‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 25 sur 95 · RÉALISER · texte numérisé non relu

RÉALISER

Des mémoires, peut-être infidèles, nous ont fait une peinture séduisante des mœurs des habilans du Paraguai , gouvernés par d’habUes missionnaires. Si on en croit ce qu’on nous a

dit de ces paisibles colons , leurs intérêts se trouvaient en harmonie avec leure vertus , ils travaillaient pour le bonheur commun et puisaient à cette source tout ce qui pouvait assurer la f^icité individoeUe. Un seul membre de <5ette société ne pouvait souffrir, sans que le corps entier n’en éprouvât une légère altération dans son aisance habituelle. Le travail public fesait la richesseetlà prospérité de tous; chacun avait intérêt à s’encourager mutuellement par l’exemple. L’intempérance d’un seul paraissait une injustice, parce qu’elle semblait être une usurpation sur le bien général. Le luxe eût été considéré comme un vol, l’ambition comme une audace téméraire : on mettait sa grandeur k n’étre pas au-dessous de ses égaux, et l’on plaçait sa gloire dans la frugalité. La fécondité des épouses était honorée, parce qu’elle accroissait la grande famille. Les pères étaient jaloux d’ofirir en tribut à la république des enfans dociles et laborieux. Les lois étaient si simples, qii’on les considérait moins comme des ordres que comme des réglemens que l’éqüitéprescrivait. La religion se bornait à remercier le ciel de ses faveurs, et à i^efforcer de s’en rendre digne par une humble résignation à tous ses décrets. Les ministres exhortaient.

encourageaient et menaçaient rarement. La vieillesse était respectée, soulagée, parce qu’elle n’était que l’épuisement des forces dont on avait recueilli l’usage. La mort n’effrayait pas, elle était une séparation passagère de ceux qu’oa chérissait encore, et un moyen de réunion à ceux qu’on avait regrettés.

Par quelle révolution pourrait-on faire renaître en Europe un peuple semblable? Qui le garantirait de la contagion de ses voisins ? Qui pourrait l’affranchir de leur joug et le préserver de leur usurpation? Sa candeur,, sa simplicité seraient le jouet des autres nations; et son innocence ne servirait qu’à le rendre plutôt victime de l’injustice et de la violence.

Puisque la raison commande de ne pas songer à rendre les peuples heureux par leurs vertus, ne pourrait-on pas chercher à' les rendre meilleurs par leur intérêt? G est déjà quelque chose d’en détourner plusieurs de la fange du vice par l’espoir des récompenses et la crainte des châtimens que l’éternel dispensateur tient dans ses mains mais cette pensée n’atteint pas tous les hommes. 11 en est beaucoup chez lesquels on ne l’a pas laissé naître, ou qui l’ont

étouffée : il fiut donc venir au secours de leur. ' »

faiblesse ou de leur incrédulité, et puisque tous-

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leurs désirs se bornent à la vie présente , les fixera la vertu par cet intérêt 'passager auquel ils attachent un si grand prix.

Un législateur pénétré de ces principes, s’il était revêtu d’un pouvoir suprême , après avoir posé les bornes de son empire, consacrerait à la défense de ses limites une dailice intrépide dont la grande vertu serait la valeur , qui mettrait toute sa gloire à de’fendre le poste confié à son courage. A l’abri de ces remparts, plu» impénétrables que toutes les murailles et que toutes les forteresses , une milice laborieuse de cultivateurs ferait sortir du sein de la terre toutes les productions qui assurent l’existence des hommes, et peuplerait les hameaux dont les grandes cités sont environnées. Celles-ci fleuriraient par des manufactures et par tous' les fruits de l’industrie et des beaux-arts, que l’opulence vivifierait de ses besoins et de son goût. L’ouvrier et le consommateur ne Ée regarderaient ni avec dédain ni avec envie ^ parce que l’oisiveté ne doit point insulter au travail, et que celle-ci s’enrichit de l’inaction de l’autre. L’insolence du riche serait punie par des amendes, l’injustice du mercenaire par un accroissement de travail imposé à ses jours de repos; et le produit de ces amendes

SOUVEHIRS

tournerait au profit de l’impuissance et de l'infirniité. Les enfans du malheureux n’ags;raveraient jamais sa misère : sur sa seule déclaration qu’il est hors d’état de les élever et de les nourrir^ le gouvernement les adopterait, les éleverait pour les appliquer ensuite soit à ses milices de terre et de mer , soit à la classe de l’agricuiture.

Comme il importerait à la prospérité géné* raie que tous les individus fussent dirigés dans leur vie publique et privée par les grands pria* cipes d’équité, on ne leur donnerait pas seulement pour base cette morale pure du stoïcisme, à laquelle le vulgaire ne peut pas s’élever ; on les appuierait sur une religion qui prescrit la soumission aux lois , la charité envers ses semblables , qui fait un crime de l’intempérance et une vertu de la chasteté. On ne commanderait pas la foi , parce qu’elle est un don du ciel, mais on ordonnerait à l’incrédule d’en* seveJir ses doutes dans le silence. Les ministres du culte ne domineraient pas la religion ; ils seraient dominés par elle : on les apprécierait moins sur leurs discours que sur leurs exemples. Le souverain , sans se dire l’image de Dieu sur la terre , s’en montrerait le digne modèle, en dispensant ses faveurs au mérite .

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qu’il saurait découvrir à travers les ombres de la modestie. Là richesse que l’on peut acquérir par la fraude , par l’intrigue , ou la témérité des entreprises , ne serait jamais un titre • aux distinctions , on lui laisserait le seul avan> tage,de dissiper ses trésors en luxe et en superfluités; la mendicité > qui est la honte de la société, en serait bannie pour jamais, parce que le travail ne manquerait pas plus à l’indigence que ' les secours à la faiblesse et aux infirmités. Après les ministres de la religion et de la justice , les plus lïonorés seraient ceux qui se consacreraient à l’instruction de la jeunesse, et ce serait un grand titre à la reconnaissance publique , que d’avoir donné à la patrie une génération pure, éclairée, et qui laisserait entrevoir des vertus héroïques.

Mais comme il existe dans toutes les sociétés, ainsi que dans toutes les productions de la nature des irrégularités qui en détruisent l’accord et l’harmonie, il serait de la prudence de les faire disparai*j'e , et pour remplir cet objet , le gouvernement qui voudrait toujours concilier la modération avec les règles de justice , préparerait dans sa sagesse un asile à ceux qu’il ne pourrait espérer de ramener aux principes d’ordre et d’équité ; il conserverait sous sa do-

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mination une contrée lointaine sur laquelle il rejetterait ces humeurs qui souillent et corrompent le corps politique. La honte attachée à une expulsion toujours juste , toujours méritée serait envisagée comme une peine si ef-* frayante , que sa seule menace ferait trembler les pervers , contiendrait les perturbateurs, et resserrerait les liens qui unissent le citoyen à sa patrie.

Si un semblable gouvernement pouvait exister sur la terre , il serait inébranlable comme la raison qui triomphe des siècles et de toutes les révolutions.

DES DIVERS ÉCARTS DE l’iHAGINATION.

Il existe chez presque tous les hommes une pensée dominante qui s’empare de leur imaginaüon, s’y établit , et permet à peine aux autres d’y pénétrer comme de légères distractions.

La plus universelle de ces impérieuses pensées, c’est celle d’acquérir des richesses. Toutes les fois qu’elle croît avec les principes de morale , elle rend l’homme actif, économe, industrieux: mais si elle est isolée de toute règle , de toute vertu , elle précipite celui qu’elle domine dans l’injustice , dans les hasards du jeu , dans les

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spéculations téméraires : l’usure , la fraude , le larcin sont ses auxiliaires , elle finirait par tout ravir si la main de la justice ne l’arrêtait, et ne mettait, par un châtiment sévère, un terme à son audace.

Il est des imaginations où l’amour de la gloire a établi son séjour. Celles qui en sont dominées éprouvent une ardeur que les difficultés irritent et que les succès ne font qu’accroître. Il communique à l’imagination toute sa noblesse , toute safierléj comme il tend toujours à s’élever, il n’emploie qu’à regret l’intrigue et les moyens bas qui peuvent favoriser son avancement; les périls lui plaisent; rarement il écoute les leçons ' de la prudence , sa marche est si rapide qu’il lui arrive quelquefois de frapper la terre de son front superbe; mais il se relève avec noblesse, et paraît moins humiUé qu’irrité de sa chute : d tire vanité de ses revers comme de ses blessures, parce qu’ils sont les chances de l’audace et du couragp. La renommée ii’a pas assez de voix pour lui : il se montre pour qu’on le remarque, il n’agit que pour être admiré, la louange est son élément; le repos et le silence le tuent : s’il est grand on le trouve juste envers les autres; il a de Fémulation et n’a pas d’envie; il s’efforce de surpasser scs rivaux et ne les abaisse jamais;

coinniè 'ses ambitieux désirs sont à peine satisfaits que d’autres renaissent , il n’est pas véritablement heureux : fl s’éteint souvent dans la tristesse et succombe sous le poids de la fortune dont il a épuisé les faveurs, et qui lui fait éprouver son inconstance.

II est des imaginations douces chez lesquelles ’fles pensées tendres et voluptueuses régnent despotiquement, elles les enveloppent de charrues, de prestiges; elles ne leur font entendre quç des sons harmonieux, ne leur offrent que dés tableaux riants et gracieux : leur solitude est "égayée par des images lascives , l«*urs illusions valent des réalités; énervées parla mollesse de leurs idées babituelles , elles ne produisent rien de beau ni d’utile; ce sont des Pdris qui rie ’ revent qu’enlèvemens et jouissances, dont la voix efféminée ne peut pousser que des soupirs, 'dont les yeux ne sont mouillés que des larmes de tendresse : ils n’ont voulu respirer qüe le parfum des roses, ils se flétrissent comme elles, et leur extinction n’excite ni plaisir ni regrets.

De toutes les pensées prédominantes, celle qui absorbe le plus l’imagination, c’est celle qui a la divinité pour objet, elle conduit l’homme aux plus grands sacrifices, elle l’échauffo du zèle le plus ardent; elle le fait triomphera vec ra-

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pidité de toutes ses, passions, elle brise tous les liens qui l’attachent à la vie , et semble lui donner >une nouvelle eaistence. Avant qu’il ait cessé d’être, déjà il ne tient plus à ses se(nbfa> blés, ni à leur séjour.: son-corps estsur la terre, mais son esprit est dans les mieux ; il n’a plus rien à dire aux humains j c’est avec Biou seul qu’il converscjj c’est dui seul quUl voit, qu’il admire : rien n’est di^ne , après ce rapproche^ ment' sublime, de Ses regards et de son afiection : tous ses désirs, toute sou ambition ise réduisent à ine jamais ^retomber sur ce , globe •fangeux qui n’excite que son dédain. Quelque nom qu’on donne à celte .pensée, ce serait la {plus désirable., 4i elle pouvait toujours se. con- •sarverpnre, «iélle était dégagée de toute super- ‘■stitioD, iareUe^se conciliait' avec les obligations •quenous^naposent la natureutla patrie, -si elle ne conduisait pas isouveut à une froide insensr- .bilité aur des nikères qu’on peut soulager ^ .si ■ellenei&isaitipas de. l’homme un.poidsdhutile -surla terre, dl souvent un objet de i dégoût et •de:pUié(pari’abandondes<mios-’persoanelsa4i- :quel «Ue nous'^poise.

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