour être rat-
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tachés à la seule science des hommes, l'autre religieuse et toujours plus ou moins secrète qui guérissait des maladies plus profondes et moins connues par des pratiques religieuses. On trouverait la description de beaucoup de ces pratiques religieuses et de ces miracles anciens dans l'ouvrage de Salverte, dans les livres de Bouché-Leclerc et de Paul Girard'.
L'une des descriptions les plus intéressantes est celle du temple de l'Asclepieion à Epidaure, description qui a été rendue célèbre par l'usage que Charcot en a fait dans son article sur « la foi qui guérit" », quand il comparait les miracles anciens avec ceux qui s'accomplissent encore de nos jours.
Au fond du sanctuaire se trouvait une statue à laquelle on attribuait le pouvoir d'opérer les guérisons miraculeuses. Autour d'elle et dans les diverses parties du temple étaient rangés des serviteurs de toute espèce et des prêtres chargés de diverses fonctions. Les uns devaient porter ou conduire les malades, les autres étaient médecins et devaient constater la maladie à l'entrée et s'il y avait lieu la guérison à la sortie ; ceux-ci étaient des intercesseurs faisant métier de remplacer le malade auprès du dieu et d'implorer sa protection aux lieu et place de leurs clients, ceux-là étaient des interprètes chargés d'expliquer le traitement que demandait le dieu et de le faire appliquer ; d'autres enfin tenaient simplement la comptabilité et recevaient les cadeaux nombreux des malades reconnaissants.
Ceux-ci en effet arrivaient en foule des plus lointains pays après un long et pénible voyage : dès leur arrivée, afin de se rendre le dieu favorable, ils déposaient à l'entrée du temple de riches présents et se plongeaient dans la fontaine purificatrice. Après ces préliminaires ils étaient admis à passer une ou plusieurs nuits sous les portiques du temple sans avoir encore le droit de pénétrer plus loin. Ce n'est qu'après cette attente anxieuse occupée par des prières publiques et des exhortations éloquentes que le malade pénétrait enfin dans le temple et qu'il recevait des conseils sous la forme d'oracles ou de songes prophétiques.
I. Salverte, Dffs sciences occultes, essai sur la magie, les prodiges et les miracles, avec une préface de Littrc, i856; Bouché-Leclerc, Histoire des Dieux, III, p. 298 ; Paul Girard, L'Asclepieion, 1881.
3. ,I.-M. Charcot, La foi qui guérit, Archives de neurologie, [898, I, p. ^4 ; La Revue liebdomadaire, 3 décembre 1892.
l'i LA RECHERCHE DE L'ACTION MORALE
Des inscriplions nous rapportent le détail des guérisons remarquables : « Un soldat aveugle nommé Valerius Aper, ayant consulté l'oracle, en a reçu pour réponse qu'il devait mêler le sang d'un coq blanc avec du miel et en faire une pommade pour se frotter l'œil pendant trois, jours. Il recouvra ainsi la vue et vint remercier le dieu devant tout le peuple. Un phtisique, Lucius, prit des cendres de l'autel, les mélangea avec du vin et s'en frotta la poitrine, il fut immédiatement guéri de sa consomption et la multitude s'en réjouit avec lui. »
Ceux qui trouvaient la guérison dans l'Asclepieion ornaient les murs d'inscriptions votives qui conservaient le souvenir du miracle et en même temps rendaient célèbre le nom du miraculé. Ce brave Valerius Aper est encore cité aujourd'hui pour sa guérison comme s'il avait accompli des actions héroïques. Les miraculés déposaient aussi sur les murs de petits objets en matière plus ou moins précieuse représentant la partie du corps qui avait été guérie. Aussi retrouve-t-on dans les anciens sanctuaires de l'Egypte, de la Grèce, de Rome, des bras, des jambes, des cous, des seins en pierre, en marbre, en argent ou en or. Il est rare malheureusement que ces objets représentent la forme du membre malade avec ses déformations pathologiques. M. Paul Richer a cependant publié la description d'un ex-voto reproduisant exactement l'attitude d'un pied atteint de contracture hystérique.
Au moyen âge, quoique le nom du dieu ait été changé, les pratiques thérapeutiques par les miracles restent exactement les mêmes : ce sont les mêmes pèlerinages, les mêmes cérémonies devant les temples, les mêmes redevances et les mêmes ex-voto. Souvent le miracle est également attribué à l'œuvre d'une statue sacrée ou d'une source miraculeuse: quelquefois le rôle essentiel est joué par un morceau de la vraie croix ou par un fragment d'ossement attribué à un saint. Chaque église et souvent chaque saint avait sa spécialité, saint Marcou guéi'issait les écrouelles, saint Clair les maladies des yeux, saint Fiacre les hémorroïdes, saint Ouen la surdité, saint Roch la peste, sainte Pétronille la fièvre, saint Mein la gale et les dartres, suint Cloud les furoncles, etc.
De pieux personnages par la seule autorité de leur nom, par la seule influence de leur parole exerçaient une énorme influence et de temps en temps, sans qu'ils pussent l'expliquer eux-mêmes
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autrement que par une intervention divine, ils déterminaient des guérisons miraculeuses. Le Rév. Curtis Manning Geer a publié une étude intéressante sur les miracles de trois de ces personnages, Eligius évêque de Xovon, 64o-655, saint Malachi, et Bernard de Clairvaux ii46-ii47- « Eligius, nous raconte-t-il, vit un jour un homme contracture dans tous ses membres, il l'adjura d'avoir foi dans le Christ et dans saint Denis et de promettre d'être ûdèle à Dieu dans l'avenir. Alors Eligius pria sur lui, le toucha à la main et lui dit : « Au nom de Jésus-Christ levez- vous et tenez-vous droit sur vos pieds ». Ce qu'il fit immédiatement, la contracture de ses articulations s'étant relâchée '. »
Dans d'autres circonstances le personnage par l'intermédiaire duquel s'exécutait le miracle était simplement désigné à l'attention par sa haute fonction. C'étaient les rois de France et d'Angleterre qui par un simple attouchement guérissaient le goitre et les écrouelles. Les cérémonies singulières auxquelles ce traitement donnait lieu ont été l'objet de plusieurs curieuses études: je rappellerai celle qui a été publiée dans le Journal du magnétisme, VIII, p. 493, le travail remarquable de Ed. Brissaud qui a pour titre « Le mal du roi », l'étude de Cabanes et de Landouzy qui ont reconstitué les scènes pittoresques dans lesquelles le roi de France touchait les écrouelles, le travail du D"^ Helme, celui du D"^ Rondelet qui a publié l'ancienne relation de Thomas Plattner de Bàle, 1699. Cette cérémonie ne disparut qu'avec Louis XVI et Charles X essaya en vain de recommencer l'opération, « la confiance n'y était plus, comme écrit M. Landouzy, le toucher n'est plus qu'un souvenir historique, reflet d'une foi, de croyances, de préjugés, de coutumes ayant vécu' ».
Les miracles n'avaient pas disparu cependant et ils étaient encore nécessaires. Les miracles opérés sur la tombe du diacre Paris au cimetière saint Médard vers lySô sont parmi les plus remarquables. Ils nous ont été conservés dans un livre de grande valeur celui de Carré de Montgeron. Il est singulier de voir aujourd'hui que les historiographes des miracles de Lourdes parlent avec mépris de ce livre de Carré de Montgeron. C'est peut-ôtre parce que ce livre a servi de texte à Charcot quand il a étudié l'interprétation de quelques miracles. Il n'en est pas
I. Rcv. Curlis Manning Geer, Histoire des guérisons au moyen âge, Psycholhernpy de Parker, III, i, p. 65,
■1 Landouzy. Le toucher des écrouelles. l'hôpital Saint-Marcoul. le mal du roi.
moins vrai que des relations comme celle de la maladie de la D"* Coirin atteinte d'une paralysie des jambes et d'un ulcère du sein, de laD"* Fourcroy et de Marie-Anne Couronneau présentant des paralysies et des contractures sont de belles observations médicales et qu'elles peuvent servir de preuves pour établir la vérité de certaines guérisons miraculeuses.
Les miracles n'ont pas disparu de nos jours, cela prouve simplement que la science médicale n'a pas fait encore assez de progrès pour les rendre inutiles. Ils existent encore dans tous les pays : le livre de M. Percival Lowell sur « the occult Japan or the way of the Gods », publié en 1894, nous montre au Japon des procédés de guérison miraculeuse exactement semblables à ceux que nous avons vus dans l'Egypte et dans la Grèce ancienne et à ceux qui existent encore aujourd'hui en France. Des pèlerinages célèbres ont subsisté dans notre pavs : le précieux Sang de Fécamp dont j'ai pu voir les registres de guérison a obtenu de remarquables succès; N.-D. de la Salette a pendant longtemps attiré des foules de pèlerins.
Mais tous ces temples guérisseurs ont été e.ffacés par le succès de la source miraculeuse de Lourdes. Il serait très intéressant d'étudier les miracles de Lourdes au point de vue psychologique et médical. On pourrait consulter entre autres études celle de Lasserre, Les Episodes miraculeux de Lourdes, i883, le livre du D"" Boissarie, Les grandes guérisons de Lourdes, les articles de Mr A. -T. Myers et F.-W.-H. Myers, Mind cure, Faith cure and the miracles of Lourdes, Procecdings, of the S. F. P. R., 1898, p. 160, l'ouvrage récent de M. Bertrin, « Lourdes depuis son origine jusqu'à septembre 190^ », les articles de M. Mangin sur les guérisons de Lourdes, Annales des Sciences Psychiques, déc. 1907, etc. Tous ces ouvrages nous décrivent avec détails les légendes qui ont présidé à ce mouvement de croyance populaire et qui ont donné à la source miraculeuse le prestige nécessaire. Us nous montrent la foule incroyable qui depuis 1868 assiège l'église miraculeuse et les cérémonies impressionnantes qui cherchent à agir sur l'esprit des malades. Ces ouvrages nous décrivent surtout les miracles les plus remarquables quelquefois avec un effort visible vers la sincérité et l'exactitude. On trouvera les principales de ces relations bien mises en lumière dans l'ouvrage de M. Bertrin. J'y ajouterai une relation très intéressante publiée par M'"'' Maria Longworlh Storer, New-York, 1908,
« The Story of a Miracle at Lourdes ». Il s'agit d'une jeune fille de 27 ans qui, à la suite d'une fièvre typhoïde survenue à 19 ans. présenta pendant des années des soufFrances abdominales que l'on attribua à l'appendicite chronique. T/opération fut effectuée à l'âge de 28 ans, mais sans résultat heureux : les douleurs continuèrent et on vit apparaître des abcès dans la cicatrice, des douleurs et des raideurs dans tous les muscles du dos qui forcèrent la malade à s'aliter et à rester pendant longtemps dans 1 appareil de Bonnet. Trois fistules apparurent près de la crête illaque, donnèrent issue à du pus et à des matières fécales. Pendant trente mois elle ne put uriner sans être sondée et les urines restèrent toujours purulentes. La guérison après un voyage à Lourdes très pénible se fit fort rapidement, quelques jours après l'immersion dans la piscine et elle semble d'après les témoignages avoir été remarquable. De tels faits racontés d'une manière plus ou moins impressionnante sont réellement très fréquents dans les Annales de Lourdes et nous pouvons constater avec satisfaction que nous ne sommes pas au xx* siècle trop au-dessous des miracles qui s'accomplissaient à l'Asclepieion d'Athènes plusieurs siècles avant J.-C.
Les traitements religieux ne sont pas les seuls qui méritent le nom de traitements miraculeux. Ce qui est essentiel dans le miracle, c'est que l'homme désire ardemment un certain phénomène, mais qu'il n en sait pas assez bien les conditions déterminantes pour le produire avec régularité et certitude ; il essaye avec quelque timidité certaines pratiques, mais il sait qu'elles ne sont pas à elles seules sulfisantes et déterminantes et que pour réussir elles ont besoin de la collaboration de forces capricieuses. Ces forces que l'homme appelle à son secours d'une manière si aléatoire ont d'abord été les dieux, puis par une évolution analogue à celle dont parle Auguste Comte dans sa loi des trois états, elles sont devenues des forces naturelles, mais des forces naturelles très mystérieuses et agissant suivant des lois inconnues et en réalité analogues à des caprices divins. Quelques auteurs ont soutenu récemment qu'un appel à une puissance indéterminée de ce genre a même précédé la conception de Ja.nkt. — Médic. psych. ^
l'intervention divine'. Ces relations entre la magie et la religion sont des plus intéressantes, mais la seule chose importante ici, c'est que les magiciens ne pouvaient guère plus que les prêtres prédire avec précision le résultat de l'intervention : ils n'étaient pas très étonnés des insuccès, ils les savaient fort possibles ; ils avaient seulement en commençant l'opération un certain degré de confiance et d'espoir. C'est là une attitude fort analogue à celle du prêtre qui prépare le miracle religieux. Il ne faut pas mettre une séparation trop brutale entre la croyance et le doute, il y a une foule de sentiments intermédiaires qui jouent un rôle considérable dans toutes les religions et dans toutes les pratiques magiques.
Beaucoup des traitements magiques sont encore très près des pratiques religieuses : ils utilisent d'anciens pactes plus ou moins oubliés qui évoquaient un Dieu ou un Démon, Les poudres de sympathie et les emplâtres célestes des Roses-Croix guérissaient les plaies, les ulcères et les hémorragies. Divers talismans qui étaient suspendus au cou des malades par Apollonius de Tyane ou par Paracelse existent encore de nos jours. On sait que le mot Abracadabra guérit les fièA'res tierces et que les mots « Max, Pax et Adimax » sont souverains contre la rage, etc.
Dans d'autres remèdes de ce genre nous voyons poindre la pensée des forces chimiques, physiques ou physiologiques inconnues qui sont sensées intervenir. C'est ce qui a mis en grand honneur l'anis, le corail rouge, le bouillon de vipère dont parle M""" de Sévigné, l'orviétan, le bézoard, la thériaque, la corne de cerf ou l'œil d'écrevisse réduits en poudre, etc. Un médecin du moyen âge recommandait de mettre une truie attachée près du lit du malade ou mieux de mettre une portée de petits chiens dans son lit. Voici quelques-unes de ces singulières formules médicales : « Pour guérir la douleur d'œil prenez l'œil droit d'un loup, écrasez-le et mettez-le sur l'œil souffrant... Pour guérir les yeux enflés, prenez un crabe vivant, arrachez-lui les yeux, jetez le crabe encore vivant dans l'eau et mettez les yeux sur le cou de l'homme qui en a besoin, il sera bientôt guéri... Pour celui qui ne parle pas, donnez-lui à manger de la langue de chien"... »
1. II Iluberl cl M. Mauss, Esquisse d'une théorie générale de la magie. Année sociologique, 1902-o.i.
2. Rev. C. Manrting Geer, Formules de la pratiifue médicale anglaise au .m*^ siècle, Psyrholherapy de Parker, III, i, p. 65.
Pour guérir les attaques d'hystérie : « davantage faut avoir prêt du charbon bien embrasé et sur icehiy mettre plumes d'oiseau, principalement de perdrix et vieux souliers, ou des os et des pièces de drap de laine ou des poils, ou de l'assa fœtida et semblables choses puantes desquelles on fera recevoir la fumée à la patiente par bouche et nez* ».
Le sieur Graham à Edimbourg en 1760 avait établi dans sa maison un temple de la sjanté destiné surtout à guérir la stérilité. Si le baume divin qu'il donnait d'abord ne réussissait pas, on recourait au lit magnéto-électrique: dans une vaste pièce, porté par six piliers massifs et transparents le lit se dressait couvert de draps de satin pourpre ou bleu céleste. Dans la pièce voisine était un cylindre de métal qui servait de conducteur au feu céleste et vivifiant ainsi qu'aux parfums de l'orient qui passaient à travers des tubes de verre jusqu'au lit : le lit est ainsi rempli d'un feu céleste et électrique résultat de vapeurs magnétiques, le caùt pour la nuit n'était que de 5o livres ^ On pourrait facilement- énumérer des milliers de traitements de ce genre qui tous ont eu leur heure de célébrité et de succès.