lhid,y lib. XI, p
celui-là, misérable, se résout en larmes à l'instar de Narcisse. Tu cesseras, ô Sismunde^ de pleurer, quand tu auras cessé de chercher ton Alberia Albitia dans son ombre noire, et que tu commenceras à la poursuivre eh sa blanche lumière. Alors, en effet, . tu la trouveras d'autant plus belle que tu étais accoutumé de la voir, qu'elle sera plus éloignée de son ombre informe. Abstrais, je te prie, ton âme : là tu posséderas son Ame trèsbelle et à toi très-chère. Bien plusl De ton âme recueille-toi en Dieu : là tu contempleras l'idée très-belle d'après laquelle le divin Artiste avait créé ton Alberia. Et d'autant qu'elle est plus belle en la forme de son ouvrier qu'en elle-même , là , d'autant, avec plus de béatitude tu l'embrasseras. Adieu 1 — 1*"^ août 1^73, à Florence*. »
Ce jeune Florentin, Stufa, se distingua cinq ans après par son dévouement aux Médicîs, lors de Tattentat des Pazzi. Ce fut lui qui, apercevant de la -tribune des orgues le cadavre du frère de Laurent, appela au secours de celui-ci ^
Unissant sa plainte poétique aux consolations du philosophe, Politien célébra dans une élégie les vertus et les charmes d' Alberia :
« ...Hélas! tu condamnes en vain les astres cruels, 6 Sismunde, et tu invoques en vain des dieux sourds. 0 douleur ! Que de pleurs tu répands pour une épouse ravie I....
» Ton épouse a fui, hélas! hélas! telle que nul autre siècle n'en produisit de semblable , telle qu'aucun autre temps n'en apportera de pareille. Tout ce que la Nature possède de beauté, elle l'avait donné à une seule ; tout ce que la Grâce possède^ elle l'avait aussi donné à une seule. La candeur était infuse en son
1. Marsil. Fie, Op, omn.y t. I, Epist., lib. I, p. 617. % POLiTiANi Conjurât. PactianoBj anni 1478.
258 LES MÉDIGIS.
sang plein de suavité, telle que les lis éclatants de blancheur roffrent, mêlés aux roses empourprées. Ses gentils petits yeux rayonnaient comme un astre brillant; souvent Amour yalluma ses torches. Chaque fois qu'elle dénouait ses cheveUx épandus au hasard, Diane semblait paraître, redoutée des bêtes tremblantes des forêts ; ou , si elle les assemble encore par un lien d'or rutilant, Vénus semble apparaître, la chevelure peignée avec tout Fart de Cythûre... Tu succombes, 6 Alberia, fraudée de ta première jeunesse, quand tu accomplissais les trois lustres de ta vie *. »
Marsile paraît tout entier, maïs trop souvent le même, dans sa correspondance. Il' faut se borner et choisir, mais le suivre jusqu'au bout de ces sortes de mémoires
1» Heu ! frustra crudelia sidéra damnas,
Sismunde, et frustra numina surda vocas. Proli dolor! Ah! quantos rapta pro conjuge fictus
Ingeminas !
Uxor abest, heu ! heu ! sed qualem uulla tulerunt
Sœcula, sed qualem tempera nulla ferent. Uni quicquid habet dederat natura decoris ;
Uni etiam dederat gratta quicquid habet. Gandor erat dulci suifusus sanguine, qualem
Àlba ferunt rubris lilia mixta rosis.
Ut nitidum lœti radiabant sidus ocelli ;
Saepe amor accensas rettulit inde faces. Solverat effusos quotiens sine legc capilios,
Infesta est trepidis \isa Diana feris ; Sive iterum adductos fulvum coUegit in aurum,
Compta cytheriaco est pectine visa Venus.
Occidis, Albiere, prima fraudata juventa, Ëxigeres vitse cum tria lustra tuîe.
ÀNGEL Polit. Oper. omn., Elegia sive Epicedion in Albiere AlbicicR immaturum exitum ad Sismundum Stupham ejus sponsum. — In-folio ; Venetiis, in œdibus Aldi Romani, mense Julio MIID(1498). Impetravimus ab lUustmsimo Senatu Veneto in hoc libro idem quod in aliis nostris.)
écrits par lui sous forme de lettres. La vie de tels hommes, tout intérieure et sans faits, c'est Thistoire de iQur pensée et de leurs travaux, et quand, comme le successeur de Gemiste Pléthon, ils marquèrent moins par la valeur de leurs œuvres que par leur action sur les esprits, Texposé des rapports qu'ils entretinrent avec leur milieu. Marsile, dans les douze livres de ses Lettres, nous a ménagé les éléments d'une telle histoire : précaution, du reste, commune aux principaux écrivains de ce temps.
Se seraient-ils livrés à de tels frais de pensée et de bien-dire, ces infatigables épistoliers, s'ils n'eussent pas mis en tiers dans leur correspondance la postérité, le genre humain, auquel Ficin s'adresse d'ailleurs directement?
c Marsile Ficin donne au genre humain le salut, savoir la connaissance et le respect de soi. — Marsilius Ficinus horninum gêner i:.„ Quid tamdiu vitupéras, homo, mundum tamquam immundum., . Mundus certe, quamvis a ratione quadam pulcherrima optimaque disponatur,,., tibi tamen immundus est, quia immundus vivis in mundo^. »
Le grave Marsile ne hait pas le calembour.
Mais le jeu de mots favori qui revient , comme trop d'autres choses en cette correspondance, c'est l'éternelle allusion aux Medicus y Medici^ Medicis I « — Si Florence avait des médecins pareils aux Médicis
i. Epiit.i lib. li, p. 738.
{medicos medicis) qu'elle a , jamais elle ne serait ma- • lade,... etc. (I) »
Eafin, nul n'est oublié dans ce flux épistolaire : philosophes, rhéteurs, antiquaires, poètes, médecins, astrenomes, prélats et princes, et jusqu'à... Ficin, carTindigable ratiocinateur s'écrit à lui-même entre temps.
Dans la lettre portant cette rubrique : Benefacta maie locata malefacta arbitror : — Marsilim Marsilio Ficino^ il se console de l'ingratitude des hommes par la réflexion suivante :
c D'après l'exemple d'Âristote, il ne fallait pas donner à cet homme, mais àThomme ; à l'exemple de Platon, il ne fallait pas donner à cet homme, mais à Dieu. »
L'homme, en Ficin, est suffisamment connu. Éclairée par la pléiade dont il fut le centre intellectuel, sa physionomie, un peu terne sans ce reflet, se détache assez de son cadre pour que, derrière le plus abstrait des abstracteurs, l'artiste (chacun l'était en ce milieu) se découvre sans trop d'effort et intéresse.
Aussi bien , sans ce côté vivant de sa personne et de son œuvre, Marsile eût-il obtenu le rang qu'il occupe aux yeux de ses contemporains et de la génération qui les suivit ? Aurait-il passé pour « le plus grand homme de Florence *» ? C'est demander si Platon, son immortel aïeul, eût gagné sa gloire à écrire des phrases comme