DES INCONSÉQUENCES ET DES VARIÉTÉS DANS
l’espèce humaine.
Rien ne s’oublie si vite que la bassesse de son origine, que les privations auxquelles une condition misérable nous avait condamnés. A voir l’arrogance des parvenus et leurs emportemens à la plus légère contrariété, on croirait qu’ils sont tous sortis du sein de l’opulence et des grandeurs.
C’est une étrange espèce que cellede l’homme! tout le mal qu’on peut en dire est croyable, et tout le bien qu’on en publie est vrai. 11 étonne par ses vertus, il éblouit par ses lumières, il indigne par ses vices, il humilie ses semblables par son ignorance et ses goûts dépravés : chez l’un la sagesse et la raison se trouvent au plus haut degré; dans l’autre l’imprévoyance, l’ingratitude et une brutalité léioce forment im monstrueux assemblage. Voilà ce qui rend les
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jngemens que l’on porte sur rhumanitë en gênerai aussi injustes qn’absurdeS.
Il y a des naturels pervers que l’éducation , les faveurs de la fortune et l’autorité de l’exemple ne corrigent pas : il en est de si parfaits que la misère et le délaissement ne peuvent les abattre : ils demeurent intacts dans l’adversité et en arquièrent plus de prix.
Qu'est la probité de tous les riches, de tous les grands, en comparaison de celle de l’indigent qui lui sacrifie ses jouissances et jusqu’à sa liberté, qui préfère pouvoir s’honorer toujours, au frivole avantage d’étre honoré des autres.
DES avantages de LA VERTU.
Il est plus aisé de se monter à la vertu et de s’y soutenir, que d’acquérir de la célébrité dans les . arts et de la conserver. Quelle différence cependant pour le bonheur de la vie entre ces deux élévations! A la première est attachée une ]nuissance pure et inaltérable; à l’autre un succès passager et que l’envie nous conteste.
La vertu modeste n’eûl-elle que l’avantage de n’excker la jalousie de personne et de désarmer la haine , c’en serait assez pour la faire •dopter par tous ceux qui chérissent le repos.
Quand il serait vrai que la vertu fit quelquefois des dupes , le vice amène tant de regrets et de misères après lui, qu’une raison éclairée ne devrait pas balancer entre l’un et l’autre.
De tous les égaremens de l’imagination, le plus excusable c’est la pensée de rendre les habitans d’un empire sages et heureux. Mais est-il un propriétaire de domaines quelque riche, quelque bon, quel qu’éclairé qu’il soit, qui pourrait se flatter d’écarter du seul village qu’il dominerait les vices et les passions qui en troublent les familles? par^uels moyens inspirera -t-iü’amour du travail à celui qui se complaît dans la langueur et l’oisiveté ? comment adoucira-t-il le caractère sauvage du père que le cri de ses en- £ans importune? est-ce avec des leçons, des discours qu’il éteindra cette soif toujours renaissante dont les effcLs sont la stupidité ou la fureur? sa douceur et sa générosité refroidirontelles les sens de la villageoise en proie à d’ardens (^esirs, et dont les regards sollicitent ce* qu’elle n’a pas la patience d’attendre ni le pouvoir d’inspirer? fera-t-il naître la piélé filiale parmi des individus inaccessibles aux émotions de la nature, et qui regardent les soins qu’ils ont reçus comme des devoirs et non comme des bienfaits?
Puisqu’il n’appartient pas aux puissances de la terre tout investies qu’elles soiént d’une autorité sans limites, de purifier l’humanité et d’en faire l’ornement de leur domination , élevonsnous au-dessus d’elle , efforçons-nous d’attirer vers nous quelques êtres dignes de respirer le même air; de participer aux mêmes principes d’existence, et abandonnoüs la multitude à ses vilspenchans et à ses habitudes honteuses*
d’un gouvernement idéal.
De tous les étals, le seul qui pourrait espérer de voir régner dans son sein la paix et la vertu, serait celui qui, séparé de tous les autres par l’immensité des mers, ne présenterait point d’attraits à une domination étrangère, qui n’ayant point une dette nationale à acquitter,, n’aurait point d’intérêt à créer des passions lucratives; dont le trésor publicjserait la richesse commune , et consacré à repousser les calamités et les fléaux delà nature; où le droit de nourrir et d’élever ses enfans ne serait point une charge, mais un privilège qu’on risquerait de perdre par l’abus qu’on en ferait; où les femmes trouveraient dans la loi une protection contre latyrannie conjugale; où la religion aurait pour
niinistres des vieillards éprouvés par une vie chaste, investis d’une autorité conquise par une^ piété exemplaire ,• où la pauvreté ne serait honteuse que lorsqu’elle serait née de l’oisiveté; où> la science la plus honorée serait celle qui nmlti-i plierait les. productions de la terre, éloignerait les infirmités et soulagerait les douleurs. Si l’on venait à m’apprendre qu’uiï semblable gouver^ nement fût favorisé d’une température douce et salutaire, et accueillît l’étranger qui voudrait s y réfugier, tous mes vœux se borneraient à i aller vivre et mourir sous ses lois.'