‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 62 sur 167 · Pasquin et MarforiOt etc., p · texte numérisé non relu

Pasquin et MarforiOt etc., p

2. RoscoE, Vie de Léon Xy t. I, Dissertation sur le caractère de Lucrèce Borgia.

meurtre du Napolitain, suivi de Tuaion de Lucrèce avec

l'héritier de Ferrare? Sans doute (l'inceste admis)

l'amant s'imraolait*au père prêt à tout pour les siens.

Loin de sa génisse (Sannazar le peint dans sa terrible

épigramme), le taureau refrénait le cri saignant de la

passion :

.... Non videbis amplius Tuos'amores ; non licebit heu tibi . . .

Quœ petes loca,

Miselle Taure? quas subibis ilices ?

Ubi myricœ ? ubi virentis arbuti Jucunda sedes? ubi salicta,et omnibus Eheujuvenca praeferenda pascuis?

Juvenca, solos quse relicta ad aggeres . Padi soaantîs, heu malum sororibus Oman, dolentes iater orba populos Te te requirit, te reflagitaas suum Implet querelis nemus ; et usque mugiens Modo hue, modo illuc furit, amore perdita * . . .

Elle erre dans les bois, plaintive, mugissant :

C'est toi, toi que je veux, mon seul bien, mon amant.

Il faut suivre avec Burchard les pompes quotidiennes du Vatican. Au point de vue pittoresque, ce mélange de fêtes profanes et sacrées, de cérémonial byzantin et de mise en scène guerrière, le pape proclamant le Grand Pardon au milieu de sa cour mitrée, et César, qui, de cardinal fait général de l'Église, cavalcade sur son genêt

1. Jacobi sive Aclii 5î/nccri Sannazar ii opéra, etc.;Patavii, 1719, t. H, Epigrammat. xv, p. 175-177.

218 LES MÉDIGIS.

d'Espagne à la tête de ses gentilshommes et de ses estafiers, ces doubles pompes sont d'un effet unique.

« Ave Cœsar ! » Il revient de Roraagne. Entré parla porte du Peuple, il suit le Corso vers le Vatican, où le pape attend le triomphateur.

Toujours avide de spectacles et d'admirer la verge qui le flagelle, la foule se rue pour contempler ce héros de meurtres et de coups d'État. C'était le 26 février 1500, trois mois après l'ouverture du grand Jubilé :

f Premièrement marchaient un grand nombre de chariots, sans ordre ; après quoi venaient cinquante gentilshommes du Duc à cheval, richement habillés : ceux-ci étaient suivis par un grand nombre de trompettes et autres joueurs d'instruments, mais qui avaient ordre de n'en pas jouer ; après ceux-là venaient trois hérauts dont deux appartenaient au Duc et Tautre au Roi de France. »

Ils portaient, selon l'usage, les armes de leur maître sur leur hoqueton. Celles de Borgia sont d'or au bœuf passant de gueules sur une terrasse de sinople à la bordure de gueules chargée de huit flammes.

t Venaient ensuite Alphonse, duc de Biselli, beau-frère du Valentinois, et Geoffroy, prince de Squillace ; après eux venait le duc lui-môme à cheval au milieu des deux cardinaux dont nous venons de parler ; il portait un habit de velours noir à la hongroise avec une chaîne d'or, d'un ouvrage exquis, qui lui pendait depuis le col jusqu'à la poitrine. Il avait cent valets de pied à sa suite, ayant tous un bâton à la main, une jaquette de velours noir, et une culotte de drap de la môme couleur; après quoi venaient les ambassadeurs des princes étrangers, ayant

chacun à sa droite un ai*chevôque ou évéque du Palais. Une dispute qui s'éleva entre les ambassadeurs d'Angleterre, de Naples, et les deux ambassadeurs du roi de Navarre, touchant la préséance, pensa troubler toute la cérémonie ; mais la chose fut terminée de manière que les deux premiers abandonnèrent la cavalcade et se retirèrent dans leurs hôtels. Après les ambassadeurs venait un nombre de prélats qui marchaient sans ordre, parce qu'ils étaient pressés par les gendarmes qui faisaient la clôture de cette entrée. »

La grande mascarade gui suivit était dans le goût des représentations historiques que nous avons vu célébrer à Florence. C'est là que parut la fameuse devise du fils d'Alexandre : «: Aut Csesar^ aut nihiL » Douze chars superbement attelés firent le tour de la place Navone. Le général de l'Église, figurant Jules-César, triomphait dans le dernier, accompagné d'un brillant cortège.

Ainsi un gouvernement prévoyant amusait le peuple. Mais, en inscrivant dans leur programme le circenses des anciens maîtres du monde (et les plus mal choisis, les Tibère, sinon les Caligula, étaient leurs émules), les Borgia n'oubliaient pas le pane?n. Le bien-être et la sûreté des populations, si précaires sous les règnes précédents, progressaient sous la main ferme du nouveau Tibère et de son digne fils.

César était vraiment un virtuose.

Ce sens des mots vertueux, vertu {virtù)j caractérise une politique qui eut ses hommes d'État et ses théoriciens,

Machiavel en a (pour employer une expression célèbre)

«0 LïlS MÉDICIS. ^

maxime les pratiques. Mais, — et c'est son excuse, — en professant Tart du prince, il voulut le légitimer par un but patriotique : Tindépendance et Tunité de son pays.

Avec quel désintéressement d'artiste il s'éprend des coups fourrés de son prince ! Quel faible pour rhonime aux combinaisons savantes, qu'on a peut-être eu tort d'appeler son héros, mais qu'en tout cas il ne pouvait se défendre de goûter, en friand de belle escrime 1 Nous suivrons bientôt cette touchante émulation du joueur politique et du théoricien de son échiquier.

Machiavel ne vient ici que pour résumer, avec ses insolents outrages à l'humanité, mais aussi avec ses bienfaits réels, la politique des Borgia. L'anecdole suivante est très instructive. Elle vient, dans le Prince, à l'appui de cette thèse : a — Comme il faut gouverner » les États acquis par force ou par fortune, j)

« Après que le duc eut pris la Romagne, trouvant quelle était gouvernée par des seigneurs impuissants, qui avaient plus vite dépouillé leurs sujets qu'ils n'avaient mis l'ordre parmi eux, et qui avaient établi plutôt la désunion que l'union, tellement que cette province était pleine de brigandages, de brigues et de toute autre sorte d'insubordination, il jugea nécessaire, pour la réduire pacifique et obéissante sous son joug, de lui donner un bon gouverneur. Mais il mit à la tôte de cette province Messire Hemiro d'Orco, homme cruel et expéditif, auquel il donna les pouvoirs les plus étendus. Celui-ci, en peu de temps, rendit, avec un grand renom, la paix et l'union à la province. Depuis, le duc jugea qu'une si excessive autorité n'était pas à propos, car il craignait qu'elle ne devînt odieuse. 11 établit

LE JUBILÉ. 2âl

au-dessus de la contrée un tribunal civil, avec un très bon président, et chaque cité avait son avocat près de ce tribunal. Et, comme il savait que les rigueurs passées avaient engendré contre lui quelque haine, pour calmer les esprits de ces peuples et se les gagner en tout, il voulut prouver que, si quelque cruauté avait été déployée, elle n'était pas venue de lui, mais du cruel caractère de son ministre. Saisissant Toccasion un matin, à Cesena, il le fit couper en deux morceaux sur la place, avec un morceau de bois et un coutelas ensanglanté à côté de lui {con un pezzo di legno ed un coltello sanguinosoa canto). L'horreur de ce spectacle fit que ces peuples demeurèrent en même temps satisfaits et stupéfaits*. »

Voilà l'homme : il est complet. Rien ne lui manqua de ce qui fit jusqu'à ce jour les seuls rois dont le peuple ait gardé la mémoire, hormis un théâtre favorable au déploiement de ses qualités princières : la ruse, l'énergie, l'activité, et surtout l'absence de scrupules. « La toile de l'honneur est faite d'un tissu lâche, » disait un contemporain, Gonzalve de Cordoue. Et, ce qui accuse l'infirmité de notre espèce, la trame du progrès social se fait elle-même, pour une bonne part, à l'aide de calculs honteux aboutissant à de non moins vils triomphes. Tel tondeur de peuple lui laissera le quart de sa toison pour faire oublier un prédécesseur qui la prenait toute. Ainsi progresse encore le monde ; ainsi peut-être progressera-t-il toujours. Combien plus progressait-il de même en un temps où la force se posait en droit, sans autre correctif que l'idée religieuse dont les représentants,

i. Machiavel., Il Principey cap. vu.

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partageant avec elle, la consacraient d'ordinaire comme une manifestation de Dieu I Qu'eût-ce été si la théocratie, triomphant de toute résistance, , eût joint le pouvoir matériel à son prestige sacré ?

Grandie sous l'aile des princes, le peuple étant trop au-dessous d'elle pour la comprendre et la féconder, la Renaissance italienne ne pouvait combattre, au moins de face, ces deux puissances. Trop souvent, au contraire, elle devait être entraînée de leur côté , pourvu qu'elles lui fissent sa part. S'accommodant des libertés de l'esprit, réservées à une élite comme un privilège, ne pouvaient-elles pas donner dans leurs rangs une place à ces privilégiés de Tintelligence ?

Une révolution inattendue dérangea ces calculs, s'ils existèrent : la Renaissance en fut la première victime. Mais peut-être un mouvement si favorable en somme au progrès eût tourné contre le progrès, s'il n'eût pas été repris ailleurs dans des conditions plus propices.- Arrêtée par la Réforme, la Renaissance italienne céda le champ à la philosophie, aussi libre qu'elle, mais plus humaine et populaire, qui s'annonçait en France. Insuffisant ou dévié, le mouvement italien ne reste pas moins, par sa base rationnelle, le point de départ d'une émancipation à laquelle la foule devait finalement participer. C'était, du reste, un progrès déjà qu'un changement dans la nature de l'exploitation politique. La Féodalité avait fait son temps. Somme toute, la centralisation monarchique assurait aux peuples une existence meil*

leure. Machiavel ne s'est pas trompé en prenant parti pour la tyrannie de Borgia contre les seigneurs à peu près indépendants du domaine ecclésiastique.

Mais il faut voir aussi le mal. On s'explique alors qu'une protestation, bien moins favorable que la Renaissance à la vraie civilisation, se soit produite contre la Théocratie, consacrant le despotisme. En effet, les représentants de la Renaissance pactisaient avec celle-ci, ou ils n'étaient pas assez forts pour la réformer. Cela seul légitimera le Protestantisme. Mais, en attendant qu'il s'insurge à la fois, au nom d'une superstition réduite, mais d'autant plus intense, contre la superstition antique et contre la raison, l'autorité catholique semble prendre à tâche de le justifier.

Le 24 novembre 1499, devant un peuple immense, Alexandre VI, entouré de sa cour, ouvrait le Grand Pardon.

Jamais plus riche trésor ne fut offert aux fidèles. Tout chrétien pouvait gagner ce jubilé sans aller à Rome, pourvu qu'il contribuât aux frais d'une prétendue croisade contre les Turcs *.

Un trône était dressé devant Saint-Pierre. Rebâtie depuis sur les plans de Bramante, MicheUAnge, Peruzzi et Maderna, la vieille basilique, élevée par Constantin, subsistait encore presque intacte, avec sa façade reproduite dans V Incendie du bourg de Raphaël*

1. Contin. de VHist. ecùlés, de Fleùry, liv. GXIX, ch. Lxxiii.

fU LES MËDIGIS.

Après que le pape s'est reposé quelques instants, le premier Prince assistant au trône pontifical lui présente un marteau d'or qu'il prend de la main droite.

Alexandre descend alors de son siège vers la porte sainte, close d'un mur après chaque Jubilé. Trois fois, en haut, en bas, au milieu, il frappe ce mur en disant : {( Aperite mihi portas Justitiae^ etc.. Ouvrez-moi les » portes de Justice, et, quand je serai entré, je glori- I fierai TÉternel. »

« Le chœur : — C'est ici la porte de l'Éternel : les » justes y entreront. Je te célébrerai, ô Dieu, car tu » m'as exaucé, et tu m'as délivré. La Pierre que ceux t qui bâtissaient avaient rejetée, est devenue la princi- )) pale de l'angle. Cela est advenu par le Seigneur, et » c'est une merveille à nos yeux ^ »

A ce signal, le mur symbolique est démoli par les maîtres-maçons de la fabrique de Saint-Pierre. Les chants de triomphe éclatent : « — Beec dies quant fecit 9 Domimis... C'est ici le jour du Seigneur... Égayons- » nous et réjouissons-nous... Benedictus qui venit in » nomine Domini, . . ^ »

Ces pompes de la curie romaine, oîi la majesté des rites principaux, la masse des officiants, masquent les puérilités byzantines du détail, se peuvent voir encore, aux grandes fériés catholiques, reportant le spectateur aux beaux jours de la théocratie.

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