Pantagr.f livre H, chap. xxv
LUÏGÏ PULCI. — LE « MORGANTE MAGGÏORE ». 439
mands : au dix-neuvième siècle, les millions de Monte- Cristo miroitent à l'œil bourgeois. Les Rocambole aspirent au portefeuille de Rothschild, comme tel routier obscur, aux siècles des croisades, convoitait Tempire byzantin .
Et non-seulement l'aventure plaît pour le but où elle mène, mais elle a aussi sur tous Tattrait d'une vie plus intense et plus large, à laquelle, entraînée par le poète, l'imagination nous associe.
Le récit à demi sérieux de Pulci était bien approprié aux dispositions du public italien au quinzième siècle. L'intérêt romanesque s'y combine à la réflexion critique de manière à charmer les esprits les plus divers. Nulle croyance n'est heurtée de front : toutes sont atteintes par une ironie dont la pointe semble émoussée par la gaieté bouffonne qui la revêt. Qui rit ainsi de tout paraît ne rire que pour rire, — sans autre but, — et, comme dit maître François, « pour ce que rire est le propre de l'homme i. Souvent le lecteur ne sait pas bien oti finit le portrait héroïque, où commence la charge. L'auteur le sait-il bien lui-même? Le pouvait-on savoir à cet âge, flottant entre la raison moderne qui se lève et l'imagination chevaleresque et catholique dont les types s'effacent en jetant un suprême éclat? Scintillement folâtre, vif, rapide, comme ces lueurs ravivées par un souffle dans un foyer qui s'éteint 1 C'est le caractère et la séduction d'Arioste, de Pulci, son précurseur, son maître parfois.
Byron s'inspira du Morgante : il l'avait sur la table où il écrivait Don Juan.
En son œuvre d'une critique plus ouverte, plus profonde et plus large, le poète moderne se sentait sans doute en communion avec tous les génies qui, avec plus ou moins d'audace, mais dans une pensée émancipatrice commune, armèrent, au service de la Raison, rimagination et l'Ironie.
Elle va, la Muse guerrière, passant au fil de son glaive d'or les Déités créées par sa sœur la Muse théologienne. De Lucrèce à Lucien, à Pulci, à Rabelais, à ce Ludovici dont nous tirerons au jour le poème ignoré, à Sv^ift, à Voltaire, à Gœthe, l'impartial consécrateur des mythes défunts ou en train de mourir, à Byron et à Shelley, à Heine, l'arme se transmet maniée avec des escrimes diverses, sérieuse ou légère, familière ou sublime, franche ou voilée, insolente, solennelle, acérée de bon sens prosaïque, ornée de poétique fantaisie, mais
toujours tranchant, trouant la nue, éclairant la nuit.
In principio era il Verbo appresso a Dio,
Ed era Iddio il Verbo, e il Verbo lui ;
Quest' era nel principio, al parer mio,
E nulla si pu6 far sanza costui :
Per6, giusto Signor, benigno, e pio,
Mandami solo un deglî Angeli tui,
Che m' accompagni, e rechimi a memoria
Una famosa, antica, e degna storia ^.
1. Il Morgante Maggiore^ di Messer LuiGi Pulci Fiorentino, cant. i, stanz. 1.
LDIGI PDLCI. — LE « MORGANTE MAGGIORE «. 441
Sur ce pieux début, on s'attendrait à quelque œuvre édifiante. Le poète implore la Sainte Vierge, « Tépouse du Seigneur qui reçut les clés du ciel » *• Sans doute, — émule de Dante, — c'est vers la Jérusalem céleste que Pulci nous mène. Préludant par une dévote invocation, qu'il renouvelle en commençant et en terminant chacun des vingt-huit chants du poème, son luth séraphique rappelle la harpe de David, d'Ésaïe ou de Jean, le mystique théorbe accompagnant Thosanna des anges et des élus. Divins thiases de l'Apocalypse, que l'Angelico peignit dans un nimbe d'or, évoluant autour de la Triade sainte, à l'écho de vos hymnes vibre la lyre de ce chantre inspiré de la Madone et du Dieu Triple et Un ^ !
Salve Regina madré gloriosa^ Vita 6 speranza si dolce e soave ; A te per colpa dell'antica sposa, Piangendo e sospirando, gridiamo Âve In questa valle tanto lacrimosa :
Perô tu, che per noi volgi la chiave, Deh volgi i pietosi occhi al nostro esiglio, Mostrandoci, Maria dolce, il tuo figlio ^,
Gloria in excelsis Deo, e in Terra pace,