Nardi, Isi» délia città di Firenze, lib. IV, cap. xvi
Les bravi trafiquent d'un coup de dague : plutôt duellistes que soldats, plutôt meurtriers que duellistes, ils travaillent d'ordinaire isolés. Ils ont leur clientèle, qui les paye» pour une expédition hasardeuse : rapt, estocade bien placée, — pour une querelle à chercher, suivie d'une rencontre à coup sûr. Ils pos- . sèdent leur botte secrète, ^illustrateur des types de ce temps, le peiiitre Veccellio, dans la naïve légende de leur costume, les définit : c gens très exercés » dans l'escrime et la lutte ; aussi les estime-t-on » pour des hommes très braves. Questi erano molto » essercitati nelF arte dello schermire e délia lotta )) e pero erano stimati per huomini molto bravi, » Chausses à bandes multicolores, rapière battante au flanc gauche, toque rouge, d'ordinaire, — sont les insignes de la fonction dont les titulaires étalent fièrement, près des livrées fastueuses et des brillantes armures.
Leur cape en dents de scie, et leurs bas en spirale ^.
Quelques abbés, de cour ou d'antichambre, signalent la présence d'un prince de l'Église, — Orsini le cardinal, venu là avec Pagolo^ son cousin, et Vitellozzo, Jean- Paul Baglioni, Oliverotto da Fermo* Jean Bentivogli© est représenté par son fils Hermès; le seigneur de
li V. Hugo. Ruy Blasy acte 1''^ se. n^
Sienne, Pandolfo Petrucci, par son confident, Antonio da Venafro.
De quelque prétexte que les Orsini couvrissent ce rassemblement, le Valentin avait l'œil sur eux ; il les laissait faire, les surveillant par ses espions, sachant l'art de les diviser au moment voulu, ayant surtout, par son alliance avec Louis XII, le moyen de les arrêter. Cette alliance était Xultima ratio qui 'devait paralyser la ligue et finalement la dissoudre. Car, n'osant pas s'attaquer à la France déterminée à soutenir César, et ne l'en pouvant détacher, ils seraient amenés à traiter avec lui.
Ce fut un chef-d'œuvre de diplomatie, d'autant plus remarquable en résultat que les confédérés eurent d'abord la victoire. Débarqué à Sinigaglia, Guid' Ubaldo, duc d'Urbin, leur allié, avait prestement recouvré ses Etats, pendant que Jean Bentivoglio, contre qui César avait espéré tourner les Orsini, échappait par leur défection aux serres du Borgia.
Deux traités, habilement machinés, sauvèrent la situa^* tion compromise : — le premier avec les Orsini, — le second avec Bentivoglio.
Ces deux instruments, à la conclusion desquels le secrétaire florentin assista, préparaient le dénouement du drame. Il est curieux d'en relater le texte, d'après lui. Le système d'équilibre a débuté dans ce coin de l'Italie. Les savantes stratégies de la politique moderne s'essayèrent par ces combinaisons étendues peu à
256 LES MÉDIGIS.
peu à Tensemble des États européens. La négociation commençait à être un art, avec ses agents spéciaux, ses formules et ses théoriciens.
Le traité avec les Orsini est du 28 octobre 1502.
« Qu'il soit connu et manifeste aux parties signataires et à quiconque prendra connaissance de la teneur des présentes, qu'étant nés entre l'illustrissime duc de Romagne, de Valentinois, etc.. et les Orsini avec leurs alliés, quelques différends, inimitiés, défiances et soupçons, et les susdites parties voulant apaiser et terminer ces soupçons et différends :
» Elles font premièrement une vraie et perpétuelle paix, concorde et union, avec pleine rémission de tous les dommages et injures encourus jusqu'à ce jour, et elles se promettent l'une à Vautre de n'en garder aucun souvenir* Et, pour l'observation de la dite paix et union, le susdit illustrissime duc de Romagne reçoit en sa confédération, ligue et union à perpétuité, tous les seigneurs prénommés, et chacun d'eux. Il promet de défendre les États des prénommés et chacun d'eux contre tout potentat quelconque qui les voudrait molester ou offenser, pour quelque raison que ce soit ; et ce, toujours en réservant la Sainteté de Notre Seigneur le Pape Alexandre VI, et Sa Majesté Très Chrétienne le roi de France Louis. D'autre part, les prénommés promettent de concourir dans le mode susdit à la défense des personnes et des États de Son Excellence, et des illustrissimes seigneurs donZofre Borgia, prince de Squillaci, don Rodrigue Borgia, duc de Sermoneta et de Biselli, et don Jean Borgia, duc de Camerino et de Neppe, frères et neveux du môme illustrissime duc de Romagne, et à cet effet chacun des susnommés promet de concourir et de contribuer.
» Item; parce que, au temps des susdits différends, controverses et dissensions, est advenue la rébellion et occupation des États d'Urbin et de Camerino, les dits confédérés tous ensemble, et chacun d'eux, s'obligent à interposer leurs forces
pour la recouvrance des dits États, terres et lieux révoltés et occupés.
» Item; le dit illustrissime seigneur, duc de Romagne, promet de tenir à sa solde les mêmes stipendieri, et capitaines (condottieri) de la maison des Orsini et Vitelli, qu'il y tenait auparavant, etc..
» Item; rExxellence susdite entend et promet que les capitaines {condottieri} prénommés ne seront pas tous obligés à faire campagne à la suite de Son Excellence : il suffira que la campagne soit faite par l'un d'eux, choisi parmi eux à leur plaisir.
» Item; le susdit illustrissime seigneur duc promet que la Sainteté de Notre Seigneur ratifiera et confirmera tous les présents articles, et qu'il n'empêchera pas le réverendissime seigneur cardinal Orsini d'aller et de résider à Rome, tant que cela plaira à Sa Réverendissime Seigneurie.
» Item; parce que, entre la Sainteté de Notre Seigneur et Mcssire Jean Bentivoglio, existent quelques différends, les susdits seigneurs confédérés sont d'accord que tous ces diflérends doivent être remis à la décision du réverendissime cardinal Orsini et de Son Excellence le duc de Romagne, et du magnifique Pandolfo Petrucci, au jugement desquels doivent être portées toute appellation et réclamation ancienne {remota).
» Item; les susnommés seigneurs confédérés, tous, et chacun d'eux, s'obligent et s'engagent par leurs promesses, à chaque fois qu'ils en seront requis parle dit seigneur duc de Romagne, à consigner au pouvoir de Son Excellence un des fils légitimes de chacun d'eux, pour résider dans le lieu que Son Excellence fixera, et ce, tout le temps qu'elle jugera convenable.
» Item; tous les susnommés confédérés, et chacun d'eux, s'obligent et s'engagent par leur promesse, à chaque fois qu'ils apprendront qu'une machination quelconque serait faite contre quelqu'un d'entre eux, à la faire incontinent savoir à celui contre lequel elle serait faite, et à chacun des autres.
» Item; le dit seigneur duc, et tous les autres confédérés sont
d'accord^ que quiconque d'entre eux n'observera pas les promesses ci-dessus spécifiées, soit déclaré ennemi de tous, et que tous les autres soient obligés de concourir à la ruine des États qui n'observeraient pas les articles spécifiés ci-dessus.
» Donné à Imola^ le 28 octobre 1502.
César.
» Signé par moi Paul Orsini.
» Agapit, » Secrétaire du duc de Romagne. »
Le bref de ratification du Pape est adressé à son délégué Francesco Trocces *.
Ce gredin, Allemand, je croîs, comme Burchard, mais moins naïf, ne dépare pas la série des grandes utilités du Vatican. Protonotaire apostolique, homine de tête et d'exécution, et, dît Guîchardîn, confidatissimo d'Alexandre, pourquoi, fugitif de Rome, fut-il repris et étranglé quelque temps après sa mission à la cour du duc ? Le cordon strangulateur des disgraciés devenait une institution au Vatican, à l'instar du Sérail. Le procédé des Turcs semble avoir été transmis à Alexandre par son ami Bajazet, qui lui acheta, deniers comptants, l'empoisonnement de son frère Zîzim. Mais, dans la crise qui suivit la conférence de la Magione, la rancune meurtrière des Borgia eût été mieux justifiée contre un autre favori que Trocces, — le fameux Don Michel, ou Michelotto, qui venait de se laisser surprendre et battre par les Orsini.
4. Du 4 novembre loOâ. — Voy. Machiav., Legaùone al duca, ec.^ lett« Yiii.
Ce Michelotto, Espagnol, était un des affidés de la famille, l'époux prête-nom qui avait longtemps couvert d'un voile officiel de décence les relations du pape et de la Vanozza.
Par la défaite de ce capitaine, le duché d'Urbin était momentanément perdu. Peu de temps après. César signait avec le fils de Jean Bentivoglio ce traité non moins important que le pacte souscrit avec les Ursins, puisqu'il détachait de ceux-ci le seigneur de Bologne .^
« Entre Son Excellence le duc de Romagne, le prince de Squillaci et le prince de Bisegli, d'une part, et le magnifique gouvernement {reggimento), et Messire Jean Bentivoglio avec ses fils, pour Bologne, d'autre part, soit conclue une vraie et perpétuelle paix qui doit durer toujours, les amis de Tune des parties étant les amis de l'autre, et les ennemis de chacune des parties étant les ennemis de l'autre. Chacune des parties sera obligée de soutenir par les armes et avec les ressources de son État l'autre partie contre qui que ce soit, excepté le pape Alexandre Vi et le roi très chrétien de France.
» Item; Messire Jean Bentivoglio sera tenu d'assister Son Excellence le duc de Romagne pendant un an, à partir, comme terme, du jour de la conclusion du présent accord, et cela chaque fois qu'il conviendra et plaira au duc. Ce secours sera exigible pour une expédition ou deux, dans l'espace de six mois, et il consistera en cent hommes d'armes et cent arbalétriers à cheval, aux frais du dit Messire Jean.
» Item; le fils aîné, Annibal Bentivoglio, devra prendre pour femme la sœur de Tévôque d'Enna, nièce du duc de Romagne et de Valentinois. La mariée recevra en dot de la commune de Bologne la somme de trente-six mille florins d'or de chambre (di caméra) hypothéqués sur les biens personnels de Messire Jean Bentivoglio.
> Item; le pape devra confirmer à la commune de Bologne et à Messire Jean Bentivoglio tous les articles et privilèges qui leur ont été accordés antérieurement par un souverain pontife quelconque.
y Item ; le pape et le duc promettent que Sa Majesté le Roi de France, les Éminents Seigneurs Florentins et Son Excellence le duc de Ferrare^ garantiront l'observation des dits articles de la part du duc de Romagne.
» Item; le dit duc de Romagne entend être assisté par la susdite commune de Bologne sur le pied de cent hommes d'armes, et ce, continuellement pendant les cinq années qui suivront celle-ci, avec une solde montant à douze mille florins d'or de chambre {di caméra) pour chaque année. — A Imola, le 2 décembre 1502. >
Voici les deux pièges où le Basilic va prendre ses ennemis à sa glu, al vischio.
Ainsi, Machiavel décrira ce drame en poète, plusieurs années après. Sa prose de négociateur, pour moins accentuée qu'elle soit, n'est guère moins explicite sur le compte du terrible duc. D'abord, l'ambassadeur ne répond de rien. Témoin des premières manœuvres, des premiers circuits du serpent vers sa proie, il se borne à l'observer, ou le juge avec réticence. Puis, sa prudence enveloppe de précautions préalables sa sinistre prévision ; mais celle-ci ne tarde pas à se dégager.
Le progrès de sa pensée est curieux à suivre à cet égard.
Le 31 octobre, il ne sait pas si l'on marche à une réconciliation ou à la [guerre... Qui pourra le plus, qui cédera, du duc ou de ses ennemis ? Leurs Seigneuries
ont toutes lumières sur ce. point... Ses informations, à lui, ne sauraient lutter contre les clartés qui leur arrivent de divers points... Lui, n'en voit qu'un seul.
« A dire le cose di quà in due parole : dalF un canto si ragîona di accordo, dair altro si fanno le preparazioni da guerra : ora quello che si faccino o possino i suoi nimici, e se quesfo signore debbe calare loro, o no, Vostre Signorie, che hanno li avYÎsi d'ogni parte, ne faranno mlgliore indizio, che chi vede una cosa sola ^ »
Mais dans le post^scripium de cette lettre, écrit le lendemain, l'ambassadeur, qui sait faire parler les affldés du duc, rapporte une conversation avec l'un d'eux. Ce confident, faisant connaître à Machiavel une clause du traité avec les Orsinî, qui imposait à ceux-ci des conditions très rassurantes, laisse percer aussitôt 5on arrière-pensée touchant le sérieux de ce pacte.
« Disse bene questo, che in sui capitoli vi era un capitolo^ che li Orsini et Vitellozzo non fussino obbligati servire tutti personalmente il Duca, ma solamente un di loro per volta, e ridendo, disse : « Guarda che capitoli son questi. »
Ahl le bon billet!...
Ces réserves, dont nous verrons le négociateur se dégager peu à peu, outre qu'elles tiennent à son caractère prudent, sa précaire situation les justifie. Elle est bien humble, — très humble aussi l'attitude du pauvre grand