‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 23 sur 95 · DE LA GOURMANDISE · texte numérisé non relu

DE LA GOURMANDISE

De tous les défauts , celui qui parait le plus dégrader l’espèce humaine et la rapprocher davantage de c. lle des animaux, c’est la gourmandise. Qu’elles sont payées cher les jouissances attachées à ce vice honteux I le moindre de ses incoii v éniens, c’est de concentrer l’homme dans )a matière, de le rendre inliabile aux affaires, d’écarter de lui les charmes de l’imagination, de lui faire perdre la délicatesse et les grâces de l’esprit, de le plonger dans une rêverie sombre et dans l’assoupissement..

Si les gourmands sont parfois généreux , leur générosité tient à leur passion favorite , ce ne sont pas les hommes qu’ils aiment , ce sont des convives qu’ils affectionnent. Il existe entre eux une émulation d’appétit et de recherche pour les mets qu’ils dévorent de tous leurs sensi.

La louange qui flatte le plus un gourmand, .c’est celle d’avoir un goût fin , un palais délicat, et surtout un cuisinier excellent : peu lui ixn-

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porte ^ que celui qu’il presse d’accumuler mets sur mets, gémisse sous le poids d’une digeslioa laborieuse, qu’il supporte dans une nuit longue et agitée la peine de son intempérance et de sa funeste docilité! Rien ne lui paraît si naturel, que decesserde vivre, lorsqu’on vient indifférent au plaisir qu’il préfère à tous les autres. Ce que la pensée de la mort a pour lui de plus pénible , c’est qu’elle le séparera pour jamais de la table et des convives. S’il pouvait se persuader que la récompense des élus sera d’assister et de prendre part à des banquets où s’étalera une magnificence divine , il envierait leur sort , et ferait peut-être quelques sacrifices sur la terre pour se rendre digne d’être admis à ces éternels festins.

Faut-il s’étonner si les gourmands passent de la table au jeu? Et de quoi sont-ils capables après avoir amplement satisfait leur appétit? les accens de la musique ne peuvent ranimer leurs sens engourdis ; il ne leur faudrait pas moins pour les rendre sensibles que la musique d’Orphée qui ébranlait les rochers. Aussi le poète imprudent qui se hasarde ù leur lire quelques vers inspirés par une muse grave et sublime , ne tarde pas à voir ses lourds auditeurs tomber

dans la profondeur du sommeil, et couvrir sa voix de leurs bruyants soupirs.

Si le gourmand mettait en balance ce que lui procure sa jouissance habituelle avec ce qu’elle lui enlève de force morale et de calme dans les sens , de liberté dans la pensée et d’aptitude aux affections du cœur, aux plaisirs délicats, il reconnaîtrait combien il est victime de sa passion animale. Je ne parle pas des infirmités qui abrégeront ses jours ou appesantiront sa vieillesse, du supplice qu’il éprouvera, si l’infortune vient le condamner à une diète rigoureuse ; de l’isolement où il se trouvera lorsqu’il n’offrira à la i société que le regret de ne pouvoir plus réunir autour de lui des convives.

Si la gourmandise avilit les hommes , quel préjudice ne porte-t-elle pas aux âgrémens des femmes. Qui peut voir sans dégoût une créature douce et délicate absorber avec un appétit dévorant des alimens qui nourriraient une famille, déchirer avec des dents éblouissantes de blan- . cheur des membres d’animaux , et humecter ses lèvres du jus qui en découle ?

^ Les femmes se plaignent souvent de leur estomac: il auraitLien plus le droit de Se plaindre d’elles. Que d’ennuis, que de vapeurs, que de

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migraines elles éprouveraient de moins, si elles ne donnaient à la nature que ce qu’elle exige pour entretenir la fraîcheur de leur teint, la souplesse de leur membres , et les belles proportions qui> forment leur ensemble.

. Le choix des mets , un goût raffiné s’allient très-bien avec la grâce et la délicatesse. L’ap- , parence de la friandise , loin de déplaire, n’est pas sans agrément. On serait lâché que des êtres qui nous touchent de si près , ne payassent point un tribut à l’appétit ; mais il faut qu’il ne soit chez elles que le signe d’une santé vive et brillante. Leurs repas doivent paraître plutôt un amusement qu’un besoin , et plutôt encore une distraction qu’une affaire. ^ itiw..

• DU SATOIKl.

La science est une véritable richesse , et c’est de celle-là qu’il est permis d’être avare , non pour l’ensevelir , mais pour l’accroître.

L’ignorant croit toujours en savoir assez , et le savant gémit de n’en pas savoir davantage.

11 n’y a pas de temps à perdre dans la vie, pour former le trésor de science qui préserve l’esprit et le jugement de cette pauvreté, de cette indigence qui se découvrent trop souvent , et nous exposent à rougir à nos propres yeux.

C’est par une espèce de cynisme qu’un homme

. «orVElOM-

du inonde se pare de son ignorance. Il al’effron* terie de Diogène , qui se glorîGait de sa nudité.

L’ami des sciences^ avec ses livres , ses cartes et scs instrumens , s’aperçoit à peine qu’il lui manque quelque chose pour être compté au nombre des riches. Ceux-ci le trouvent pauvre, tandis que lui , de la hauteur de son intelligence et du milieu des ornémens de son esprit, abaisse sur eux un regard de pitié , et les envisage comme des misérables : il est dans une grande sécurité sur le bien qu’il chérit j les révolutions du temps et des empires ne peuvent le lui enlever. Si un incendie, une grande catastrophe de la nature jettent l’épouvante dans la cité qu’il habite , il se réfugiera avec son trésor sur le sommet d’une montagne , et là , il bravera tous les élémens. Habitué à une vie sobre , il faudra que la terre devienne bien stérile pour qu’il ne trouve pas de quoi se nourrir. La cupidité ne le poursuivra pas dans sou asile, et à moins qu’il n’ait alors le malheur d’étre époux ou père, il lui faudra peu de courage pour abandonner sa destinée à la nature qui est sa souveraine.

Que sont les jouissances du riche en comparaison de ce calme dans lequel repose l’ame du savant ?^Toutes ses passions sont éteintes dans

le désir qu’il a d’étendre , de fortifier ses connaissances. Ses anais sont d’ifiustres morts qui vivent encore pour lui , qu’il interroge lorsqu’il lui plaît, avec lesquels il cesse de converser lorsque leur entretien fatigue son esprit. U leur fait répéter ce qu’il n’a pas bien compris, il les éloigne, il les rapproche à son gré , il les réfute sans blesser leur orgueil. Tant qu’il se plaît avec eux , il n’a rien à envier aux autres hommes. C’est à lui s^ que lés heureux de ce monde devraient porter envie, s’ils con^ naissaient, tout son bonheur, s’ils avaient queLqu’idée du charme de son indépendanccé U aura cela de commun avec l’avarè que , plus il dissimulera sa richesse , plus il en jouira paisiblement, et qu’elle s’accroîtra ense gardant de la prodiguer. £t qn’impoite à l’homme studieux qu’on connaisse ou qu’on ignore ce qu'il sait! s’il vit pour lui seul , est- il bien des gens qui aient le droit de lui en faire un crime ? Ce monde dont il s’est retiré, mérite-t-il qu’on lui sacrifie son repos, et qu’on s’expose à sa censure , à son mépris pour en obtenir le suffrage ? he savant qui laisse à la société le fruit de ses méditations , lui a payé son tribut ; il lui donne plus qu’il n’en aurait reçu éh vivant an milieu d’elle.

Malbear à celui chez lequel le goljt de. l’etude arrive dans un âge avancé : il n’a plus le temps de devenir riche en savoir ,• le peu qu’il •acquerra ne servira qu’à lui faire éprouver le regret d’être resté si pauvre; ses acquisitions lui paraîtront incertaines , ses propriétés -sans fondement ; ses organes affaibhs par l’âge rendront son travail difficile etsouvent infructueux. C’est dans la jeunesse seule qu’on a la force et le courage de défricher la science , de l’ensemencer, d’en voir mûrir les fruits, de les recueillir, de les conserver, de i’en créer des alïmens assez substantiels pour nous soutenir jusque dans la décrépitude. !

Il est des branches de la science auxquelles on peut s’attacher, sur lesquelles il est possible de se soutenir , d’alimenter son esprit. Mais , 'qu’il y a loin de cette propriété partielleà celle du riche domaine qui constitue le véritable savoir. Un botaniste , un chimiste , un géographe trouveront sans doute dans l’objet de leur étude des distractions heureuses ; ils feront des découvertes qui satisferont leur, esprit; mais leur activité aura son terme , leur ardeuc se - refroidira', ils ne s& délasseront pas d’un travail sur un autre, leur esprit finira par éprouver ce dégoût qu’on ressent à la vue des

'mêmes mets. Ce danger n’est pa.s à craindre pour l’homme qui passe de l’étude d’Homère

• à celle de Cicéron , qui s’éloigne de cet ora- « leur pour aller penser avec Tacite dont il n’abandonnera les savans tableaux que pour en

. aller contempher un plus grand , que le premier des naturalistes développe sous ses yeux : après l’avoir admiré dans tous ses détails, il reviendra à ceux de Virgile dont il se séparera

• pour fortifier son âme avec ce philosophe aimable ^ui a su prêter à la morale le charme de la poésie : lorsque les trésors de l’antiquité seront épuisés pour lui , l’Italie lui fournira de nouvelles richesses ; et après qu’il se' les sera appropriées , il mettra à contribution celles de l’Angleterre.,'’ de la Germanie, sa s<}if ardente ne s’éteindra pas même en s’abreuvant de tout ce que le génie a produit dans les deux siècles qui ont illustré la France.

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