DE LA JUSTICE ET DE LA PUISSANCE DES LOIS
"^La justice et l’équité ne sont pas toujours s ynonvmes ■ le magistrat est souvent forcé de sacrifier l’équité aux règles et aux principes de justice : il cesse d’être équitable pour être juste: 'sa justice est dans sa soumission à la loi. Il n’appartient qu’à Dieu d’être toujours équitable dans sa justice , parce qu’il n’a pour règle que sa sagesse, et pour principes’que sa sublime raison. Un des malheurs attachés à l’élàt de juge , c’est la nécessité d’anéantir le droit devant la forme et de prononcer ce que son cœur désavoue.
- Cette servitude , quelqu’aflligeante qu’elle •soit , est bieta moins funeste à la société que ne le serait la puissance illimitée d’absoudre ou de condamner d’après ce sentiment intérieur qui dirige notre opinion. Il a fallu pour rassurer les hommes sur leurs intérêts , leur donner , non pas seulement des magistrats vertueux et éclairés , mais des lois invariables , des réglemens fixes que nulle autorité ne pût franchir. Il a fallu que ces lois fussent inspirées par une équité si pure, si évidente , que tous les sujets d’un empire préférassent d’être jugés et même condamnés par elles , à la crainte de devenir
victimes d’une opinion vague et arbitraire : ils ont consenti à se ranger tous au-dessous de la loi, à la condition que nul autre ne serait audessus d’elle. Hélas ! de quoi les hommes n’abusent-ils pas ! Rien de ce qui soct de leurs mains n’est parfait, leurs plus belles conceptions ont des tacbcs, et le mal ne s’échappe que trop souvent de la source du bien. Combien de fois l’équité n’a-t-elle pas à gémir d’un jugement qu’il serait dangereux de ne pas maintenir.
Si on voulait' se convaincre de cette vérité , qu’on se rappelle la cause d’une femme qui se présente au public et aux tribunaux sous un nom illustre qu’on lui conteste. Elle réclame son état, la propriété de ses biens j on lui oppose un extrait mortuaire , une déclaration qu’elle a signée et qui la confond avec une femme punie pour sa vie licencieuse : en vain elle réplique qu’on doit encore plus ajouter foi à l’existence d’un être qui, par sa présence, ses paroles , ses actions démontre sa réalité , qu’à un papier qui est l’ouvrage de l’erreur, ou du mensonge : inutilement démontre-t-ellc que la déclaration qu’on lui oppose est le fruit d’une imagination éteinte par de long-ues souffrances ; que la femme à laquelle on lui fait la boute de l’assimiler était une créature ignoble qui a cessé
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SOIJVENIBS
de vivre avant l’arrêt dont elle se plaint ; on lui répond que si elle eût offert cette preuve tardive aux premiers juges ^ elle nanrait. pa5| été condamnée à se séparer de l’existence dont elle SC glorifie^ qu’on a jugé confoirinément aux, lois en regardant comme vrail’ extrait mortuaire qui la place au rang des morts.
Je n’ai point une opinionfixesur cette cause étrange, j’ai seulement voulu citer un exemple de la ridigité des formes légales qui peuvent coudamuer contre l’évidence, sans qu’on puisse se plaindre de leur sévérité, parce qu’ü. vaut encore mieux qu’un individu soufire de leur rigueur, quedevoirrharmoniedesfamUlea troukdée par l’audace d’un aventurier qui usur perait le nomd’un mort pour ressaisir des biens qui ont déjà de légitimes propriétaires.
DES COMBATS UE l’hUMANITÉ AVEC l’hOSNEUR.
Ce que l’on nomme le sentiment de l’humanité est une affection tendre pour tous ses semblables , c’est lui qui nems fait compatir à leurs peines, qui nous rend jojeux de leur prospérité, qui appelle par des voeux l’abondance sur les contrées qu’ils habitent, qui voudrait pouvoir en écarter les souffrances et les maladies, verser des consolations sur leschagrinsdu cœur.
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Pourquoi y a-t-il des circonstances dans la vie où ce sentiment si précieux doit être dominé par un autre que l’on nomme liouneur, où celui qui le conserverait serait qualifié de lâche et s’exposerait au danger de perdre ses emplois et meme la vie ! P.ui, il est upe profession grande, généreuse qui fait un devoir et niêpie une vertu de l’insensibilité, où l'âme impitoyable ne doit être émue ni des cris des mourans , ni des géraissçmens des mères , ni des frayeurs de l’enfance : où l’œil doit contempler sans frémir l’embrasement des édifices et leur chute menaçante, compter pour tout l’intérét de sa patrie , et pour rien les sacrifices que ce grand motifs exige. Ainçi pour monter à l’héroïsme il faut avoir assez de force pour s’élever au-dessus de l’humanité. TeUe est la position d’un guerrier auquel l’état a confié la défense d’une de ses places; loin de blâmer sa fermeté, je l’admire. Je voudrais seulement qu’il spparât de sa gloire tous ceux qui ne doivent point y prendre part; qu’après avoir annoncé à tous les hitbitans d’une cité la résolution de s’ensevelir sous ses ruines, il prescrivît, aux fepimes, auxenfans, à tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent concourir avec lui à sa courageuse résistance , de s’éloigner; de mettre leurs per-
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sonnes et leurs tre'sors à l’abri de la fureur de l'assaillant et qu’ensuite il demeurât inébranlableàson poste jusqu’à ce qu’une force insurmontable ne lui permît plus d’opposer qu’une défense insensée : alors le guerrier aurait concilié les devoirs de l’humanité avec ceux de la valeur; et le glorieux sacrifice qu’il aurait fait de sa vie et de celle de ses compagnons d’armes, ne serait point empoisonné par le regret d’avoir immolé d’innocentes victimes au sentiment de l’honneur dont il est animé.
DE l’adoption.
Qu’y a-t-il de plus intéressant dans l’espèce humaine que l’enfance; et cependant combien d’êtres à peine arrivés à la vie , n’éprouvent qu’indifférence, insensibilité; et ne parviennent que fortuitement à un âge plus avancé?
11 est peut-être incalculable, le nombre d’enfans tombés dans les bras de la mort, ou dans la fange de la misère, que la compassion du riche aurait pu préserver de la destruction ou d’une existence ignominieuse.
Dans l’état sauvage , les enfans ne sont point à charge à leurs pères, la mère les nourrit de son lait, la nature la force de remplir ce devoir
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SOUS peine de gémir d’une surabondance douloureuse. Lorsqu’elle le détache de son sein, il charme les regards du père, qui prenant pitié de sa faiblesse lui abandonne une partie des fruits qu’il a cueillis dans d’immenses forêts. Les premières leçons qu’il lui donne , sont de se ranger à ses côtés, de multiplier ses pas pour le suivre , de traverser un fleuve sans crainte , de saisir par l’adresse ce qu’il ne peut encore atteindre par la célérité, de doubler ses forces en lançant une pierre et en transformant en arme le bâton sur lequel s’appuie la vieillesse.
Le sauvage n’est point accablé du nombre de ses enfansj leurs besoins sont si bornés, ils croissentà une distance si éloignée, ils arrivent si vite à l’époque où ils peuvent se suffire à eux-mêmes et entrer dans l’indépendance naturelle ! 11 en est bien autrement des enfans civilisés : il faut à ceux-ci des vêtemens, des alimens que l’argent seul procure, des maîtres qui vendent leurs leçons , un métier dont l’apprentissage n’est pas gratuit , des jours de repos qui sont d’autant plus onéreux à la famille, qu’ils accroissent la dépense en augmentantes désirs. Ce qui est une distraction pour l’homme des forêts devient un poids accablant pour l’habitant des cités, la fécondité de sa compagne
l’épqiseen absorbant son saUirrj et après avoir long temps travaille' pour lui et pour ses enfans, il tombe de lassitude et de misère, en gémissant d’avoir donné la vie à des êtres qui seront peutêtre encore plus malheureux que lui.
Si les riches daignaient se souvenir quelquefois qu’ils sont h O mm es comme le pauvre, qu’il n’est pas nécessaire à l’ordre public que les uns nagent dans l’abondance, tandis que les autres se dessèchent dans le malheur; qu’il serait dans la nature que les hiens et les maux de la même espèce fussent moins inégalement répartis sur elie, peut-être l’adoption serait-elle moins rare, peut-être verrait-on plus souvent l’enfant du malheur recueilli, alimenté, instruit par la pitié du riche célibataire? Que d’individus ce sentiment bien dirigé ne préserverait-il pas de l’ignorance , du vice et de la destruction?
Comme il rapprocherait la chaumière du misérable de la demeure de l’opulent ! Combien le séjour du riche dèviendrait sacré aux yeux du pauvre ! Mes enfans sont là , se dirait-il ,
que le ciel le préserve du moindre désastre ! tant que la prospérité y régnera, je n’aurai rien à craindre pour ce que j’ai de plus cher au monde. C’est ainsi que se formerait entre les deux extrêmes un lien d’amour et de reconnaissance.