LES FILLETTE
Or que vaut notre beauté?
Si se perd, elle vaut peu :
Vive Amour et Privante !
Meurent envie et Cigales.
Qui veut dire mal, le dise ; Nous ferons, et vous direz.
La naïve malice de ces stances, si sveltes dans Toriginal, défie le traducteur. Il a pu heureusement cette fois citer en français; il le devait même pour l'honneur du genre, qu'il ne faut pas juger absolument sur les trop fréquentes obscénités qu'il comporte. L'état social les autorisait toujours : parce qu'il dépassait l'horizon intellectuel du Moyen- Age, l'esprit de l'époque n'était pas encore devenu insensible ou hostile aux jovialités obèses et pimentées, provoquées par le régime moral de la civilisation catholico-féodale.
L'ivresse et la licence avaient leur jubilé, étalées en mascarades, en pompes idolâtres rappelant les Bacchanales. C'était la fête de la chair, le carnaval prenant à l'avance sa revanche des rigueurs du carême, l'exaltation des sens avant celle de l'âme; car, à Tissue du Moyen-Age, inspiré ou possédé, le croyant se livre encore aux virtualités qui le dominent, à l'ange ou au démon dont il croit sentir le souffle en lui. Dans sa logique enfantine, en subordonnant la puissance infernale à la céleste, il fait la part de celle-là par la débauche grossière : l'intervention divine sauve à temps le pécheur.
De là le caractèce monstrueux, démoniaque, de la volupté au Moyen-Age. La beauté déserte ses personnifications. L'Amour, la divine Aphrodite, devient une forme de la dévotion; Béatrice, une sainte adorée. Mais la licence bestiale venge la chair méconnue, étalant de sacrilèges priapées dans les frises des cathédrales. Le clergé cependant, si jaloux de ses droits, ne protestait
pas contre les profanations qui atteignaient ses membres. Les parodies de la fête des fous, les obscénités de la sculpture qui s'égaye aux dépens des satyres enfroqués, des nonnes en rut, toutes ces manifestations de critique gouailleuse trouvaient grâce devant Torthodoxie ; car elles s'accordaient avec la foi la plus sincère. Entre Tidéal des saints et les basses réalités dont s'amusait 4e génie satirique, Tart indépendant n'apportait pas encore une conception de la beauté humaine qui fît pâlir devant elle les types divins consacrés par la commune latrie.
Par ses gaietés grotesques et sa licence, la mascarade florentine se rattache aux traditions du Moyen-Age. Quelquefois même, — effet du contraste signalé tout à l'heure, — la méditation ascétique, associant les horreurs de la mort aux charnelles exubérances de la vie, y symbolisait avec une certaine grandeur la pensée formidable traduite en sa souveraine épouvante par l'art catholique à son apogée. Chants et représentations plastiques ou picturales rappelaient à quelques égards les stances du Dies irœ^ le branle de la Danse Macabre^ à Bâle, et cette fresque d'Orcagna, au Campo Santo de Pise, oîi trois cavaliers, dont les montures reniflent, effarées, les puanteurs du sépulcre, se bouchent le nez devant les cadavres de trois rois.
Thème commun, • — c'est le Triomphe de la Mort que, sous la suave inspiration rassérénant sa muse, Pétrarque, soustrait par la contemplation de Laure aux
pantelantes obsessions de son sujet, célèbre comme la transfiguration suprême de la beauté !
Era quel che morir chiaman gli sciocchi. Morte bella parea nel suo bel viso ^
c — Je suis disposée, dit la Mort, à te faire un honneur tel que je ne le fais à nulle autre créature, et tu franchiras ce pas sans crainte et sans aucune douleur.
» — Gomme il plaît au Seigneur, qui dans le ciel réside et de là régit et gouverne Tunivers, tu feras de moi ce qui se fait des autres.
» Ainsi elle répondit. Et voici qu'à travers le monde toute la campagne est pleine de morts, tant que prose ni vers ne sauraient les dénombrer.
:» De rinde, du Cathai, du Maroc, de TEspagne, cette immense foule avait déjà rempli pendant longtemps la plaine et les coteaux.
> Là étaient ceux qu'on nomme heureux, pontifes, rois et empereurs ; maintenant ils sont nus, misérables et mendiants.
» Où sont maintenant les richesses? où sont les honneurs? Et les joyaux, el les sceptres, et les couronnes? Et les mitres avec les couleurs de pourpre ^ ? »
Le Triomphe de la Mort, qui précéda de quelques années dans les rues de Florence les cavalcades menées par Laurent, tenait de bien plus près que Tœuvre antérieure de Pétrarque aux traditions du genre.
Un peintre éminent, Piero di Cosimo, assisté d'André del Sarto, n'avait pas dédaigné de dessiner les costumes