‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 40 sur 167 · Yoy. ÉRASME, Colloquia · texte numérisé non relu

Yoy. ÉRASME, Colloquia

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solitaires, les austères poursuivants de Tidéal. Spinoza, Kant, furent moines de la libre-pensée. . . On retrouve ce type à tous les siècles, dans toutes les philosophies et dans toutes les religions, depuis Tlnde des Brahmes jusqu'à la protestante Allemagne, depuis les monastères du Thibet jusqu'aux communautés moraves.

Pourtant, même aux âges de foi simple, le moine est en butte aux satires, par le contraste frappant de ses mœurs relâchées ou vulgaires avec la haute idéalité dont il fait profession. Ce grand peuple célibataire, démesurément multiplié à l'époque de la Renaissance, est à la fois très populaire et très discuté aux yeux du monde. On se moque de lui, on ne peut s'en passer, comme instrument des grâces célestes, dont les ordres mendiants trafiquent à bas prix. On attend tous les services de ces hommes sans famille et sans patrie, mêlés à tous et prêts à tout. Ainsi Benvenuto Cellini les méprise profondément, et il recourrait avec une conviction parfaite au premier frocard qui voudrait l'absoudre d'un coup d'épée donné à un chrétien, ou de toute autre peccadille. < Celui qui est homme et non pas moine,

> dit-il dans ses amusants Mémoires^ observe sa foi » dans quelque position qu'il se trouve ; or, comme je

> suis homme et non pas moine, je ne manquerai ja-

> mais à la plus simple promesse*. » Et comme Machiavel, dans la Mandragore^ les montre intrigants,

1. Benvenuto Gellini, Mémoires^ trad. Leclanché^ t. I, p* ^63^

entremetteurs d'amour, « beaux débrideurs de messes > et d'oraisons, » ces pères Fatutto!

Nous les retrouverons dans cette œuvre forte qui éclaire d'un jour plus vif les mœurs intimes du temps.

Si Pontano est moins profond, il n'est, d'ailleurs, pas moins mordant.

Caron poursuit l'interrogatoire de son frocard.

« D'où tirais-tu de l'iu-gent pour tes débauches? — Par fraude, par larcin, j'abusais les femmelettes, je dérobais les trésors du sanctuaire. — Tu expieras dans les flammes tes fraudes et tés sacrilèges. . . Eh I toi, si blanc de peau, et qui marches comme un canard, dis-moi qui tu es? — Un évoque. — 11 est étonnant que tu sois si ventru. — Nullement étonnant, car je me suis appliqué àcela seulement,j'aicolligé pour cela tous les revenus de mon église. Bien plus, je prêtais à usure. — N'avais-tu pas assez dé ce qui chaque année te revenait de ton église? -r C'était assez pour mon ventre, l'usure servait au reste... (at fœnus serviebat peni) ; car j'entretenais plusieurs concubines, et je séduisais volontiers avec de l'or les femmes mariées. — Malheureux, si faible sur tes pieds^ avoir une telle panse à porter ! Plus malheureux encore, pour avoir eu ton âme à charge, pour avoir pris pour tes Dieux ton ventre et le reste (cwt... venfer penisque dit fuerint) ! Tout à fait malheureux de ne t'ôtre pas connu toi-même I D'autant moins as-tu pu connaître Dieu dont tu étais le ministre. Va-t'en donc, misérable I Ta pénitence est trop tardive... Mais toi, qui es-tu, dont le visage est si abattu, la face si pleine de pudeur ? — Une infortunée jeune fille. — Quelle est la cause d'une affliction si accablante ? — Plût à Dieu que je manquasse de mémoire l — Non, je me plais à espérer pour toi. Car, si par contrainte tu as commis quelque péché, tu seras châtiée d'une peine plus légère. — Malheureuse que je suis, j'ai été trompée I — Qu'as-tu perdu par fraude ? — Infortunée l.,. la virginité. —Qui t'a séduite? — Un vieillard,

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un prêtre. — Par quel artifice ? — J'allais souvent aux églises prier Dieu qu'il facilitât mon mariage, qu'il me donnât un époux. Le doyen d'un de ces temples me complimenta, il me dit d'avoir bon espoir, et se montra très bienveillant envers moi. Donc, sitôt qu'il m'eut entendue en confession quelquefois, et qu'il eut reconnu ma simplicité : c Gesse, dit-il, ma fillette, de demander à Dieu un époux : il t'ordonne de ne pas te marier. > Moi alors : c Puisque lu m'y exhortes, ô mon père^ je donne et je voue à Dieu ma virginité, r Aussitôt lui, me louant : « Ce que tu as donné à Dieu, chère fille, il est nécessaire que tu l'offres à quelque église. » Et moi : c A quelle église, mon père, l'offrirai-je plutôt qu'à la tienne ? » c Or çà, comme il faut que la possession de cette offrande à mon église, pour qu'elle soit mieux acceptée de Dieu, soit prise en son nom par moi, retiretoi, ma fille, pour revenir près de moi demain matin. Cette nuit, en effet, je prierai Dieu qu'il veuille ratifier et tenir pour juste cette oblation. Toi, dès que tu te seras bien lavée, revêtant une robe neuve (novo induta supparo) , retourne vers moi. Car il ne nous est permis de toucher rien que de neuf; surtout, aie soin de venir seule et sans témoin. Avec ceux en effet que Dieu prend de sa main, il ne doit y avoir aucun témoin. 9 Le matin donc, dès que je fus arrivée auprès de lui, aussitôt il me mena dans une chapelle où était placée une statue de Dieu Tout-Puissant, autour de laquelle brûlait une grande quantité de cierges. Là, dès que nous eûmes fait tous deux notre oraison : < Ma fillette, dit-il, ôte ta chemise et ta robe ; car, comme Dieu et tous les habitants du ciel sont nus, il veut qu'on s'offre à eux nu. 9 Dès que je fus nue, lui me chatouillant les té tins : c Ils sont à mon église, dit-il. » Puis, me caressant de la main le menton : « Cela aussi est à mon église ». Ensuite, efOeurantmes joues du bout des doigts : « Ma fille, reprit-il, la possession du visage ne peut avoir lieu que par le visage. » Et, après m'avoir embrassée trois fois : « Ces lèvres, dit-il, sont à mon église. » Et, après qu'il eut dit ainsi que ma poitrine, que mon ventre étaient à son église, il m'ordonna de me coucher... Infortunée I Alors, palpant mes genoux, mes cuisses ; € Dieu, dit-il, toi qui as si délicatement^

à élégamment formé ces cuisses mignonnes, ce petit ventre si correct, avec ces petits bras faits au tour, regarde... )»

Revenons au latin. Outre qu'on ne peut achever en français, le sacrilège odieux de cette oraison ressortira mieux du texte parodié d'une portion de la messe.

Le prêtre dit à l'OfiTertoire, après avoir mis le vin dans le calice :

( Deu8, qui humanœ substantiœ dignitatem mirabiliter condidisti et mirabilius reformastiy da nobis, per hujus aquœ et vint mysterium, ejus divinitatis esse consorteSj qui humanitatis nostrœ fieri dignatus est particeps, >

Pontano fait dire à son prêtre :

« Deus,., qui tumidula hœc femora castigatulumque ventrem, cum brachiolis his teretibus, tara venuste molliterque formasti, aspice virgunculam tuam et ista possessione lœtare, >

» Ter hœc cecinitf — continue-t-il, — t6t ut omniatransigeret^ id respexit quo mulieres sutnus. « Et illudj inquit, filia, manu capiendum est. Verum, ut oris capta est ore possessiOf sic tut quoque illud meo hoc est capiendum. » Oh I malheureuse, que n'ai-je alors expiré I — Gâron : Gomment, depuis^ as- tu reconnu qu'il t'avait séduite? — Pendant qu'il jouissait avec ardeur de ma possession {dum ille studiosius fundum colit suum), je devins enceinte, et, enfin, je mourus des suites de l'enfantement. — Ne t'a-t-il pas absoute, à la mort? — Oui. — Sois donc sans crainte. Nos juges t'absoudront à leur tour... >

Une société très mêlée, très curieuse, revit dans cette littérature. L'importance de la prostitution, élégante, fastueuse, acceptée presque comme une institution so-

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ciale, est un signe des époques semblables à celle qui nous occupe. Nous le retrouverons à Rome au seizième siècle.

On connaît la belle Imperia, enterrée à l'église de Saint-Georges, avec cette inscription sur sa tombe :

Imperia^ courtisane romaine^ digne c^^/n si grand nom.

Elle offrit à funivers le modèle d'une rare beauté. Elle vécut vingt-six ans et douze jours, et mourut en 1511, le quinze du mois cTaoût.

Favorite du banquier-Mécène Agostino Chigi, nous la verrons protéger les artistes, conseiller les poètes, poète elle-même, et faire royalement les honneurs de la Farnésine, oîi Raphaël peignit le triomphe de Galatée, et Jules Romain le banquet des Dieux.

Ses émules abondaient à Rome. On sait le nom de ces dames par une série de petits livres à scandale, genre de littérature auquel le public s'affriandait comme aujourd'hui : Angitia cortigiana^ de la natura del cortigiano^y et un autre livret très rare, la Tari/fa délie puttane, oîi l'auteur marque le prix des faveurs de ces belles' : La Fossitta, quatre écus ; Bianzifiora Negro, trois ; Lena Balbi, Giacomina Fassol^ Polissena, deux écus ; Laura Pesciotta et sa sœur Morgana, la moitié

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