‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 36 sur 167 · GUICHARDIN, Hist.y liv. II, ch. l · texte numérisé non relu

GUICHARDIN, Hist.y liv. II, ch. l

oligarchie qui, dans la pensée du moine, représentait la démocratie, mais régularisée, et protégée contre les entraînements démagogiques. « A Venise, disait-il, il y » a des gentils-hommes; à Florence, des citoyens. * C'est ainsi qu'il justifia ses intentions en proclamant de sa chaire les statuts qu'il inspirait.

« Tu veux un maître, ô Florence... Eh bien! Dieu va te satisfaire et te donner un chef, un roi qui te gouverne. Ce roi, c'est Christ. Voilà notre psaume qui le dit : Ego autem constitulus sum rex. Le seigneur te va régir lui-môme, si tu y consens, ô Florence! Laisse-toi mener par lui; ne fais pas comme ces Juifs qui demandèrent un roi à Samuel. Dieu répondit : Donneleur un roi, puisqu'ils ne veulent plus de moi pour les gouverner. Ce n'est pas toi qu'ils ont méprisé, c'est moi. Florence, ne les imite pas : prends le Christ pour ton chef et demeure sous sa loi.

» Florence, Jésus-Christ, qui est le roi de l'univers, a voulu devenir particulièrement ton roi. Le veux- tu pour ton roi? »

A cette demande, la foule répondit par un cri : « Vive Jésus-Christ notre roi 1 »

L'idée du tribun catholique était donc acceptée du peuple. Savonarole se disposait à organiser cette théocratie démocratique , appelée dans sa pensée à faire régner la pureté des mœurs et la justice. L'utopiste en lui côtoyait le politique. Un instant il put incarner son rêve dans le fait. Illusion commune à ses pareils devant les foules fanatisées. Il crut à la durée de sa Salente. Mais dès lors, même chez ses partisans les plus éclairés, la réaction était latente. Ils se sentirent atteints dans

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la religion de leur esprit, dans le culte du Beau proscrit par les réformes du Père.

L'Utopie reine du fait, quel spectacle ! Florence le vit. Un moment, la cité voluptueuse et savante mit toutes ses joies dans Tascétisme : passions sensuelles, élégances de la vie, curiosités de l'esprit et du goût, — tout parut oublié. Et pourtant, dans les transformations qu'il semblait accepter avec ivresse, ce peuple artiste s'abandonnait plutôt par l'imagination que par le cœur... Seuls, les piagnoni les plus exaltés prenaient au sérieux cette révolution morale.

Par les places, par les carrefours, ils se frappaient la poitrine, implorant miséricorde ! Les églises regorgeaient de ûdèles, et les sanglots des assistants couvraient les hymnes saintes, la voix des orateurs. Puis, saisie de délire, cette foule débordait sur les places au chant du Miserere. Des groupes se formaient autour d'un moine, prêcheur en plein vent , couraient les rues au cri de Viva Cristol Un homme obscur, un artisan, prophétisait sur la borne. L'esprit souffle où il veut. Les poètes improvisaient des vers pieux. Un de ces cantiques prescrivait comme remède à l'impureté l'application d'un cataplasme composé de « trois onces d'espérance, trois de foi, 1) et six de charité, humectées de deux onces de larmes, D et bouillies pendant trois heures au feu de la crainte, )) avec quantité suffisante d'humilité et de douleur, pour > obtenir cette folie {quanto basta a far questa pazzia) , »

« — Être fou par amour de Jésus, disait Benivieni,

GRISE RELIGIEUSE. — SÂYONAROLË. 125

> quel bonheur ineffable I Allons ! criez tous avec moi : p Fou, fou, fou 1 {PazzOj pazzOj pazzo !) »

Les peuples ne pardonnent pas à leurs favoris d'un jour les beaux rêves qu'ils leur doivent, suivis si tôt du réveil. Oublier pour une idée la vie commune, s'élever, à perdre de vue la terre, dans la région des héros ou des saints, rares et courts épisodes dans Thistoire des nations! Et peut-être, en mesurant l'étroitesse des concepts qui les passionnèrent un moment, trouvera-t-on qu'elles firent bien de revenir aux réalités méconnues par l'idéalisme sectaire! Qu'importent, d'ailleurs, ces désenchantements et ces retours! L'homme n'est grand que par l'idée. Les folies du mysticisme lui-même attestent la dignité du roseau pensant.

« 11 n'y a pas de beauté sans lumière et de lumière sans Dieu. Jetez bas les idoles d'une fausse beauté, éteignez ces lueurs décevantes, répétait le prophète... Poètes, chantez comme le saint roi David... Peintres, imitez le divin frate Angelico. Son style était pur et beau comme sa foi. Il savait que, pour progresser dans la peinture, il faut avancer dans la perfection chrétienne. 11 pouvait mener une vie heureuse dans le monde^ mais, comme il voulait, avant tout, pourvoir à son salut, il prit l'habit de notre ordre^ sans renoncer à sa vocation : il conquit ainsi la gloire terrestre et la vie éternelle... Artistes païens, vous cherchez la beauté dans les choses composées, cettebeauté subalterne résultant de la proportion entre les parties et de rharmonie des couleurs; mais, dans ce qui est simple, la beauté, c'est la transfiguration, c'est la lumière. Donc, c'est par delà les objets visibles qu'il faut chercher la beauté suprême dans son essence. Plus les créatures approchent de la beauté de Dieu, plus elles sont belles, de même que la beauté du corps est au-

dessous de la beauté de Tâme... Marie avait cette beauté par dessus toutes les autres, si bien que, paraissant aujourd'hui, elle obtiendrait la palme parmi les hommes charnels. »

Cette condamnation de Fart naturaliste abreuvé aux sources antiques, au profit de l'art mystique, ennemi du nu, voua le pinceau de Baccio délia Porta aux motifs, sinon à la manière, catholiques. Devenu 'moine à Saint- Marc sous le nom de Fra Bartolomeo, ce fidèle disciple de Savonarole ne rappelle que par une certaine ordonnance hiératique de ses figures l'exécution pleine de suavité naïve du peintre de VIncoronata.

Le réformateur ne traitait pas mieux le savoir que Tart de la Renaissance. C'est tout au plus s'il veut bien ne pas damner un de ces philosophes € qui n'était pas » plus aux yeux de Dieu que la moindre de ses créatures )) baptisées » .

« J'avoue que je redoutais pour son âme les gouffres du feu éternel. Mais le Seigneur m'a rassuré... Chacun de vous, je crois, connaissait le comte Jean de la Mirandole, qui vivait ici à Florence, et qui est mort, il y a peu de jours. Je vous dis que son âme, — à cause des oraisons des frères, à cause aussi de quelques bonnes œuvres qu'il a faites dans cette vie, et par le moyen d'autres prières, — est dans le purgatoire : Orale pro eo, 11 fut tard à venir, pendant sa vie, à la religion : il n'y vint qu'à la mort, et pourtant il est en purgatoke. »

Et les Florentins voilaient ou détruisaient les chefsd'œuvre de l'art, raturaient dans les écrits profanes les expressions malsonnantes, ou brûlaient les livres signalés

comme impies. Le Père avait dit : « Laissez là pour les » chants d'église les chansons modernes et figurées. » Et le soir, au lieu des canzone accoutumées, — amoureuses ou satiriques, — on entendait les hymnes saints entonnés par les ouvriers se rendant au sermon. Le prieur composait pour eux des paroles et des airs nouveaux. Rien n'échappait à sa censure, ni les parures immodestes, ni les jeux, ni les feux d'artifice, ni les exercices des baladins. Les femmes marchaient dans les rues en lisant l'office du jour. Les écoliers apprenaient le latin dans saint Jérôme. VirgQe, presque canonisé au Moyen-Age, n'échappera pas à l'anathème frappant les auteurs païens. Appuyé sur la logique et l'enthousiasme, Tapôtre s'avance au but. Il ne veut' savoir autre chose que ce Crucifié, dont la grâce transforme, à l'instar de l'âme humaine, la connaissance et l'art chrétiens paganisés par la Renaissance.

Il aimait à redire la parole évangélique : « Sinite parvulos vetiire ad me. — Le paradis est aux enfants et à ceux qui leur ressemblent. » Il leur ouvrit à l'église une tribune d'honneur. Chose étrange 1 il fit d'eux les agents de sa police inquisitoriale.

Formés en confrérie, ces censeurs imberbes parcourent la ville, inspectent les logis, saisissent les dés et les mauvais Uvres, les instruments de musique et les miroirs des femmes* — « De la part de Jésus-Christ, roi de )) cette ville, et de la Vierge Marie, notre reine, nous > t'ordonnons de déposer ces anathèmes. » Telle était

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la formule consacrée pour ces exécutions confiées aux inquisit&ri. — Chaque quartier a son capOj ses quatre conseillers, ses officiers chargés de fonctions diverses : les pdcieriy du maintien de Tordre; les correttori^ de réprimander les délinquants. Les limosinieri quêtaient. En expiation des mascarades, les lavoranti élevaient pendant le carnaval des autels dans les rues. Les lustratori nettoyaient les croix et les reliquaires : ils cherchaient les objets de dévotion égarés sur la voie publique.

Le mardi gras de Tan 1497, des groupes nombreux stationnaient dès le matin sur la place des Signori. — L'appareil dressé là était le sujet des commentaires les plus divers. C'était un mât ou capannuccio assez élevé : autour, il y avait huit pyramides, composées chacune de quatorze étages ou gradins superposés.

Les passants s'arrêtaient devant ces constructions échàfaudées la veille ou dans la nuit. Bientôt la place s'emplit d'une foule compacte, qui, par la rue des Calzajoli, s'étendait jusqu'au Dôme.

Cette foule paraissait dans l'attente d'un grand spectacle.

Les maisons tendues de tapisseries avaient un air de fête que relevait l'éclat des beautés accoudées aux fenêtres. Parées autant que le permettait la rigueur puritaine des inquisitori ^ ces femmes des premières familles ne se montraient pas les moins curieuses. Pourtant, la solennité attendue avait pour but l'humilia-

tion des vanités mondaines. Les armes de la coquetterie figuraient dans le trophée élevé à la piété victorieuse.

Sur les gradins des pyramides entourant le capannuccioj ces fières beautés voyaient exposés avec les œuvres des peintres, des dessinateurs, des musiciens, des poètes, le Morgante maggiorê entre autres, les dés, les cartes à jouer, les masques, tous les engins de séduction féminine : parfums, cosmétiques, miroirs, jusqu'à ces tours de cheveux postiches qu'avait su découvrir l'œil avisé des inquisiteurs.

Au sommet, le hideux mannequin du Carnaval, tirant la langue et tout barbu.

ISautO'da-fe de la place des Signori est le triomphe des piagnoniy l'apogée de leur pouvoir : mais il donnera corps aux haines vivaces qui auront raison du réformateur.

En attendant, le peuple applaudit à l'immolation de ce qui fait la gloire et la splendeur de Florence. Il va voir, dans un éclatant symbole, la pensée libre vaincue par la foi.

Midi sonnait quand s'avancèrent sur la place deux loDgues files d'enfants en tunique blanche et couronnés de branches d'olivier. Ils tenaient à la main de petites croix peintes en rouge. .

Les congrégations, les confréries, les ordres, suivaient processionnellement, les dominicains fermant la marche. — La richesse des tentures et des bannières, les fleurs semées devant le cortège, le chant des cantiques et des

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proses, accompagné par des instruments de musique, ajoutaient à l'éclat de la scène. Souriante création de Donatello, un petit Jésus était porté par des enfants, couché sur un lit d'or, et montrant la couronne d'épines et la ciroix placées près de lui.

Un long vivat accueillit le cortège, qui se groupa autour du capamiuccio.

La Seigneurie occupait la ringhiera * • Sur un signal du gonfalonier de justice, quatre capi armés de torches mirent le feu à Vanathème.

Le pied du m&t, par des matières inflammables, communiquait avec les pyramides. — Aux premiers crépitements de la flamme, le silence se fit.

 peine elles ont léché le pied du mât, les langues de feu, activées par le soufre et la résine dont il est enduit, s'allongent jusqu'au sommet.

Un cri du peuple les salue : « Viva Cristol » — Et rimage carnavalesque se tord calcinée au sommet du capannuccio.

En un instant l'arbre s'écroule dans la fumée : la flamme a gagné les pyramides. Elles craquent et s'affaissent dans un vaste brasier, projetant plus haut que le palais le rouge éclat de l'incendie. On vit alors une indescriptible scène!

Au bruit des fanfares, de l'artillerie, au chant des hynmes entrecoupé de clameurs et de sanglots, un pro-

1. Tribune établie au-devant du palais, et d'où les Seigneurs parlaient au peuple et présidaient aux solennités publiques.

dîgieux vertige secoua ce peuple. Les mains se joignirent autour du bûcher. Enfants, femmes, vieillards, moines, • magistrats, arrabbiati et piagnoni^ pêle-mêle, témoins ou acteurs de la fête, tous dans utie ronde immense dansaient autour du foyer géant.

Dans cette voie de fanatisme et d'hallucination dévots, tout en exerçant sciemment leurs prestiges sur les foules, les meneurs sont dupes eux-mêmes des moyens qu^ils emploient : ils ne les emploieraient pas, d'ailleurs, s'ils n'étaient pas déjà dupes. Il en est de leurs habiletés presque inconscientes comme du tour de main de Tar^ tisan façonnant la matière avec une sûreté instinctive, plus infaillible qu'un calcul.

Tel devait être l'état d'esprit de Savonarole quand il annonçait à lltalie ses désastres, pressentis par les politiques, quand il prétendait avoir reçu la nuit, de Dieu luimême, le conseil ou l'ordre qu'il transmettait aux magistrats ou au peuple. La fraude pieuse par laquelle le thaumaturge ou le prophète met le miracle en action , n'exclut pas sa foi dans l'intervention miraculeuse de la divinité, dont il se croit fort sincèrement l'organe. Le dominicain de Ferrare est très curieux à étudier sous ce rapport, spécialement dans la tragi-comédie de l'Epreuve, le 7 avril 1A98.

Il s'agissait de démontrer les six propositions suivantes :

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