CHAPITRE XXII
Tandis que la pensée de la Renaissance se développait comme la variation d'un thème unique incessamment nuancé, mais qui toujours maintient, à travers les combinaisons de rharmoniste, le dessin mélodique, la ligne maîtresse, souveraine et aperçue, — pendant que, sous le patronage de son chef, la pléiade platonicienne des sages, des écrivains, des artistes, suivait sa voie éclatantCj — l'Italie subit une crise politique, militaire et religieuse, dont les péripéties intéressent notre histoire spéciale, car elles exercèrent une action décisive sur la profonde élaboration d'idées, sur le riche épanouissement esthétique, analysés dans ces études.
Au point de vue politique, le quinzième siècle se caractérise par là formation des grandes puissances occidentales, française, autrichienne, espagnole, britannique.
Par rapport au développement italien, qui doit seul nous occuper, on peut négliger cette dernière, encore bien éloignée, malgré ses progrès, d'entrer en partage de la prépondérance disputée entre les deux autres.
En face de la rivalité de celles-ci, la division de Tltalie en royaumes, en seigneuries, en républiques, subsiste, comme une proie continuellement convoitée ou conquise par la maison d'Autriche ou par la dynastie des Valois.
Celle-ci a pour elle l'unité d'un agrégat politique enfin réalisée par les souverains de l'Ile-de-France au profit de leur suzeraineté. Le premier des pairs français est devenu le vrai et puissant monarque de la portion la plus considérable de l'ancienne Gaule, — d'abord par l'extinction des grands vassaux, puis par la suppression des apanages des princes de la maison royale, au profit desquels les Valois régnants avaient imprudemment ressuscité la féodalité. Cette révolution venait de s'achever par Louis XL
La s^conde maison, — celle des Habsbourgs d'Autriche, — avait pour elle, — et la dispersion en masses compactes du pays que, par droit d'héritage, elle possédait au nord, au centre, au sud de l'Europe, — et l'élection continue de son chef à la dignité alors unique d'Empereur, c'est-à-dire, en vertu de la fiction qui relia le Saint-Empire constitué par Charlemagne au véritable empire romain fondé par Auguste, une prééminence sur tous les États de la chrétienté reconnue par le droit international et par l'autorité de l'Église.
C'est ainsi que sera possible, dans une certaine mesure, le rétablissement en faveur de Charles-Quint de la domination européenne exercée par le fils de Pépin le Bref.
Mais, dans l'une et dans l'autre maison, — Autriche
OU France, — le même phénomène historique s'accomplît : — la création d'une force politique absorbante et centralisée, ce qu'en langue diplomatique on nomme une puissance.
Ce grand fait iie concorde pas toujours (dans la domination autrichienne, par exemple) avec cet autre résultat non moins important, l'établissement d'une nationalité. Cette rencontre s'est pourtant effectuée pour le plus grand nombre des monarchies qui s'élevèrent sur les débris de la société féodale. Si elle apparaît surtout dans l'évolution française, elle se montre aussi dans la fusion des Espagnes en une Espagne, depuis Isabelle et Ferdinand.
Au point de vue européen, le mot nationalité a deux sens. Ou il signifie la virtualité d'une race, généralement restreinte, s'afflrmant par son entière indépendance : phénomène rare ! S'il s'est réalisé tout à fait, c'est chez quelques peuplades reculées, — clans ou tribus, — soustraites par leur isolement aux mélanges ethniques. Ou ce terme de nationalité se définit par la pleine conscience que, pour composite qu'il soit en son origine et ses diversités actuelles, un peuple possède de son rôle comme organe de la civilisation dans l'humanité. La nationalité complète est alors le fruit mûr d'un long développement guerrier, industriel, intellectuel, aboutissant à le constituer en unité politique.
Elle apparaît comme la fusion de tous les éléments d'une vie collective combinée parla chimie de l'histoire,
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obéissant, elle aussi, dans ses synthèses, à une loi de proportion numérique.
Telle est la nationalité légitime, produit, non de la génération physique, — de la chair et du sang, — mais d'une double action spontanée et consciente qui fait les grands peuples comme les grands hommes. Peu importe ici l'importance arithmétique d'une population au regard du destin qui la fit l'organe d'un progrès dont les autres profitent. La petite Suisse demeure grande et sacrée par ridée républicaine dont elle empêcha la prescription dans l'histoire.
Le concept de l'unité nationale appliquée à un corps de population considérable est un fait relativement récent. L'antiquité gréco-latine, à proprement parler, ne connut que les Cités. Socialement plus avancées que ces républiques, — puisqu'elles admettaient les travailleurs, tous affranchis de la servitude, dans les corporations industrielles et marchandes dont l'ensemble les constituait politiquement, — les Communes du Moyen-Age ne s'élevaient pas plus qu'Athènes, Sparte ou Rome, à l'idée d'une véritable unité nationale. Dans l'une et dans l'autre civilisation, sous la protection du Héros éponyme comme sous le patronage du Saint local, le patriotisme vivace, mais étroit, se clôt dans une ville et dans son territoire immédiat, qui tiennent en sujétion d'autres villes et d'autres territoires.
Buttée à cette vieille notion de l'État, celle de patrie devait se heurter encore à la tradition féodale.
D'après la théorie qu'elle consacre, tout domaine terrien emporte accessoirement droit de propriété sur les habitants. L'unité, que la politique des rois s'évertuait à dériver du principe théocratique, ne s'était établie à leur profit que pièce à pièce, à des titres divers, selon les formes du droit privé, par hoiries, échanges, mariages. . .
...Tu, felix Austria, nube.
Au fond, ce lien entre des contrées ainsi réunies dans la même autorité tenait seulement à l'exercice d'un droit de propriété confondu avec le droit du commandement. Le domaine utile que le monarque possédait en principe sur tout le sol du royaume lui en donnait le domaine éminent^ la souveraineté.
On le conçoit, d'ailleurs, — lorsque l'agrégation des terres, en vertu de la Coutume féodale, s'exerça sur des populations limitrophes, pour peu qu'une commune civilisation s'y prêtât, une nationalité^ une puissance^ émergeaient concurremment. C'est le cas de la France et de la plupart des autres États occidentaux.
x\ux deux pôles opposés, formée de lambeaux séparés ou d'un esprit trop hétérogène, l'Autriche devient une puissance^ sans parvenir à être une nation ; l'Italie, au contraire, disputée, comme tête de la chrétienté, entre les deux suzerains, l'Empereur et le Pape, contrariée par la fatalité de son morcellement politique, favorisée par l'harmonie variée de sa culture, l'Italie, — longtemps
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avant qu'elle prenne sa place comme puissance, — brille, éclatante nationalité.
k cette Italie sans cohésion politique, si attrayante comme proie, l'unité française vint s'attaquer avec une furie pleine de convoitises.
Cinq États se partageaient la prépondérance dans la péninsule : Rome, Venise, Florence, Milan, Naples.
Nous étudierons Alexandre VI et sa cour, qui préludent en ce moment à la véritable fondation du royaume pontifical.
La Sérénissime République, la reine des Lagunes, est à l'apogée de sa puissance, menacée dans ses sources par les découvertes récentes de Colomb.
Milan appartient à une dynastie nouvelle, par le mariage de François Sforza, fils naturel du condottiere romagnol Attenduolo, avec Blanche -Marie, dont le père, Philippe-Marie, mourut sans héritiers mâles.
C'est à l'un des prédécesseurs de celui-ci, Jean-Galéas, que remontent les droits que Louis XII fera valoir sur le Milanais. Car Jean-Galéas était l'aïeul maternel de ce . prince par sa fille Valentine, qui épousa le duc d'Orléans, frère de Charles VI (1387) . Valentine elle-même était issue de la maison de France par une sœur de Charles V, mariée à Jean-Galéas*
L'avènement de François Sforza avait marqué le triomphe d'une classe d'hommes, — les capitaines mercenaires^—qui, depuis plus d'un siècle, exploitaient leur épée comme un capital au profit de leur cupidité et de
leur ambition. Ce type de Taventurier militaire conquit de bonne heure la popularité et même l'auréole poétique, malgré le prosaïsme trop fréquent du métier. Témoin Castruccio Gastracani, héros d'une sorte de roman historique de Machiavel !
Ces maîtres, sur l'échiquier des embuscades, des contre-marches et des combats, ménageaient des adversaires qui demain pourraient être des associés. En leurs batailles, où les prisonniers se comptaient par milliers (source d'opulentes rançons), les seuls morts souvent étaient quelques gens d'armes désarçonnés, écrasés dans leur armure sous le piétinement des chevaux.
Virtuoses dans leur art, vaillants au besoin, ces condottieri tenaient école de guerre, divisés en sectes comme les philosophes, et, à l'instar des sculpteurs et des peintres, opposés de manière et de style : Bracceschi contre Sforzeschi^ disciples de Braccio, ou du paysan de Gotignola, devenu Gonfalonier de la Sainte Église.
Issu de ce dernier et de sa maîtresse Lucia Terzana, François Sforza eut, de l'héritière des Visconti, Marie-- Galéas, qui lui succéda comme duc de Milan. Ce monstre de luxure et de férocité (il s'amusait à voir enterrer vifs des prisonniers, à prostituer des femmes aux soldats) avait été assassiné ^ par Giovanni Andréa Lampugnani, Carlo Visconti et Girolamo Olgiati. Le premier de ces conspirateurs à l'antique le frappa pour une vengeance
i . En lif 6, le lendemain de Noëlt
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privée, les deux autres, ivres des souvenirs d'Athènes et de Rome, pour venger la liberté, selon la pure doctrine du tyrannicide. Jeune couple d'amis rappelant Harmodius et Aristogiton I Ils périrent tous les trois dans des tortures. Quand le bourreau arrachait à Olgiati la peau de la poitrine, il expira en héros classique, jetant, en latin lapidaire, son appel à la postérité :
Mors acerba, fama perpétua, stabit vêtus memoria facti.
Au temps qui nous occupe, lejeune fils du tyran, Jean- Galéas-Marie, règne nominalement sous la tutelle de Bonne de Savoie, sa mère. Le souverain effectif est Toncle paternel du duc, le fameux Ludovic le More, qui l'empoisonna, w II n'y eut du moins personne, dit Guî- Chardin, qui ne l'accusât de ce crime *. »
A l'autre extrémité de l'Italie, Naples, séparée de la Sicile, appartenait à une branche de la maison d'Aragon .
Veuve de Jean-Galéas, Isabelle, fille du nouveau roi Alphonse II, appelait contre l'usurpateur Ludovic le 'More les armes napolitaines.
Tels étaient à cette époque les rapports entre la grande puissance du nord et celle du sud de la péninsule.
Ces pays des Deux-Siciles sont ceux dont l'histoire offre le plus de confusion, à raison des changements dynastiques que Ton voit s'y succéder. Le premier roi fut un neveu de Robert Guiscard, Roger II, auparavant
i . Livre VU, chapitre m.
grand-comte de Sicile : il joignit à cette île les domaines de la terre ferme. La fondation du royaume des Deux* Siciles date de la concession par le pape Honorius du titre royal à ce Roger, devenu maître des provinces continentales par la mort sans postérité de Guillaume II, petit-fils de Robert Guiscard.
La filiation légitime mftle cesse avec Guillaume le Bon, petit-fils de Roger. Eil épousant Constance, fille de celui-ci, Henri IV, empereur d'Allemagne, renouvelle la dynastie : elle s'éteint, dans les contrées de terre fermé, sur l'échafaud de.Conradin, son petit-fils (1268). Mais elle se continue, dans l'île seulement, par le mariage de Pierre III, roi d'Aragon, avec Constance, fille de Mainfroi, bâtard de Frédéric II, jusqu'à Alphonse V, roi d'Aragon, qui, adopté par Jeanne de.Naples (1420), réunit un instant le^deux couronnes. A sa mort (14.58), tandis que celle de Naples passe au fils naturel d'Alphonse, Ferdinand P', la couronne sicilienne est transmise à Jean, son frère, roi d'Aragon et père de Ferdinand le Catholique, époux d'Isabelle dé Castille.
Cependant, — à partir de 1268 jusqu'à cette double filiation aragonaise, — le royaume de Naples, séparé de la Sicile, appartient à ls^ dynastie fondée par Charles d'Anjou, comte de Provence, frère de saint Louis, investi par une bulle d'Urbain IV (1262). Cette succession présente trois phases : — 1" Succession directe par Charles II le Boiteux, Robert (1309), et Jeanne ?% petitefille de ce dernier* (1343) ; — T succession collatérale
LES i:ÉDICIS. II. — G
par Charles III de Dura2zo, arriërc-pelit-fils de Charles II, qui fit étouffer cette fameuse Jeanne, et par Ladislas de Durazzo, fils du précédent; — 8" adoption par Jeanne II, sœur de Ladislas, de Louis III, duc d'Anjou, petit-fils de Louis P% frère de Charles V de France (ce Louis P' avait été lui-même adopté par Jeanne I"). Le frère de Louis III, — le bon roi René de Provence, — lutta vainement contre Alphonse V d'Aragon, auquel rinconstante Jeanne avait, par une seconde adoption, substitué la deuxième maison d'Anjou. Alphonse prévalut contre son rival, et laissa le trône de Sicile à son fils naturel, Ferdinand P% père d'Alphonse IL
Les règnes d'Alphonse II (1494), de Ferdinand II, son fils (1495), et de Frédéric III (1496), oncle paternel de ce dernier, se succédèrent rapidement durant la période où se renferment ces études.
Après le final insuccès des expéditions françaises dans ritalie méridionale, la branche de la maison d'Aragon et de Sicile, que représente Ferdinand le Catholique, joindra son droit héréditaire à celui de la conquête pour réunir sous son sceptre les deux royaumes séparés par le phare de Messine (1505).
Cette sèche nomenclature trouve son excuse dans les exigences du sujet, — réclamée pour la pleine intelligence d'une époque où le pouvoir se transmet par le droit du sang, d'après les règles de l'hérédité domestique.
Avec Florence et ses Médicis, voilà les grands acteurs
du drame qui va se jouer, — drame militaire et politique semé de contrastes.
D'un côté, réquîpée chevaleresque et galante d'un jeune roi, rêvant dans cet âge positif de renouveler « les gestes » du Charlemagne de la Légende, les prouesses de Roland et d'Arthur, et qui, après avoir passé les Alpes (1494) à la tête de la plus belle armée de TOccident, est contraint, pour la payer, d'emprunter « les bagues de madame de Savoie, veuve du duc Charles,... et de madame de Montferrat *■ » .
Le prudent Commînes juge bien de ces différences. Chargé de négociations préparatoires en Italie, et spécialement d'une importante mission à Venise, le seigneur d'Argenton, ce Flamand gaulois, en son narquois bon sens, un peu dépaysé d'abord au milieu de ce monde nouveau, en démêle bientôt les mobiles : les difficultés de l'entreprise ne lui échappent pas. Si les conjonctures assuraient à Charles VIII l'alliance entière de Ludovic Sforza contre le roideNaplesetRome, Commines montre bien que Venise, malgré l'opposition du Pape à ses vues ambitieuses sur la Romagne, ne se joindrait pas ouvertement à la France : « Aux Vénitiens fut requis » de par le roy, qu'ils lui voulussent donner ayde et » conseil en ladite entreprise; lesquels firent respônse » qu'il fust le très bien venu, mais que ayde ils ne luy » pourroient faire pour la. suspiscion du Turc (combien
i. CoMitiNES) MémoireSf liv. VU» cliap. v«
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» quils fussent en paix avec luy) ; et que de conseiller à » un si sage roy^ et qui avoit si bon conseil, ce seroit » trop grande présomption à eux, mais que plus tôt luy » ayderoient que de luy faire ennuy. Or, notez qu'ils )) cuidoient bien sagement parler, et aussi faisoient-ils ; )) car pour aujourd'huy je crois leurs affaires plus sage- )) ment conseillées que de prince ni communauté qui » soit au monde * » .
Les Florentins hésitaient, en dépit de leur vieille sympathie pour nous : ils invoquèrent un traité d'alliance, encore subsistant, de la République avec la maison d'Aragon *.
Ce contraste entre les vues pratiques des princes et des hommes d'État italiens, ses alliés, et l'aventureuse fantaisie qui entraînait Charles VIII, se remarque autour de lui. Commines décrit les manœuvres employées pour « faire sentir » à ce faible esprit « les fumées et gloires « d'Italie » . Le seigneur Ludovic « estoit homme très » sage, mais fort craintif et tien souple, quand il avoit » peur (j'en parle comme de celui que j'ay connu, et
> beaucoup de choses traictées avec luy), et homme
> sans foy^ s'il voyoit son profit pour la rompre. Et » ainsi, comme dict est,,., luy remontrant... le droict » qu'il avoit en ce beau royaume de Naples, et qu'il luy » savoit bien blasonner et louer, s'adressoit de toutes )) choses à cet Estienne de Vers (devenu séneschal de