DE CHRISTIANA RELIGIONE LIBER
Le traité de la Religion chrétienne est un manifeste de la foi catholicjpe de Ficin et comme une sorte d'apologie préalable de son orthodoxie contestée.
En dépit des efforts du néo-platonicien pour se contenir dans les limites de la croyance révélée, on aperçoit qu'il poursuit un but supérieur. Fidèle autant que possible à la pensée de Gémisle, il s'attache à concilier des traditions adverses, associant les dogmes issus de la Judée aux théories des penseurs grecs, aux mythes des théologies orientales et helléniques. D'après cette conception, dominée par le syncrétisme rationaliste de son maître byzantin, le christianisme peut aboutir à une interprétation symbolique assez rapprochée du système de Pléthon.
La métaphysique polythéiste gardait d'ailleurs une place dans la théologie catholique. Laissons de côté le gnosticisme qui a laissé tant de traces dans son dogme, et qui réduisait la personne humaine du Logos à une
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apparence, fort semblable aux théophanies des divinités de rOlympe, à celle de Zeus et d'Hermès, par exemple, dans la légende de Philémon et Baucis. Directement inspirée parla philosophie alexandri rie, l'hérésied'Origène marque la transition du polythéisme néo-platonicien au catholicisme définitif. Selon cet ingénieux et clément esprit (il admettait la réconciliation finale avec Dieu des réprouvés et même des démons), « ce vaste enchaînement » de puissances qui compose Tunivers, au lieu d'être » l'effet des ordonnances du créateur, n'est, comme » Tordre humain, qu'une suite des déterminations spon- » tanées des diverses créatures. — Je pense, dit-il » dans le Periarchon^ que ce n'est pas fortuitement que » telle fonction est la propriété de tel ange ; par exemple, » que Raphaël a la charge de guérir et de veiller à la )) médecine ; Gabriel, la direction des guerres ; Michel, )) le soin des prières et des supplications des hommes. » Il faut croire qu'ils ont acquis ces divers offices, cha- )) cun par l'effet de ses mérites particuliers, en raison )) du zèle et des vertus qu'ils ont déployés antérieurement )) à l'établissement de ce monde. — On ne pouvait dé- » crire plus largement la liberté. Les poétiques déités du )) monde hellénique sont donc reçues par Origène, au )) moins dans leur forme générale et leur fonction, sinon î dans leur qualité de naissance, et non-seulement » celles de la nature physique. Pan, Gérés, les Nymphes; » mais celles mêmes de la nature morale, Apollon, Mer- » cure, les Muses. Ges êtres ne sont point à ses yeux de
» vains fantômes de Timagination des hommes, mais de » véritables vivants* . »
Au moment où il devient le culte officiel, sous Constantin (312), le christianisme se préoccupait surtout de s'agréger les doctrines comme les forces du monde converti ou rallié. De là ses avances à la philosophie et aux philosophes, et, chez les chefs de la hiérarchie, une largeur remarquable de conduite et de vues.
La pensée qui dirigea Ficin fut celle d'Abélard au Moyen- Age: elle ne cessa jamais d'être représentée dans rÉglise, avant qu'elle reparût mieux accusée dans le De christiana religione du disciple et du continuateur amendé de Pléthon.
L^Église elle-même ne semblait-elle pas autoriser cette tentative par son attitude dans le passé à l'égard des doctrines fondamentales du christianisme formulées par Paul et par Augustin?
Tenue à les respecter en principe, elle avait bien su, dans les mauvais jours où elle exerça une influence civilisatrice incontestable, en atténuer les trop dangereux effets.
En elle-même, la théorie évangélique est une doctrine de renoncement et, pour ainsi parler, d'exception.
Un petit nombre de prédestinés attendant Tavénement prochain de Jésus ; puis, quand les démentis infli-
1. Encyclopédie nouve/^e, par P. Leroux et Jean Reynaud, article Ongène, p. 127, col. 2, et p. 128, col. 1; Paris, 1843.
gés parles faits à la théorie première forcèrent de reculer indéfiniment le règne du Christ, ces élus remplaçant l'espoir du millenium par l'expectative de la résurrection corporelle, l'idée d'une société de croyants étrangère au monde, et qui le dédaigne pour le ciel, tel est le fond de la doctrine chrétienne. La notion du salut personnel de l'âme, de l'expiation par le sang divin, y atteint la même conséquence que, dans le Bouddhisme, le dogme du repos de l'Esprit cherché dans le Nirvana ou le final anéantissement delà matière.
Ces deux théories, d'ailleurs, seconfondant sans cesse, se repoussent constamment. C'est là un fait curieux qui tient sans doute à l'individualiste génie de l'Occident chrétien, à l'esprit panthéiste du bouddhiste Orient. Mais dans le christianisme, comme dans le bouddhisme, on oublie le fondement anti-social de la doctrine devant les services sociaux qu'elle rendit à son heure.
Le catholicisme en particulier se recommande comme une transformation populaire des notions de progrès moral, de fraternité, d'unité humaine, que la Grèce avait posées, que Rome propagea par la discipline de ses armes et de sa loi.
Aussi l'honneur de l'Église est-il d'avoir continué Rome à cet égard, tempérant par la pratique cette orthodoxie exclusive qu'elle est contrainte d'admettre en principe.
C'est la grandeur et la force du catholicisme, d'avoir été moins une doctrine qu'une organisation sociale, une
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forme de développement humain. Constantin lui fit cet avenir, en soudant à la tradition romaine la théologie de saint Paul.
Il disciplina comme instrument de règne les forces indépendantes d'un nouveau mysticisme. La hiérarchie religieuse, constituée par Talliance de la société chrétienne avec le pouvoir temporel, finira par assurer à Tégard de celui-ci l'indépendance et par suite la supériorité de l'autorité spirituelle qu'elle représentait. L'Église dès lors fut moins préoccupée de questions théologiques que de problèmes sociaux. Réglementer les mœurs de l'aris- , locratie féodale, dont la barbarie, remontant par delà le droit romain, s'attaquait à la monogamie, défendre les classes inférieures au nom de l'égalité devant Dieu, amoindrir les conflits entre les puissances qui morcelaient les nations encore en germe, tel fut le rôle de la papauté. Sa persévérante politique se [résume dans la Trêve de Dieu, dans les canons sur le divorce et les mariages consanguins.
En vrai platonicien qu'il est, Marsile établit d'abord la connexion de la philosophie avec la religion. S'appuyant de la révélation hébraïque et des traditions égyptiennes et persanes, de la légende orphique et des souvenirs du polythéisme romain, il déclare que prêtres et sages ont toujours poursuivi une foi commune. Ces deux classes de théologiens ne diffèrent dans leur recherche du divin que par le mode que chacune d'elles y emploie plus spécialement.
€ Notre âme, comme dit noire Platon, ne pouvant reyoler vers le Père et la Patrie céleste qu'au moyen de deux ailes, savoir par l'intelligence et par la volonté, et le philosophe se servant, à cet effet, surtout de l'intelligence, le prêtre, de la volonté; — attendu que Tintelligence iltumine la volonté, et la volonté éclaire Tintelligence, il est évident que les premiers qui, par l'intelligence, ou découvrirent d'eux-mêmes, ou pénétrèrent au moyen de la révélation le Divin , ont les premiers cultivé ce Divin par la volonté, et enseigné aux autres le culte légitime et la raison de ces choses. 9
De son commerce avec le suave poète de Tldéal, le style de Ficin a gardé quelques lueurs ; il renvoie parfois Fécho du verbe ému et brillant qui suspendait Athènes aux lèvres de Platon. Il a par instant sa période harmonieuse, colorée et calme , déroulée en longs circuits comme un thiase d'initiés.
c Notre Platon, dans son Proiagoras, tient pour la marque insigne de notre divinité, que nous seuls sur la terre, comme participants de la nature divine, et en vertu d'une certaine parenté, nous reconnaissons Dieu, nous le désirons, nous l'invoquons comme auteur, nous l'aimons comme père, nous le vénérons comme roi, nous le craignons comme maître. Ainsi, en effet, que le soleil n'est pas aperçu sans le soleil, que l'air sans l'air n'est pas entendu, et que l'œil plein de lumière voit la lumière, que l'oreille pleine d'air entend résonner Tair, ainsi Dieu ne saurait être connu sans Dieu. Mais l'àme, pleine de Dieu, s'élève autant en Dieu, qu'éclairée par la divine lumière elle reconnaît Dieu, et qu'enflammée par le feu divin elle a soif de lui ; car elle ne s'élève à l'essence suprême et infinie que par la vertu du suprême et de l'infini, par où Tàme est faite temple de Dieu, selon l'opinion de Xistos le Pythagorique, qui estime que le temple du vrai Dieu éternel ne saurait périr jamais. >
Et Ficin dit ici magnifiquement : a Deum agitai mens humana quotidie, »
U y a là, pourtant, superbement rendue, une équivoque, où perce Tindécision du philosophe entre le déisme et le panthéisme pur. Son énoncé appelle nécessairement la réciproque : Deus agitât mentem humanam quotidie. Et Ton entend comme l'écho anticipé d'un dogmatisme inflexible, comme une intuition entrevue du théorème spînoziste :
« La pensée est un attribut de Dieu; en d'autres » termes, Dieu est une chose pensante. »
« Les pensées particulières, je veux dire telle ou telle * pensée, sont autant de modes qui expriment la nature > de Dieu d'une certaine façon déterminée. Il faut donc » que cet attribut, dont toutes les pensées particulières » enveloppent le concept, et par lequel toutes sont con- » çues, convienne nécessairement à Dieu. La pensée » est donc un des attributs infinis de Dieu, lequel ex- » prime son infinie et éternelle essence; en d'autres » termes, Dieu est une chose pensante, c. q. r. d. ^ »
Mais, répétons-le, Ficin n'a pas cette unité de doctrine. Immédiatement après la formule où son panthéisme se laisse apercevoir, sa foi au Dieu personnel et vivant éclate dans ce transport enthousiaste :
« Pour Dieu brûle notre cœur, pour Dieu noire poitrine sou' pire, la latigue louchante, la tête, les mains, les genoux