DE LA BIENFAISANCE
Voulez-vous paraître importuns à beaucoup (le gens? Parlez-leur de quelque action humaine et généreuse, citez-leur quelque nouveau trait de charité. On dirait qu ils regardent la bienfaisance comme une maladie contagieuse, et que, pour s’en préserver, il ne faut pas même en entendre le langage.
C’est peut-être parce qu’un égoïste n’a pas encore une fois été charitable qu’il ne le sera jamais. Il ne se doute pas de la sensation douce qu’éprouve un cœur compatissant en faisant les frais du trousseau que doit présenter un jeune élève pour jouir de la faveur du gouvernement qui veut bien l’admettre gratuitement dans l’un de ses collèges ou de ses séminaires.
Jamais un opulent ne s’est repenti d’avoir retranché de sa table deux mets superflus pour alimenter une famille dont le chef, en perdant Pusage de sou bras, a perdu l’emploi qui le faisait vivre.
DÉ LA JEUNéSSE.,
Le vieillard- n’est si peu indulgent envers la jeunesse que parce qu’il ne se rappelle pas
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qu’il en eut tous les défauts , qu’il était distrait, étourdi , présomptueux , qu’il croyait tout savoir lorsqu’il lui restait tant de chose à apprendre , qu’il s’étonnait qu’un homme de quarante ans prétendît être son rival en amour • qu’à cinquante ans, un officier, un militaire ne demandât passa retraite ; qu’il ne revenait pas de voir un sexagénaire se soutenir encore sur ses jambes et le devancer à la chasse ; qu’un septuagénaire devait savoir gré de l’attention qu’on voulait bien donner à ses discours et à ses conseils. Puisque nous les avons tous eus , ces travers de la jeunesse, ayons pitié de sa présomption, et ne l’attristons pas d’une censure, trop sévère.
Les jeunes gens ne se plaisent qu’avec ceux de leur âge , parce qu’ils ont les mêmes goûts, la même activité dans leurs jeux, la même vivacité dans leurs plaisirs. Ils ne se dissimulent rien , ils ont une confiance réciproque , ils ne deviennent réservés que lorsqu’ils commencent à connaître les hommes, alors ils se rendent mutuellement plus de justice et se communiquent moins leurs projets et leurs espérances.
L’enfance, la jeunesse et la vieillesse sont trois anneaux de cette chaîne que l’on nomme
la vie. Cependant à voir de quel œil la jeunessë regarde ce qui la précède et ce qui la suit, on croirait qu’elle dédaigne son commencement et qu’elle méprise sa fin.
Jeune homme qui vous élevez avec tant de légèreté, qui franchissez les intervalles d’un pas si rapide , n’oubliez pas que vous avez rampé plusieurs mois sur la terre avant de marcher , que vous vous y traînerez lentement pour arriver plus tard au terme de vos regrets et de vos pensées.
La jeunesse a cela d’aimable qu’elle ne tient pas fortement à ses opinions, qu’elle en adopte facilement d’autres si on lui démontre qu’elles sont meilleures. Elle se range d’un parti , elle / adopte un système sur parole j il n’en est pas de meme de l’homme qui est avancé en âge :
l’erreur une fois reçue s’y est enracinée. On y tient par amour-propre, on serait honteux de , paraître en avoir changé, et parce qu’on ne s’est pas corrigé de bonne heure, on demeure incorrigible. Voilà la raison de ces étemelles guerres de disputes et de parti en politique comme en religion,
La jeunesse est le seul temps des études. On ne sait bien que ce qu’on a appris étant jeune et avec difficulté. Celui qui jusqu’à trente ans
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a négligé d’étudier j est condamné à mourir ignorant; il est rare qu’un bon tragique ne se soit pas familiarisé avec le langage des Muses avant l’âge de vingt ans. La jeunesse doit donc commencer â faire de l’étude son principal objet. Si elle laisse écouler ses premières années dans les plaisirs et l’oisiveté, elle pourra avoir quelques succès dans les cercles , mais elle ne s’élèvera jamais au-dessus de la médiocrité ;
La générosité sied à la jeunesse, parce qu’elle est la preuve d’un bon cœur : elle ne prête pas, elle donne. Malheureusement elle ne recueille pas toujours ce qu’elle a semé avec plus d’aboudance que de réflexion.
La jeunesse qui devrait être l’âge du bonheur parce qu’elle est l’âge de la santé, est dans l’état social exposée à tant de gêne, de contra* dictions, qu’on la regrette peu lorsqu’elle est passée. L’homme n’est souvent délivré de ses entraves que lorsqu’il ne peut plus courir. La liberté dont le mot à tant de charme aux oreilles de la jeunesse, est à son égard l’eau qui fuit les lèvres de Tantale : les fruits de la fortune ne deviennent presque toujours mûrs pour elle que lorsqu’elle est parvenue à la maturité de l’âge.
SOUVEMIBS
DE l’Étude de l’histoire.
ia science de l’histoire est une de celles qu’il est le plus important de connaître et d’a.? profondir; mais c’est une mer si vaste, qu’il est bien dillicilc d’en saisir tous les points. A quelle époque la commencerait -on 7 A la création du monde,- répond ra-t- on. Mais quand a-t-il été créé? La matière vivante a-t-elle été tout à -la -fois organisée? La naissance de l’homme a-t-elle précédé celle des animaux?
Un seul de son espèce a-t-il d’abord étéanimé du souffle divin? Est-ce de lui seul que sont sorties ces générations variées qui peuplent notre globe? Par quels moyens les unes ontelles franchi l’immense ihtervalle des mers pour aller se rembrunir sous les feux brùlans du soleil , tandis que d’autres languissent au milieu des glaçons et jouissent à peine de la lumière? Toutes ces questions , qui sont peutêtre téméraires , ne peuvent être éclaircies par Hiistoire profane ou aacrée , qui toutes deux sont bien divisées sur ces mystères. Une troisième, qui est l’histoire naturelle, leur est encore plus opposée, puisqu’elle fait remonter à des siècles incalculables l’époque de la création du globe que nous liabitons. Au milieu
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de toutes ces contradictions et de ces e'paisses ténèbres répandues sur les causes et l’origine du monde, qu’avons -nous à faire? humilier notre raison devant la vérité, et nous abstenijr d’en sonder la profondeur.
Nous avons , pour connaître l’histoire profane, deux guides : les monumens dont le temps nous a lai.ssé quelques vestiges, et les écrits des anciens. Mais sur les monumens sont gravées des hiéroglyphes et des caractères inintelligibles j à l’égard des écrits , ils sont mêlés de tant de fables, l’imagination s’est plu à environner la vérité de tant de mensonges, que ces deux guides conduisent souvent celui qui s’y confie dans les chemins de l’erreur.
L’histoire sacrée nous offre aussi , sans doute, des faits qui ne s’accordent pas avec l’idée que nous avons conçue de la bonté et de la sagesse divines. Mais faut-il pour cela les rejeter tous, et ne serait- il pas plus prudent d’admettre quelques erreurs dans les nombres, quelqu’inexactltude dans les dates, quelques infidélités dans les traditions, quelques fausses interprétations dans les récits qui depuis ont servi de type à la bible et aux livres saints? A l'aide de cette hypothèse, la raison applanit toutes les difucullés, écarte tous ses doutes,
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et repose sur une foi inébranlable. Honorons assez la divinité pour croire que tout ce qui est bon provient d’elle , et que tout ce qui est défectueux est l’ouvrage des hommes.
Il y a bien des manières d’écrire l’histoire , mais il est difficile de saisir celle qui doit convenir au plus grand nombre des lecteurs : on lui réproche trop d’abondance si elle recueille sans choix tous les faits, si elle met en scène tous les personnages ; de manquer de noblesse si elle descend à de petits détails , si elle se surcharge de circonstances minutieuses. On l’accuse de sécheresse et d’aridité , si elle ne s’attache qu’aux grandes masses et ne s’empare que des personnages d’une stature élevée , et laisse dans l’omhre tout ce qui fut sans influence sur la destinée des empires. Les hommes de guerre ne veulent y voir que des campemens , que des marches savantes , que des dispositions de batailles , que des récits de combats, que des sièges et des traits héroïques de valeur. D’autres n’y cherchent que les mœurs des habitans, les progrès de leur industrie, la législation des peuples, leurs cérémonies religieuses , l’ascendant de la souveraineté ; quels étaient les privilèges des nobles, et jusqu’à quel point s’abaissait la servitude du peuple.
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Voilà sans doute la raison de ces différens genres d’histoire qui, tous, exigent un mérite réel et doivent avoir un succès différent* Avec de l’érudition, du travail, du style, on peut composer, comme le président de Thou, une bonne histoire générale ; mais il faut un esprit juste, un goût sûr, et des idées élevées, pour ne transmettre aux générations futures que ce qui est vrai et ce qu’il leur importe de savoir.