CHAPITRE XXXI
POMPONAGE.
TRACTATUS DE IMMORTALITATE ANIMiE'.
Le platonisme, — tel que les sages essayaient de raccommoder à l'orthodoxie catholique, — sembla triompher par Ta^énement de Léon X, fils du protecteur de Ficîn. Mais, à ce moment même, une évolution philosophique s'accomplit, aux dépens de l'Idéalisme florentin représenté par les Médicis. Son vieux rival, le Sensualisme aristotélique, reprit le dessus, grâce à l'initiative de quelques philosophes.
L'antique « maître de ceux qui savent » , pour parler comme Dante, reparut à la lumière, dégagé des gloses scolastiques qui altéraient sa raison indépendante, trop longtemps demeurée « la servante de la théologie » .
On a signalé, au début de cet ouvrage, cette longue influence d'Aristote sur le dogme chrétien, et aussi, à propos d'Averroès et des autres commentateurs arabes du Stagirite, la succession des libres esprits qui, durant le Moyen-Age, surent s'affranchir du joug théologique.
1. Édit. in-18, sans nom d'éditeur et de ville, datée de MDXXXIV. — Très rare.
Leurs idées, en Italie, furent surtout propagées par l'Université de Padoue. Cette école, dans la nouvelle période de la Renaissance caractérisée par l'éclipsé du néo-platonisme de Marsile, oppose à celui-ci un penseur d'un égal crédit.
Je veux parler de Pierre Pomponace. Il fut le plus illustre des métaphysiciens de cette pléiade, dont les négations audacieuses attirèrent, — on vient de le voir, — les anathèmes du cinquième concile de Latran.
Avec Pomponace, — malgré les formes un peu rébarbatives qu'il tient d'une école restée fidèle au mode scolastique, — nous avons affaire à un esprit bien plus rapproché que celui du théosophe florentin de la méthode et du savoir modernes. A ce point de vue, ses idées, qui laissent une trace au dix-septième et au dixhuitième siècle dans les théories des Hobbes, des Gassendi, des Hume et des Diderot, s'offrent comme la position la plus avancée occupée par le génie purement logique et déductif, avant la prise de possession de l'esprit humain par la philosophie positive fondée sur le calcul et l'observation.
On a peu de détails sur la vie de Pomponace : l'existence de tels hommes, abîmée dans le travail, est toute dans l'enchaînement de leurs œuvres.
Il naquit à Mantoue le 16 septembre 1462, professa à Padoue, et mourut à Bologne à l'âge de soixante-trois ans.
Il était de très petite taille, presque un nain, —
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piquante ressemblance avec Marsîle, le protégé du Magnifique, — et d'une humeur gaie et railleuse, qui, au dire de ses biographes, lui permettait dans la dispute d'échapper aux objections embarrassantes *.
Il faut, abordant ce Pomponace, étudier le contradicteur du platonisme, comme nous en avons étudié le défenseur dans Ficîn. Le style du philosophe aristotélicien paraît tout d'abord, dans sa sécheresse, plus rebutant que la période amplifiée et relativement élégante de Marsîle. Mais Pomponace rachète vite cette infériorité par sa concision, sa marche rapide et sûre.
Pomponace raconte ainsi, dans un préambule, l'oriine de son traité De rimmortalité de F âme :
cr
« Frère Jérôme, natif de Raguse, de l'ordre des prédicateurs, tandis que je souffrais du mauvais état de ma santé, me faisait de fréquentes visites ; car il est plein d'humanité et d'amitié pour nous. Un jour, qu'il vit que j'étais moin's tourmenté par le mal, il s'adressa ainsi à moi avec une contenance très modeste : « — Très cher maître, les jours précédents, lorsque d'abord tu traitas devant nous du ciel, et que tu fus parvenu à ce passage où Aristote s'efforce de démontrer par plusieurs arguments qu'il tourne inengendré et incorruptible, tu dis que, bien que ne doutant aucunement que la thèse du divin Thomas d'Aquin sur l'immortalité des âmes ne soit vraie et en soi très ferme, tu pensais cependant qu'elle ne s'accordait nullement avec les dires d Aristote. C'est pourquoi, si cela ne t'importunait pas, je désirerais savoir de toi deux choses : La première, ce que, mis
1. Bayle, Diction., art. Pmnponace.— Paul Jove, Éloges^ liv. LXXI, p. 164.
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à part les révélations et les miracles, et te tenant dans les limites naturelles, tu penses sur ce point ; la seconde, quelle opinion tu attribues sur cette matière à Aristote. >
» Et moi, m'apercevant que tous les assistants avaient au plus haut point le môme désir (car il y avait là beaucoup de monde), je répondis : « -— Très cher fils, et vous autres, bien que vous ne me demandiez pas peu de chose (cette recherche, en effet, est très haute, tous les illustres philosophes y travaillèrent), puisque cependant vous ne demandez qu'une chose qui est en mon pouvoir, c'est-à-dire ce que je pense, il est en effet facile de vous le découvrir. Bien mieux, c'est avec empressement que je le ferai. Si d'ailleurs mon opinion ne te satisfait pas, tu consulteras de plus compétents sur ce point. J'aborde donc ma thèse, prenant Dieu pour guide. >
Pomponace établit d'abord, d'après Aristote, que rhomme n'est pas simple, mais qu'il est multiple de nature. Il est placé entre la mortalité et l'immortalité {médium inter mortalia et immortalia collocari). Par ses opérations, végétative et sensitive, qui ne peuvent s'exercer sans un instrument corporel et caduc, il tient à la mortalité. Par cela qu'il comprend et qu'il veut, actes accomplis sans instruments corporels, il tient à la nature immatérielle, indivisible, et conséquemment immortelle. Mais, dans l'homme, entre la pure matière et l'esprit immortel, la raison, il y a l'âme sensitive, matérielle, l'animalité ; l'homme est donc triple, ou double, si Ton ne considère l'âme végétative et l'âme sensitive que comme des subdivisions. Selon que la raison ou la sensation prévaut en lui, il s'élève au Dieu ou descend à la béte, étant proprement l'homme dans l'état intermé-
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diaîre, entre la raison, dont il ne perd pas tout à fait l'usage, et les passions, auxquelles il ne s'abandonne pas tout à fait *.
De quelle façon l'Immortel et le Mortel, qui sont opposés et ne peuvent être affirmés du même, seraient-ils attribués à l'âme humaine ?
Comme spécimen de méthode, il est curieux de présenter avec toutes ses divisions et subdivisions la thèse du professeur de Padoue dans ce petit livre si curieux et si rare : De immortalitate animse.
Ou bien il n'y a qu'une seule et même nature, mortelle et immortelle en même temps, ou bien il y a une nature mortelle et une autre immortelle.
La première hypothèse s'entend de trois manières :
1** Ou la nature humaine est simplement immortelle, et en quelque chose {secundum quid) mortelle ;
2** Ou vice versa elle est simplement mortelle, et en quelque chose {secundum quid) immortelle;
3** Ou, par participation, et secundum quid^ mortelle d'un côté, immortelle de l'autre.
La seconde hypothèse se peut comprendre de trois façons :
1"* Le nombre des natures mortelles et des immortelles sera égal au nombre des hommes existants : ainsi, il y aura dans Socrate une nature immortelle et une ou deux mortelles, et ainsi des autres hommes;
4* Pétri Pomponatii Mantuanii, Tractatus de immorialitale animœ; MDXXXIV, petit in-18; cap. i, p. 5 et 6.
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2*" Il n'y aura pour tous les humains qu'une seule nature immortelle; mais, les natures mortelles étant afférentes à chaque homme en particulier, il y en a autant ou deux fois autant qu'il y a d'hommes ;
3*" Réciproquement, dans le troisième cas, il n'y aura pour tous qu'une seule nature mortelle, et autant d'immortelles qu'il est d'individus.
Deux hypothèses , présentant chacune trois cas, ou, en somme, — six explications, entre lesquelles il faut choisir *.
De ces six explications, deux doivent être éliminées tout d'abord.
Nul, en effet, n'a jamais prétendu :
V Que l'immatériel puisse être multiple, tandis que le matériel serait unique ;
2° Qu'une même chose puisse être également mortelle et immortelle.
La première thèse est inadmissible, une chose corporelle unique ne pouvant se trouver en tant d'autres localement et subjectivement distinctes.
La seconde l'est pareillement; rien (Aristote le prouve ^) ne pouvant être également constitué de deux contraires, il faut nécessairement que l'une prévale sur l'autre ^
Distinguant l'âme intellective de l'âme corruptible,
i. De Immortalitate animoBj cap. ii, p. 7 et 8.
2. De Cœlo, tex. comm. 7 et 2; de Gêner., 47 et 10; Metaph*t 23.