‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 106 sur 167 · Cdandriat acte II, se. ix · texte numérisé non relu

Cdandriat acte II, se. ix

LES iiÉDias. II. — 25

386 LES MÉDIGIS.

Bouffonnerie fantasque, à la Shakspeare, si j'ose dire! (comparez ce type de Calandro à Polonius, le niais solennel, au sentencieux juge de paix Cerveau- Vide du drame des Joyeuses Commères). L'exubérance de la charge n'en diminue point la portée philosophique. Par le relief monstrueux qu'elle leur prête, elle permet de pénétrer à fond certains côtés de notre nature, les gouffres latents de la bêtise humaine, toujours exploitable, bien qu'à divers degrés*

Mais nous ne voudrions pas trop lire entre les lignes de cette œuvre curieuse. Pourtant, la marque y paraît sans conteste de la pensée ouverte, scrutatrice, — dirai-je déniaisée ? — de la seconde Renaissance à l'endroit des superstitions, des croyances populaires, des entités encore régnantes de la scolastique.

Tandis que Calandro est porté dans son véhicule par deux facchiniy des douaniers interviennent pour visiter au nom du fisc le panier. A la vue de Thomme, ils s'informent : « — C'est un cadavre de pestiféré que nous portons en terre, s'écrie le valet. » La brigade fuit épouvantée. Alors, Calandro :

— Qu*était*ce que cette créature si laide qui s'enfuyait?

FESSENIO.

Qu'est-ce quec*était? Tu ne Tas pas reconnue?

CALANDRO

Noiié

FESSENIO.

C'est la mort, qui était avec toi dans le panier.

CÂ.LANDRO.

Avec moi?

FESSENIO.

Oui.

CALANDRO

Oh ! oh ! Je ne Tai pas vue avec moi là-dedans. j

FESSENIO.

Mon cher^ tu ne vois pas aussi le sommeil quand tu dors, la soif quand tu bois, la faim quand tu manges, et encore, si tu veux me dire vrai, la vie, quand tu vis : pourtant, elle est avec toi*.

Bibbîena fut le fidèle compagnon de Jean de Médicis, qui le fit cardinal à son avènement. Comment croire qu'il mourut empoisonné par les ordres du Saint- Père (9 novembre 1520)? La vie entière de celui-ci répugne à ce soupçon. Un écrivain qui ne se fait pas faute d'accueillir de semblables accusations, PaulJove, dit seulement qu'il aspirait à succéder à Léon. Cette ambition contrariant les vues du pape, Bibbiena, dans sa dernière maladie, se persuada qu'un œuf qu'il venait de manger contenait du poison. Il n'accusait pas le pape ; la malignité de quelques-uns l'accusa pour lui. Il était né le 4 août 1470 à Bibbiena, dans le Casentin.

i. Calandria, acte IIIj se. iil

Lettré moins assidu que Bembo, il fut plus que ce dernier mêlé aux affaires. On ne saurait les isoler tous deux de l'élégant secrétaire des brefs, Sadolet, évêque de Garpentras, le rédacteur des bulles contre les protestants.

Sadolet est auprès du pape ministre de la théologie, comme Bembo des lettres profanes, et Bibbiena de la politique temporelle.

Bembo, lui (il ne fut cardinal qu*en 1539), touche à tout, et dans ses attributions variées auprès du pape, et dans sa vaste correspondance avec les maîtres de la terre et les princes de Tesprit.

Génie très libre, vrai type du dilettante, ce politique et ce penseur abonde en échappées où apparaissent la distinction de ses goûts, son culte désintéressé du beau dans la nature et dans Tart.

e Notre Seigneur (le pape) va très bien, écrit-il. 11 est maintenant à la Magliana, on croit que demain il ira chasser trois ou quatre jours à Palo. Quant à moi, avec le Navagiero, avec le Beazzano, avec Messer .Baldassar Castiglione et Raphaël, j'irai demain revoir Tivoli que je vis déjà une autre fois, il y a vingtsept ans. Nous verrons le vieux et le neuf, et ce qu'il y a de beau dans cette contrée *. »

Ces quelques lignes révèlent Thomme de la seconde Renaissance, Thonnête homme selon la nature succédant

1. Bembo, Lettres^ liv. [I: Au cardinal de Santa'Maria'in-Portico, à Fiesole.

au chrétien sincère ou hypocrite. On montre encore à YAmbrosiana de Milan une mèche des cheveux de Lucrèce Borgia, duchesse de Ferrare, attachée à une lettre de Bembo. Cet amour, s'il fut réel, de l'auteur des Asolani pour la fille d'Alexandre VI, vaut plus à réhabiliter celle-ci que les arguments colligés par le candide Roscoë à la suite de son histoire de Léon X. Le plus élégant des humanistes du Vatican résume en lui tous les attraits de cette rapide et unique période, grand seigneur et poète, protecteur des arts et philosophe, amant heureux de la belle Morosina, sa compagne et sa muse.

Da que' bei cririy che tanto più sempre amo

Quanto maggii>r mio mal nasce da lorOy

Sciolto era il nodo : che dal bel tesoro

M'asconde quel, cK' io veder temo e bramo. El cor, cK indarno or lasso a me richiamo,

Volô subitamente in quel dolce orOy

A se corne augellin Ira ver de alloroj

CK a suo diletlo va di ramo in ramo ; Quando ecco due man belle oltra misura,

Raccogliendo le treccie al collo sparse,

Strinserm dentro lui, che v* era involto. Gridai ben io ; ma le voci fé scar^e

Il sangue, che gela per la paura :

Intanto il cor mi fu legato e tolto.

De ces beaux cheveux que tant plus j'aime

Que mon mal naît d'eux plus grand,

Le nœud se défait : si bien que ce beau trésor

M'abscond ce que je désire, ce que je crains de voir.

£t mon cœur qu'en vain, hélas ! Je réclame en moi, Vola subitement dans ce doux or, Et fit comme Toiselet qui parmi le vert laurier A son gré va de branche en' branche;

Quand voici deux mains belles outre mesure, Recueillant les tresses au col éparses.

Se serrèrent sur lui qui là était empêtré.

Et je criais bien, moi, mais la voix expira, Par l'arrêt du sang gelé de peur :

En tant, mon cœur fut lié et ravi.

Cet esprit charmant fut un grand esprit. Formé par récole platonicienne, Florentin d'adoption, ce patricien de Venise dépassa l'horizon de Ficin. Son nom se lie à Tavènement de Taristotélisme renouvelé.

Il protégea les travaux de Pomponace ou Pomponat (Pomponatius), il défendit contre les persécutions ecclésiastiques ce philosophe dont Tœuvre est à étudier, si Ton veut connaître dans son expression la plus avancée la pensée de la seconde Renaissance.

Le point de vue oîi elle s'éleva laissait trop en arrière la conception moyenne du siècle pour que l'esprit politique et avisé de la cour de Rome eût à réprimer à son égard ses inclinations intellectuelles. D'accord avec les dispositions libérales de Léon X, cette confiance dans la solide assiette de la papauté explique la tolérance de celui-ci à l'endroit de la doctrine de Pomponace. < Cet » excellent Pape, dit très bien M. Ernest Renan, parlant » des discussions provoquées par cette doctrine, prenait

V trop d'intérêt au débat pour songer à brûler les com- » battants, et ce fut bien moins pour le clore que pour » le plaisir de le voir durer qu'il commanda une réfuy> tation de Pomponat à son théologien de confiance, » Augustin Niphus *. »

Léon X se montra tout à fait accommodant dans cette querelle. Tandis que le cinquième concile de Latran (VHP session, novembre 1513) anathématise les philosophes qui, à l'aide de la raison naturelle, essayent de démontrer la mortalité de l'âme humaine, le sage de Padoue répond à Niphus que ce dogme inattaquable aux yeux de la foi se prouve uniquement par la résurrection du Christ. « Si Jésus-Christ est ressuscité, nous ressus- » citerons ; si nous ressuscitons, l'âme est immortelle. » D'ailleurs, l'ami du pontife, Bembo, l'universel Bembo, a lu le traité de Pomponace, De immortalitate animœ^ il n'y a rien trouvé de répréhensible !

Après les persécutions du Moyen-Age, avant le réveil prochain de l'inquisition théologique par le protestantisme, les dépositaires de la tradition sacrée semblaient offrir à l'élite intellectuelle du monde quelques années de trêve, prélude d'un temps meilleur. Par une indulgence tacite, voisine de la complicité, ils permettaient à la seconde Renaissance de préciser, à rencontre des vieilles doctrines, les formules d'une raison déjà virile. De Cosme l'Ancien, le bisaïeul, à Léon X, T arrière-petit-

1. E. Renan, Averroès et V Averro'isme, 2* partie, ch. m, p. 366.

filSy ce fut rhonneur des Médicis d'associer jusqu'au bout leur patronage ou leur tolérance au développement d'une pensée philosophique dont les traités de Pomponace forment le couronnement.

Page 1