‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 39 sur 167 · M.[^Philarète Ghasles · texte numérisé non relu

M.[^Philarète Ghasles

exerça dans les premières années du seizième siècle une influence considérable.

Ce Pomponius Lœtus s'appelait Giulio Sanseverini. Bâtard d'une noble famille napolitaine, il s'était rebaptisé d'un double nom classique. Arioste, avec sa verve mordante, a raillé ce travers commun parmi les savants de l'époque.

« Le nom, dît ce poôte à Bembo, le nom d'apôtre et de saint que ton père te donna, quand il te fit chrétien par l'aspersion de l'eau sainte, tu le changes en Cosmicus, en Pomponius. Pierre devient Pierius, et Jean Janus ou Jovien,... comme si le nom abusait les bons juges, et qu'il eût, pour te faire poète, plus de vertu que l'élude et les longs labeurs *. »

Une telle infatuation ne surprendra point : l'engouement romantique se produisit ainsi naguère par l'imitation d'un autre passé. Les clercs d'avoué jurèrent par leur bonne lame, ou insérèrent dans leur prénom de Jean Vh de la gothique orthographe. Le Moyen-Age eut sa Renaissance éphémère, grâce à l'étude, au culte esthétique d'une tradition méconnue. Les fils de Voltaire retournaient à l'Église, par goût de l'ogive au moins, comme, pour l'amour du grec, tel lettré du quinzième siècle embrassait le paganisme, singeant de son mieux un type de l'antiquité classique. Pomponius se modelait sur Diogène.

« On le voyait, dit Paul Jove, descendre du Quirinal, vêtu d'un petit manteau troué et une lanterne à la main. Les plus savants,

i. Arioste, satire VII.

les plus nobles accouraient dans son grenier, et, comme il n'avait pas un nombreux domestique , chacun mettait la main à la cuisine, puis on dînait en riant de Dieu et du diable, des moines et des saints. »

Fondée par ce nouveau cynique, TAcadémie romaine réunissait les lettrés les plus illustres : Serafino Aquilano rimprovisateur, Buonaccorsi dit Callimachtis Experiens, Tévêque Paolo Gortese , Pierre Gravina le poète, et ce Platina, caustique historien de la cour papale, qui subit la torture à la suite du complot de Luca Tozzi. Impliqués dans cette conjuration pour leurs tendances républicaines, les membres de l'Académie n'eurent pourtant nulle part au dernier effort de ce tribun, héritier avoué d'Arnaud de Bresse et de Rienzi. Un de ces savants, Agostino Gampana, ne put soutenir les douleurs de la question : il mourut entre les mains des tourmenteurs pontificaux. L'innocence des libres-penseurs fut reconnue, et Sixte IV permit bientôt la réouverture de leurs assemblées.

Jusqu'à quel point leurs théories autorisaient-elles les craintes de la papauté, occupée alors à consolider son pouvoir temporel, si longtemps contesté dans Rome même au nom des traditions républicaines ? Les trois Milanais qui, vers ce temps, poignardaient Galeas Sforza, tenaient peut-être de leur maître Golas de Montani la théorie du tyrannicide, qu'ils pratiquèrent contre un monstre avec une héroïque bonne foi. Jusque dans l'horrible mort de l'un d'eux, on sent l'arrangement, la pose classique.

guindée au sublime, mais l'atteignant cette fols... « Mors acerba^ crie le jeune Olgiati, pendant que le bourreau lui arrache la peau de la poitrine, fama per^ petuay stable vêtus memoria facti I » Ce n'est pas une des moindres curiosités de Tépoque, que ce culte de Tantiquité suspect à certains papes, comme aux mystiques qui s'élevèrent contre Rome au nom de la démocratie chrétienne. Savonarole, non moins que Paul II, le condamne, brûlant les livres classiques, les tableaux mythologiques ou profanes. Même après la persécution dont elle poursuivit les Académiciens de Rome, et quand elle encouragea leurs travaux d'antiquaires, la papauté ne pouvait se défendre de toute appréhension.

Contemporains volontaires de ses gloires, ces érudits revivent dans Rome païenne; ils fouillent les ruines comme les doctrines de l'antiquité, mal couverts d'une orthodoxie extérieure. Pourvu qu'ils admettent le fait de la révélation, ils s'attribuent, au nom de la raison pure, le droit de discuter les bases de la croyance chrétienne : le Dieu personnel, l'immortalité des âmes. — N'admettant ce dernier dogme que sous la foi de l'Église, Pomponace distingue déjà entre les témoignages de l'autorité et les négations ou les doutes de la raison. Séparation redoutable, que Rome n'a pas admise, parce qu'elle isole par trop d'un étai nécessaire ses dogmes controversés • Les humanistes rompent les barrières traditionnelles. Spiritualistes, ils préfèrent le Phédon à l'Évangile; sen-

sualistes, Lucrèce à Salomon. Les grandes figures de l'antiquité, les Caton, les Brutus, hantent leur imagination, président à leurs assemblées, évoquées par un laborieux enthousiasme.

Luther est sans doute un témoin suspect des « scandales de la nouvelle Babylone )> , qu'il visita sous Jules IL On doit accueillir avec réserve les impressions qu'il a gardées de son voyage. Évidemment, lé grand Saxon, si naïvement chrétien, si candide dans la vie et dans la foi, ne pouvait rien comprendre au mouvement d'esprit qui emportait les Italiens. Son imagination épouvantée multiplie hors de mesure les manifestations de leur incrédulité. Que penser du Panis es etpanis manebis substitué fréquemment, assure-t-il, aux paroles de la consécration eucharistique? Est-il improbable que pareilles audaces, exceptionnellement produites, aient diverti un moment une cour sceptique, au moins assez indifférente en religion, et ne se passionnant que contre le mauvais latin de la messe ? — Les prédicateurs, rapporte encore Érasme, témoin plus recevable que Luther, craignaient d'exposer grossièrement dans la langue des apôtres les mystères de la foi. Ces mystères mêmes étaient singulièrement atténués, adoucis dans leurs discours. Les étrangetés du dogme, la folie de la croix, en étaient soigneusement écartées, en vertu d'une répugnance purement esthétique peut-être, mais qui, en tout cas, accusait la tiédeur de leur zèle.

Un prêtre romain, prêchant la Passion devant Jules II,

commençait par comparer le Pape à Jupiter qui tient la foudre et agite le monde d'un clignement de ses divins sourcils. Il rappelait tout ce que ce signe avait opéré de miracles en Italie, en France, en Germanie, dans les Espagnes, en Lusitanie, en Grèce, en Afrique. Tout cela, ajoute le caustique Hollandais, « prononcé dans la > langue romaine, avec l'harmonie romaine {atque haec » quidem Romœ Romanus^ ore RomanOy sonoqiie Ro- ]» iïiano.,. »

« Puis, il décrivait cette mort triomphale, illustre et glorieuse... Il rappelait les Décius, les Curtius, qui, pour le salut de la République, s'étaient voués aux Dieux infernaux; et Cecrops, et Ménécée, et Iphigénie, héros, héroïnes, pour qui la conservation et l'honneur de la patrie avaient été plus chers que leur propre existence. — Et, tandis, s'exclamait-il, que ces hommes illustres, qui s'étaient sacrifiés pour leur cité, avaient obtenu des récompenses publiques, des statues, des honneurs divins, Jésus, pour tous ses bienfaits, n'avait trouvé que l'ingratitude de ses concitoyens et Tignominie d'un épouvantable supplice. Ensuite il compara cet homme vertueux à Aristide, à Scipion, bannis en retour de leurs services ; à Socrate, à Phocion, buvant la ciguë. Il s'apitoya sur son innocence, — sur l'ingratitude des Juifs, non sur la malice de tous les hommes, sur notre ingratitude à nous, qui, rachetés par son sang, et rappelés par sa bonté sans mesure à la béatitude perdue, le cruci' fions encore par nos vices etsQiTons la tyrannie de Satan... Au lieu de parler des triomphes de Scipion, de Paul-Émile et de César^ des empereurs mis au rang des Dieux (m Deorum numéro relcUos), s'il eût voulu réellement glorifier Jésus-Chiist, il se fût proposé pour modèle saint Paul au lieu de Gicéron... saint Paul qui triomphe et s'exalte dans le mépris des grandeurs humaines abattues au pied delà croix... Mais ce Romain parla si bien

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romain qu'il ne dit rien de la mort du Christ {tam romane dixit Romanus ut nihil audirem de morte Christi^. »

Pour connaître Rome, en ce temps où le monde du plaisir et celui des affaires et des idées se coudoient, s'entremêlent dans une confusion pittoresque, il faut s'égarer parfois en mauvaise compagnie.

Il se passait alors à Rome ce qui se vit dans la Rome d'Auguste, dans l'Athènes de Périclès, ce qui se passe à Paris depuis Louis XIV, et dans tous les centres où les lumières sociales convergent, pour irradier centuplées sur le monde. Là toute force afflue, les contrastes foisonnent, et se heurtent et se pénètrent; le dérèglement de l'existence s'associe h Taudace de la pensée, frondant tous deux les hypocrisies ou de mœurs ou de croyances dont le masque éclate de toutes parts. Les courtisanes sont philosophes, et les philosophes galants ; le rêve folâtre de Ninon déclinante accueille la naissante ironie de Voltaire... Peut-être n'y a-t-il que des hypocrisies mises à jour, et les époques bien réglées, les centres inférieurs de civilisation, contiennent-ils, plus la rudesse ignorante qui l'aggrave, un fonds d'immoralités égales à celles qu'on se plaît à signaler dans les grandes Babylones, dans les siècles de critique et d'émancipation. Triste lot de l'humanité jusqu'à ce jour ! .. . Peut-être aussi — dou* loureux mystère I — la fleur exquise de civilisation

1. CiceronianuSj sive de optimo dicendi génère Diaîogus {Hesiu. Er asmi ROTT., Op, omn.; Lugduni Batav., 1703, t. I, p. 979).

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pousse-t-elle surtout dans un sol de pourriture, pareil aux détritus végétaux nourrissant la fleur double, monstre élégant de nos serres, triomphe de l'art sur la nature.

Rome, qui allait consacrer l'esclavage des noirs, patentait, sous Sixte IV, la prostitution. Chaque fille fut taxée un jules d'or. « Cet impôt, dit Corneille Agrippa, » rapportait plus de vingt mille ducats par année. Les » prostituées étaient placées dans ces repaires par les » prélats de la cour apostolique, qui prélevaient encore » un droit fixe sur leur produit. C'était un usage si uni- )) versellement admis, que j'ai entendu des évêques faire » le compte de leurs ressources et dire : J'ai deux béné- )) fices qui me valent trois mille ducats par an, une cure > qui m'en donne cinq cents, un prieuré qui m'en vaut î trois cents, et cinq filles dans les lupanars du pape * qui m'en rapportent trois cent cinquante. »

Cet impôt existait encore plus d'un demi-siècle après Sixte. Pasquin reproche à Paul III (Farnèse) de partager les bénéfices des courtisanes.

Si caute meretrix cupidos expilat amantes, Persolvit meretrix, Paule, tributatibi *.

Comment suivre dans leurs licences les satiriques des quinzième et seizième siècles ! Nous verrons d'ailleurs

i. Cité par Mart LafOn, dans sa traduction des Épigrammes de Pasqm tt MarforU), p. 135; PariSj Dentu, 1861*

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tout ce qui peut se montrer en des tableaux qu'ils aiment à peindre, quand nous aborderons l'œuvre et la vie d un écrivain sans honneur et sans vrai talent, mais puissant par l'originalité du cynisme, la vérité du détail. Si l'Arétin poussa jusqu'au bout dans cette voie, le Panormita y pénètre aussi loin, Poggio y entre par ses récits, et Pontano par ses dialogues.

Écoutez comme il fait parler ses ombres de l'enfer... C'est dans le dialogue de Caro7i *.

Le vieux nocher, il vecchio^ hianco per antico pelo ', hèle ses passagers :

« Montez ici, pauvres ombres. Qu'avez-vous à pleurer avant l'heure ? N'est-ce pas assez de gémir, le mal venu? Kt toi, l'ombre, si élégante, si effrontée, qui es-tu? — Une courtisane de Chypre. — Où trafiquais^u de ton corps? — A Rome. —Qui est ton compagnon? — Un cardinal-prôlre qui m'aime. — Je m'étonne qu'une jeune fille ait fait ses délices d'un vieillard, qu'un prêtre se soit livré aux charmes d'une fillette prostituée (meretriculam). — Ma beauté le ravit, son or me conquit. — Ta beauté était donc pour lui plus que la religion, son argent rachetait donc pour toi sa vieillesse et sa laideur ? — Tant me plut son or que souvent il compensa sa décrépitude et sa difformité. — Ajoute sa paillardise. — Plût au ciel que je lui eusse suffi ! — Chose étrange qu'un homme si vieux fût si débauché. — De prime abord, en l'approchant, je croyais avoir affaire à un petit jeune homme [putavi me cum adolescentulo coituram). »

Le latin dans les mots brave l'honnêteté.

i. JoANNis JoviANi PoNTANi Opéra omnia soluta oratione composita; Venetiis, in sedibus Aldi etAndreœ Soceri (1518-1519), t. H, p. 68 et seq. 2. Dante, /n/"., c. ni, terc. 28.

Sans cette ressource, le gros sel du dialogue se perdrait trop souvent sous l'euphémisme d'une interprétation, qui n'est, d'ailleurs, pas toujours possible.

a Dès que je vis son âge, je commençai à me plaindre de son visage contrefait, à crier que Tentremetteuse m'avait trompée. Lui alors : « Ne pleure pas, petit cœur {animula), nam cujus nunc tortum os fugis, haud multo post rectum nervum experiere ; quod fuit, Nihil enim illo tentius passa sum unqiiam,n

» — Charo : lie, infelices, in ignem coiturœ, CBVumque illic miserrimum acturœ... Et toi, l'homme au capuchon, qui es-tu? — Un frère. — De quel ordre? — Je n'ai pas changé qu'une fois d'ordre. — Pourquoi ? — Pour tromper plus facilement. Le jour j'entendais les femmes en confession, lanuitjert^o/ats dans les tavernes {grœcabar in ganeis), 9

Voilà, aiguisée par une critique plus sérieuse, la satire contre le froc où se complurent en leurs fabliaux et leurs sirventes les poètes des siècles de foi naïve et passionnée.

Ce contraste du moine raillé et magnifié tout en-

semble par le Moyen-Age, avant que l'esprit philosophique discute son utilité*, celte opposition, bizarre en apparence, veut être expliquée.

Elle ne peut l'être que par le haut idéal qu'il représente, et parce qu'il devient trop souvent en réalité.

L'ascétisme du cénobite est, par excellence, sous l'empire du mysticisme, l'expression du même génie contemplatif, qui, dirigé par la raison, fait les penseurs

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