‹ Les MédicisChapitre 172 sur 262 · Don Quijote de la Mancha, part. I, cap. i · texte numérisé non relu

Don Quijote de la Mancha, part. I, cap. i

3. « n se remplit de tout ce qu'il lisait dans ces livres : enchantements, querelles, batailles, défis, blessures, cartels, amours, tourments et disparates impossibles; et il les casa si bien dans son imagination, qu'il prenait pour vérité toute la contexture des songes et des inventions qu'il lisait. Pour lui, il n'y avait pas d'histoire plus certaine dans le monde. Il disait que le Gid Ruy Diaz avait été un très-bon chevalier^ mais qu'il n'y avait pas de comparaison entre lui et le chevalier de l'Ar-

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para él no habia otra historia mas cierta en el mundo. Decia él que el Cid Ruy Diaz habia sido muy buen caballero ; pero que no ténia que ver con el caballero de la Ardiente Espada, que de solo un rêves habia partido por medio dos fierosydescomunales gîgantes. Mejor estaba con Bernardo del Carpio, porque en Ronces valles habia muerto à Roldan el encantado, valiéndose de la industria de Hercules cuando ahogô à Anteon el hijo de la Tierra entre los brazos. Decia mucho bien del gigante Morganle, porque con ser de aquella generacion gigantea, que todos son soberbios y descomedidos, él solo era afable y bien criado. Pero sobre todos estaba bien con Reinaldos de Montalban, y mas cuando le veia salir de su castillo, y robar cuantos topaba... »

C'est ainsi que Cervantes traite les héros de Tère catholique et féodale. Son livre, hostile à Tesprit des Croisades, qui ranimait encore, lui, le soldat de Lépanle, serait une double inconséquence s'il n'avait pas respecté de tout point, comme il la partageait, la théologie du Moyen-Age.

Aussi son chef-d'œuvre immortel, si profond comme investigation de la vie, comme étude de l'idéal et du réel qui s'opposent, le Don Quichotte arrête scrupuleusement sa critique devant le dogme religieux s'imposant

dente Épée, qui d'un seul revers avait coupé par la moitié deux féroces et prodigieux géants. Il admirait plus encore Bernard de Carpio, parce qu'à Roncevaux il avait occis Roland l'enchanté, usant de l'expédient d'Hercule, quand il souleva entre ses bras Antée, fils de la Terre. Il disait beaucoup de bien du géant Morgante, parce que, bien qu'il appartînt à cette race des géants, toute superbe et scélérate, seul il était affable et bien né. Mais entre tous il tenait en estime Renaud de Montauban, surtout quand il le voyait sortir de son -château et piller tout ce qui lui tombait sous la main ...»

[Don Quichotte de la Manche, I'® partie, chap. i.)

à la croyance d un hidalgo. Cervantes craint d'aborder, ou plutôt semble ignorer les questions redoutables auxquelles nous allons voir la critique des Italiens se jouer avec une gaieté, insoucieuse en apparence, mais pleine d'allusions hostiles, de traits dérobés et aigus. C'est que l'Inquisition espagnole fut autrement sérieuse que l'italien ne. Sur ce sol riche des produits de la poésie et de l'art, mais complètement stérilisé en philosophie, l'âpre génie des Ximénès et des Philippe II, soufflant comme un simoun, a séché tout germe de savoir positif et de libre pensée.

Entre nos poètes d'Italie et Cervantes, il y a d'ailleurs le concile de Trente, la réaction catholique suscitée en suite de la Réforme contre l'indépendance des esprits.

Pulci et TArioste, dans leur guerre au passé, furent donc plus favorisés que Cervantes par leur milieu, leur tradition et leur temps.

Les traits directs qu'ils lancent contre l'idéal chevaleresque effleurent en passant l'idéal et l'organisation catholiques. Les représentants poétiques de la Renaissance semblent deviner le lien qui, en dépit des points de vue opposés du catholicisme et de la chevalerie, associe le point d'honneur au dogme chrétien de la grâce. En cet accord, qui eût dû paraître impossible si les lois de la logique ordinaire ne subissaient pas dans la pratique d'apparentes exceptions, le Moyen-Age réalisa son unité morale. Le duel devint le jugement de Dieu. Au nom de l'Évangile, qui proscrit la vengeance, l'Église le

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condamne aujourd'hui ; sans manquer au même Évangile, elle put le consacrer jadis, puisqu'il était dans sa pensée, non une forme de vindicte individuelle, mais une expression de la justice céleste. Autrement, comment accorder le commandement : ^ Si quelqu'un te » frappe à la joue droite, présente-lui l'autre* », avec le précepte non moins impératif de don Diègue, en pareil cas :

Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage. Meurs ou tue '

Mieux éclairés aujourd'hui sur la légitimité de cette morale au point de vue chrétien, les catholiques, dans leur admiration pour un glorieux passé, n'en gardent pas moins une indulgence bien naturelle pour l'idéal chevaleresque, avec toutes ses conséquences. Cet idéal, dit le savant historien de VArt catholique^ « apparte- » nait exclusivement à l'Europe occidentale et n'avait )> commencé à y poindre qu'après J Invasion des Bar- » bares. Il n'était pas même contenu en germe dans » les catacombes, refuge de chrétiens parfois trop rési- » gnés, qui, à l'exemple de l'Agneau sans tache, priaient )) pour leurs bourreaux avant de se laisser égorger par » eux ; tandis que ceux qui s'intitulèrent plus tard les » chevaliers du Christ^ étaient plus ou moins des re- )t dresseurs de torts, dont le plus impardonnable était

i. ^'vanytïe selon SAINT Mathieu, ch. v, vers. 39. % CORNEILLE) Le Gidj act. I, se. vi.

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» un outrage fait à l'objet de leur culte, que cet objet )) fût visible ou invisible, dans le ciel ou sur la terre. » De là un ordre d'idées et de sentiments qui, après "^ avoir déconcerté longtemps le pédantisme des législa- » teurs, finit par se régulariser, et devint, en se com- » binant avec les institutions chrétiennes, l'âme des » sociétés nouvelles; de sorte qu'on y vît fleurir simulj> tanément l'idéal ascétique répondant à la cité de )) Dieu, et l'idéal chevaleresque répondant à la cité du )) monde*. »

Un judicieux critique, très au courant des poèmes semi-héroïques de l'Italie, raille agréablement cette confusion de l'idéal chevaleresque et de l'esprit chrétien que Chateaubriand mit des premiers en vogue.

« Il ne fallait pas aller, » observe Ginguené à propos d'un passage du Génie du Christianisme ^, « il ne fal- » lait pas aller jusqu'à établir un parallèle suivi entre le )) chevalier et le vrai chrétien ; car, dans l'énumération » de leurs vertus, il s'en trouve dont le rapprochement » fait remarquer entre eux des différences trop sensi- )> blés. Par exemple : « Le chevalier s'en allait à traj) vers le monde secourant la veuve et l'orphelin. Voilà » la charité de Jésus-Christ. » Je veux que les che- » valiers ne courussent d'aventures que pour exercer

i. De VArt chrétien, par A.-F. Rio; nouvelle édition; Paris, Hachette et G", et Fribourg-en-Brisgau, Herber, libraire, 1861, t. I, Introduction,

p. LVIII.

2. La Décade philosophique iJi* SLnnéGy ly* trimestre ; Paris, an X, n*28, p> 25 et 26 2* article sur le Génie du Chrietianismet par Ginguené»

» ces bonnes œuvres, reste toujours leur manière un » peu brutale de pratiquer la charité chrétienne. Ce » n'est point, si je ne me troinpe, à grands coups de » lance, de masse, de dague et d'épée à deux fendants, » que l'Évangile recommande aux hommes d'exercer » entre eux leur charité. « Le chevalier était tendre )) et délicat en amour. » En accordant que cela fût tou- » jours ainsi, vous ne croyez peut-être pas que c'était un » produit de TÉvangile. Qu'ont en effet de commun les » principes de la loi du Christ avec ces folies amoureuses » de nos preux qui s'en allaient ferrailler partout et )) contre tous pour la beauté de leurs dames ? >

Bien compris, cet idéal des a redresseurs de torts » légitime l'utopie épique des Roland et des Arthur. Restée si loin de l'idéal , la réalité à son tour justifie les poèmes héroï-comiques de Pulci, de Boiardo, d'Arioste.

La. quadruple contradiction du fait chevaleresque avec sa pratique féodale, de la morale évangélique avec le point d'honneur, de la Légende avec l'Histoire, de la Féerie avec le Mythe chrétien, est la clé de ce monde charmant et gouailleur où nous portera Morgante.

Montez, affermissez-vous sur ses larges épaules... N'ayez peur. Bien que de la race des révoltés, des foudroyés, des impies, le Titan est de bonne pâte, c afable y bien criado » . Sur le sein de sa mère, la vieille Ghê, la Terre-Nourrice, il vous portera sûrement. Bien revenu d'escalader le ciel, vous haussant à sa taille, il vous permettra de jeter sur l'Olympe un regard indiscret.

Morgante est de la complexîon physique et morale des honnêtes géants de Rabelais. Seulement, avec la force et la bonté, il n'a pas l'esprit et la culture de Grandgousier, Gargantua, Pantagruel. Il n'est pas, comme les membres de cette dynastie héroïque et savante, le chevalier redresseur de torts joint au sage semeur d'idées. Autre est son rôle dans l'épopée baptisée de son nom. Patient et colère tour à tour, crédule et borné, il est peuple. Il seconde avec un dévouement indtérable les aimables fous, les glorieux extravagants, dont le caprice prête sa trame au tissu d'une imagination railleuse qui sert de prétexte aux fantaisies du poète.

Au fond, dans l'imagination du conteur, comme en celle de la foule qu'il charme, le Roman de geste a laissé des traces plus profondes qu'il ne semblerait au premier abord.

Il n'est pas, comme pour le Gargantua et le Pantagruel^ un pur prétexte à la peinture et à la critique du monde contemporain, et tellement un prétexte qu'il n'apparaisse qu'entre temps pour relier autour d'une action des scènes de mœurs et des allégories philosophiques. Les héros de Rabelais, que tiennent-ils du Moyen-Age? Sont-ils des chevaliers? Où est leur dame? Rompre des lances n'est pas pour eux, comme pour le preux véritable, le but, la joie de la vie, mais un devoir que la justice ou l'intérêt impose momentanément. C'est ainsi que Pantagruel guerroie, qu'il « desconfit bien subtilement six cens soixante chevaliers des Dip-

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sodés* >. En somme, l'œuvre française n'emprunte à la littérature chevaleresque qu'un cadre pour y placer des personnages et des tableaux d'une allégorie supérieure, un type de monarque idéal, à la recherche de la science théorique et appliquée, entouré de beaux esprits peu chevaleresques. Lui-même, tout héros qu'il soit, est peu chevalier. Son héroïsme est pratique, — juste au niveau de ce que le devoir commande.

Évidemment, des œuvres de l'ordre de Pantagruel n'empruntent pas leur intérêt à l'esprit romanesque. Aventures de l'amour, amour de l'aventure : voilà l'immuable caractère du roman. De la Chanson de Roland aux Irois Mousquetaires^ l'attrait de ces œuvres est le même. En dépit des changements subis par les types qui la satisfont selon la civilisation qui se modifie, les besoins de l'imagination ne changent pas. Ce sont ces besoins qui créent à son heure le livre populaire : YAstrécy le Grand Cyrus^ ou Faublas.

Les sens travaillent à tes exploits, don Juan. Quelle eunesse n'a vibré dans la tienne? quel timide ne se hasarde en esprit sur les degrés de ton échelle de soie? Ceci est éternel comme les sens et le cœur. Quant aux autres types, modifiés d'après les conditions des époques, ils fixent le genre d'intérêt romanesque qui prévaut. Au Moyen -Age, on rêvait de seigneuries, de royaumes à conquérir, à gaaigner^ disaient les Nor-

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