‹ Les MédicisChapitre 138 sur 262 · TRÈS-DOCTE, SALUT · texte numérisé non relu

TRÈS-DOCTE, SALUT

« 0 vierge, lustre de l'Italie, quelles actions de grâces exprimerai-je, quelles te rendrai-je que tu ne dédaignes pas de trouver égales, par l'honneur que je te rends, à la beauté de tes lettres I C'est une chose admirable, que de telles lettres puissent venir d'une femme (que dis-je, d'une femme!), bien plus, d'une jeune fille et d'une vierge! Que les siècles antiques ne nous opposent donc ni les Muses, ni les Sibylles, ni les F'ythies ; que les pythagoriciens ne nous objectent pas leurs femmes philosophes I Que les disciples de Socrate ne nous parlent pas de Diotime ou d'Aspasie ; que les monuments grecs ne vantent pas les poétesses Telesilla, Corinne, Sapho, Anyte, Érinne, Praxilla, Cléobuline et les autres 1 Croyons sans peine les auteurs romains nous assurant que les filles de Léiius et d'Hortensius, et que Cornélie, mère des Gracques, furent douées d'autant d'éloquence qu'on voudra le supposer. Nous savons assurément, nous savons que ce sexe n'a pas été condamné par la nature à la lenteur et à l'hébétude d'esprit. Les siècles passés, aussi, ont mérité cet éloge presque public, que nous trouvions que, pour certains objets, les plus vils esclaves sont parvenus à l'extrême faîte de la littérature ou de la philosophie. Mais, dans notre âge, où aussi peu d'hommes ont levé un peu haut la tête, toi seule, une jeune fille, tu existes cependant, qui manies au lieu de la laine

1. TiRABOScui, Storia delîa ktteratura Italiana, t. VI, lib. m, p. 857.

le livre, au lieu du fuseau le roseau, au lieu de l'aiguille le style, et qui n'enduis pas ta peau de céruse, mais d'encre le papyrus. Gela n'est pas plus usité et n'est pas moins rare, ou neuf, que si des violettes naissaient du milieu de la glace, des roses de la neige, des lys du givre. Que si TefTort pour ces études passe déjà pour un miracle, que dirons-nous du grand succès qui les couronne? Tu écris des lettres, ô Cassandra, fines, pénétrantes, élégantes, latines, et qui, bien que pleines tout à fait d'une certaine grâce de jeune fille et d'une douce simplicité de vierge, sont pourtant aussi merveilleusement graves et sensées. Nous avons lu aussi ton discours érudit, riche, sonore, illustre et plein d'une humeur gaie. Mais nous avons appris qu'il ne te manque pas une qualité spontanée qui fait parfois défaut aux grands orateurs. On dit en efiTet que, en dialectique, tu noues des nœuds qu'on ne pourrait nouer, tu en dénoues qui n'ont jamais été dénoués ou ne pourraient l'être par d'autres. Et tu possèdes si bien la philosophie, que tu défends vaillamment les questions proposées, et montres ta vigueur dans l'attaque, osant, toi, une vierge, lutter avec des hommes avec une telle force, dans le magnifique stade des doctrines, que ton sexe ne nuit pas à ton esprit, ton esprit à ta pudeur, ta pudeur àton génie. Et comme il n'est personne qui ne t'élèvepar ses louanges, toi-même, cependant, tu t'abaisses et te modères, et tu ne rejettes pas moins modestement à terre l'opinion que tous ont de toi, que tu n'y baisses tes yeux de vierge avec révérence et pudeur. Oh! qui donc me mènera là où je puisse contempler, ô vierge, ta face très chaste, où je puisse admirer ton port, ton extérieur et ton geste, où je recueille en mes oreilles altérées tes paroles que te versent goutte à goutte les Muses) pour qu'enfin, par ton souffle et ton influence, je devienne tout à coup un poète consommé^ et que je ne sois pas vaincu en vers ou par le Thrace Orphée, ou par Linus, bien que l'un ait pour aide comme mère, l'autre pour assistant comme père, Orphée Calliope, Linus le bel Apollon. J'étais en vérité, auparavant, accoutumé à admirer Jean de Pic de la Mirandole, qu'aucun autre mortel — je pense — ne surpasse en beauté et ne sur-

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monte dans tous les ordres de connaissance. Voici maintenant, ô Cassandra, que j'ai commencé à te vénérer immédiatement après et peut-être aussi déjà en concurrence avec lui. Que Dieu Très-Bon et Très-Grand seconde en toi de si beaux auspices, et, lorsque tu quitteras tes parents, puisses-tu obtenir un collaborateur et un conjoint qui ne soit pas indigne d'une si grande vertu, en sorte que cette flamme de naturel génie, qui a brillé maintenant quasi d'elle-même, éclate ensuite, aidée par un souffle abondant ou nourrie par de riches aliments l Ainsi soient dissipées entièrement toutes les ténèbres et les glaces des lettres languissantes et de l'ignorance. Adieu ! »

Politien réalisa son vœu. Il put accomplir auprès de la Muse Vénitienne ce pèlerinage dont il lui parlait comme de son rêve le plus cher : « — 0 qui me igitur statim sistat isticj ut facierrij virgOy tuant castissimam contempler^ ut habitumy cultum^ gestumque mirer^ ut dictata instillataque tibi a musis tuis verba^ quasi sitientibus auribus perbibamî »

Il faut se défier de ces admirations, de ces protestations, de ces extases, faire part à l'hyperbole, à la cadence... La visite à Cassandra n'est qu'un incident de ce voyage entrepris par ordre de Laurent pour acheter des livres et des vases grecs.

« — Magnifique patron, de Ferrare je vous écrivis ma dernière. Ensuite, j'ai trouvé à Padoue quelques bons livres, savoir : Simplicio, Du Ciel; Alexandre^ sur la Topique; Jean le Grammairien, De posterioribus et Elenchis; un David, De quelques points (TAristote, que nous n'avons pas à Florence... A Venise, j'ai trouvé quelques livres d'Archimède et de Héron, mathéma-

ticîens qui nous manquent; un Phomutus, De Deù^et autres bons ouvrages, si bien que le pape Jean a de quoi écrire... Le dit Messîre Zacharie m'a montré ce matin un vase de terre très ancien, qui lui a été envoyé nouvellement de Grèce, et il me dit que, s'il croyait qu'il vous plût, il vous l'enverrait volontiers avec deux autres petits vases aussi de terre. Je dis que cela me paraissait le bien propre de Votre Magnificence, et tandem ce sera à vous... Item je visitai hier soir cette Cassandra Fedele si lettrée, et je la saluai... etc.. de votre part. Et c'est, ô Laurent, chose admirable combien elle est versée non moins dans la langue vulgaire, et belle etiammeis oculis. Je la quittai «iupé/îé / Elle est votre partisane et parle de vous en toute connaissance, quasi te inttis et in cute norit. Elle viendra en tout cas un jour à Florence pour vous voir. Ainsi préparez- vous à lui [faire honneur *. »

Notez ce mélange macaronique. Écrites au venu de la pensée, ces correspondances familières prouvent que nos

1. a Magnifiée patrone, da Ferrara vi scripsî Tultima. A Padova poi trovai alcuni buoni libri, cioè Simplicio sopra el cielo, Alexandre sopra la topica, Giovan Grammatico sopra le posteriora et gli Elenchi, uno David sopra alcune cose de Âristotile, li quali non habbiamo in Firenze... In Vinegia ho trovato alcuni libri di Arçhimede et di Herone, mathematici che ad noi mancano, et uno Phornuto de Deis ; e altre cose buone. Tanto che Papa Janni hache scrivere per un pezzo... Un bellissimo vaso di terra antiquissimo mi mostrô stamattina detto messer Zaccheria, el quale nuovamente di Grecia gli è stato mandato ; et mi disse, che sel credessi vi piacessi, volentieri ve lo manderebbe con due altri vasetti pur di terra, lo dissi che mi pareva proprio cosa da V. M. et tandem saràvostro. ... Item visitai hiersera quella Cassandra Fidèle litterata, et salutai, ec,, ec, per vostra parte. E' cosa, Lorenzo, mirabile, ne meno in volgare che in latino, discretissima et meis oculis etiam bella. Partimmi stupito. Molto è vostra partigiana, et di voi parla con tutta practica, quasi te intus et in cute norit. Verra un di in ogni modo a Firenze a vedei*vi, sicchè apparecchiatevi a farle honore . . .

Venetiis, 20 junii 1491. »

(Laurent de MédiciSy par RoscoE, trad. Thurot, t. II, Append. n'^ xlvi, p. 416-419.)

SeO LES MÉDIGIS.

érudits pensaient aussi naturellement dans une langue que dans Tautre.

Ce mariage de la langue classique au toscan allait dégénérer en cet italien trivial aux désinences latines dans lequel le Mantouan Merlin Goccaie célébra les amours de Tonelli et deZanina.

Cancar, est verum, reposemus ambo^ Quam bonus ventus sofiat sub istis Frondibus dum sol nimio sboientat Rui'a calore *.

Peut-être faut-il reporter au chevalier Ulric de Hutfen le premier emploi de ce latin de cuisine happé au vol par l'auteur des Epistplœ obscurorum virorum sur les lèvres sorbonistes des prêcheurs de son temps. Mais, sans songer à la parodie, et tout au plus par un jeu d'esprit qui ne choquait pas leur goût d 'érudits polyglottes, les humanistes florentins combinèrent ^n un même texte l'idiome de Pétrarque et la langue du missel, sinon de Virgile et d'Horace. Témoin ce curieux sonnet de Laurent de Médicis :

AmieOy mira ben questa figura.

Et in arcano mentis reponatur, Ut magnus indè fructus extrahatur, Considerando ben la sua natura.

1. Zanitonella, quœ de amore Tonelli erga Zaninam tractât. Quae constat ex tredecim Sonolegiis, septem Ecclogis et una Strambottolegia. (Opu8 Merlini Goccaii, poetae Mantuani, macaronicoi'um ; Venetiis, apud Bevilacquam, 1564, p. 26.)

Amico, qtiesta è ruota di Ventura

Quee in eodem statu non firmatur,

Sed casibus diversis variatur,

E quai abbassa, e quai pone in altura. Mira che Vuno in cima è già montato.

Et alter est expositus ruinae,

E 7 terzo è in fondo d'ogni ben privato, Quartus adscendet jam. Nec quisquatn sine

Ragion di quel, che oprando lia meritato,

Secundum legis ordinem divinœ.

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