CHAPITRE XX
Lit aiOSTRA DI LORENZO.
Curieux moment ! toutes les formes de la littérature se produisent dans une pittoresque confusion. Ici, l'épître latine et la satire, .et Tode, restaurées sur le type exact d'Horace. Là, Télégie appropriant dans le mètre classique les mythes grecs de l'Amour aux histoires amoureuses des belles Florentines. Elles peuplent, — celles-ci, — les bords de l'Arno, les coteaux ombreux de rÉtrurie, sous les noms consacrés des Nymphes et des Déesses. Politien raffine Tépîgramme dans l'idiome d'Archiloque et de Sapho.
En même temps, les genres créés sous l'influence du catholicisme et de la chevalerie sont cultivés avec ardeur. Il n'y eut pas, — comme cela se passa chez nous après Rabelais, — de rupture violente avec les imaginations et la langue du Moyen-Age, avec ses féeries et ses superstitions. L'ironie, souvent mal voilée, dont leurs derniers interprètes les accompagnent, ne parvient pas à en détruire l'attrait. On Ta vu dans Pulci : il annonce TArioste. Et qui sait ce que fût devenu le mystère, traité par le sceptique et attique Laurent avec tant de fidélité
aux traditions des aïeux, si la scène n'eût pas été envahie d'un côté par le drame pastoral, père de l'opéra, de l'autre par les imitations de Plante et de Térence ?
La Flore esthétique, — si je puis ainsi parler, — a, elle aussi, ses familles naturelles, tranchées, exactement définies par des caractères spéciaux, et ses familles artificielles, produit des sélections de l'art collaborant avec la nature, ou résultat des combinaisons hybrides réalisées parfois par celle-ci.
N'en fut-il pas ainsi du gothique dans l'Italie du Moyen- Age, où l'ogive, — comme imprégnée de plein-cintre, — s'arrondit, comprimant son essor dans le ciel ? Et, quand le Tasse dira le poème catholique et chevaleresque des Croisades, ses héros n'offriront-ils pas le premier modèle de ce passé de convention qu'a peint Chateaubriand, par exemple, dans le Dernier des Abencérages ?
Galants et romanesques, ces preux ne rappellent-ils pas le Cortegiano de CastigUone, élevé au palais de Ferrare entre les grandes dames et les beaux esprits ? Fidèle miroir d'un siècle d'élégance, Timagination du chantre d'Armide reflétait, — tradition récente , — les souvenirs.de fête de ces petites cours, de ces cités, où le banquier Laurent paradait en chevalier du Moyen-Age.
Bel esprit sceptique, et de rime légère, pour célébrer les exploits de ce vainqueur, Luca Pulci enfle à son tour ses pipeaux.
...In sul campo Lorenzo giugnea Sopra un caval che tremar fa il terreno ;
Ë nel suo bel vessillo si vedea
Di sopra un sole, a poi l'arco baleno,
Dove a lettere d'oro si leggea :
Le temps revient {sic), chepuô interpretarsi,
Tornare il tempo, e 1 secolrinnovarsi*.
«...Au champ Laurent venait — sur un cheval qui fait tremhier la terre, — et sur sa belle enseigne se voyait — en haut un soleil, et puis l'aix-en-ciel, — où en lettres d'or on lisait : — Le temps revient, ce qui peut se traduire : — le temps retourne, et le siècle se renouvelle. »
Tornare il tempo, e'I secol rinnovarsi.
C'est le mot de la Renaissance, le vers de Virgile, si souvent rappelé !
Novus ab integro seclorum nascitur ordo.
La devise est en français : Le temps revient. Par octroi de Louis XI, les Médicis n'ont-ils point trois fleurs de lys dans leurs armes ? Ne sont-ils pas les bons amis de la France, et, en cette occasion, — faiblesse de parvenus, — les imitateurs de sa noblesse qui donnait toujours le ton en matière de chevalerie ?
Au début, à l'honneur de Laurent, ce Laurier^ favori d'Apollon, le poète prodigue ses réserves d'allusions mythologiques... « S'il chante, c'est que le destin le pousse... »
1. Per la Giostra del Magnifico Lorenzo de' Medici, fatta in Firenze, Tanno 1468, stanz. 64 ; dans le recueil intitulé : Risorgimento délia poesia italiana dopo il Petrarcay etc. ; Loridra, 1813, per Giovanni Bret- TELL, in-4".
H LES MÉDICÎS.
u Je dis avec ceux qui sonl avisés que les choses du monde sont guidées par le cours des étoiles et des planètes, — et elles n'en sont pas moins fixées par le destin, quand môme leurs effets soient encore secrets, et ce qu'elles accomplissent découle de la nécessité. Toutes nos conceptions, toute autre œuvre s'inspirent et proviennent des vertus d'en haut*. »
On le voit bien, Luca, comme son frère Luigi, appartient à la pléiade !
« On faisait à Florence, — quand il plut au ciel, — les noces de Braccio Martello, jeune homme orné d'une telle excellence, que je ne saurais qui lui comparer ; il y eut .dans le banquet une telle magnificence, que Jupiter n'en ferait pas un plus beau avec Diane et Pallas et Vesta; et toute la cité s'en festoyait.
» Progné était revenue tout allègre, bien qu'elle pleurât sa Philomène. Amour préparait ses ceps, liens, jougs et lacs, et toutes ses chaînes; et Pan oyait résonner mille chalumeaux : toute campagne était pleine de fleurs ; on voyait Satyres doucement suivre Déesses dans les bois, et Dryades et Napées.
» Oh! noces saintes, ô joyeuse alliance, où une autre fois que Vénus se contente I Hyménée était déjà en exercice, et Junon tout occupée et attentive pour orner si dignes épousailles. Il parait que la joie céleste se sent là, avec paix, avec amour, et avec concorde, tant que la Déesse de la Discorde ne peut y jeter le trouble.
» Il y eut là toutes les Nymphes les plus belles ; aussi y vint tout amant, toute dame, entre autres deux gentilles sœurs. L'une a seule toute renommée pour la constance, et l'autre est le soleil parmi les plus brillantes étoiles, celle que le Laurier, son jouvenceau, aime, de toute grâce du ciel seule couronnée, et née du noble sang de Piccarda.
» Vénus fit faire une guirlande de violettes pour cette gra-