DE QUELQUES INCORRIGIBLES
Le malheur et la misère sont, deux grands maîtres : leurs leçons sont perdues pour ceux qui passent rapidement de l’infortune à l’opulence, de l’obscurité à des emplois imporlans. Que de gens se sont plaints du dédain de leurs chefs , qui se sont montrés plus superbes lorsqu’ils sont devenus chefs à leur tour.
Celui qui exige du respect en obtient quelquefois les apparences ; l’homme qui ne veut que s’en rendre digne , en reçoit la réalité.
Un sot qui parle , qui discute , est pénible à entendre; cependant, s’il n’éstpas borné daYis ses idées , on ne doit pas pour cela se dispenser d’étre poli à son égard : mais s’il réunit la fatuité à la sottise , s’il décide d’un air tran-
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chant, il est permis, au risque de lui déplaire , de lui faire entrevoir qu’on l’apprécie à sa juste valeur.
C’est une existence digne d’envie que celle d’une femme jeune , jolie , spirituelle , qui joint à ces avantages ceux d’étre riche et de figurer dans le monde sous un titre liouorable. Si elle voulait prolonger le charme de cette existence, elle ne permettrait à ses amis de concevoir d’autre espérance que celle d’en être toujours estimés , secourus dans leurs revers de fortune. Lorsqu’on cesserait de dire : qu’elle est belle! <Jn répéterait : qu’elle est bonne ! et celte dernière exclamation vaut bien l’autre.
DE NOTRE INJUSTICE A l’ÉGÀRD DE CE Qü’oN NOMME LA PROVIDENCE.
Un poète célèbre a dit : Si Dieu existait pas , il faudrait l’inventer. A quoi bon servirait-il de l’inventer, si on le considérait comme un être passif qui , après avoir créé les mondes et réglé leurs mouvemens , détournerait ses regards de dessus son ouvrage , et dédaignerait de s’occuper de ce qui en rompt l’harmonie. Les effets sont subordonnés aux causes : voilà le principe qui est émané de sa
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sagesse divine; malhcnr à ceux qui en sont les victimes. Un ouragan brise un chêne ; l’arbre, par sa chute , écrase le voyageur qui reposait sous son ombrage : cet événement, qui est la conséquence d’une première cause , vous fera-til révoquer en doute l’existence d’un Dieu et sa toute-puissance ? C’est trop attacher d’importance à la conservation d’une créature humaine , que de prétendre que le grand régulateur delà nature doive lui sacrifier l’ordre qu’il a établi de toute éternité , et interrompre à chaque instant sa marche pour le salut d’un être auquel il a communiqué le mouvement et la vie.
Un enfant délaissé s’est imprudemment approché d’un foyei^ domestique, ses vêtemens ont été saisis par la flamme, et bientôt l’innocente créature en est devenue la proie. La mère, à son retour , trouve le fruit de ses entrailles consumé. Elle s’écrie dans sa douleur : Mon Dieu! comment avez - vous .permis un pareil malheur? Par quel crime mon enfant a-t-il pu ^méiiter une fin si déplorable? Insensée! lui répondrait l’Elernel, est-ce moi qui ai allumé ce feu, dont le principe est dans la nature? Estce mol qui ai enveloppé ton enfant de vêtemens combustibles ? T’ai-je refusé l’intelligence né-
cessaire pour prévenir l’accident dont ta gémis? Devais-tu espérer que celui qui , en créant tous les élémens, leur a assigné un effet distinct, ralentirait , par intérêt pour tes affections , l’activité du feu , se constituerait le gardien de ton fils , et opérerait en ta faveur un prodige que tu n’as pas plus le droit d’obtenir que toutes les mères qui respirent sur le globe.
Tenter de définir l’élre dont Je souffle anime la nature, c’est vouloir donner des limites à l’infini ; lui assigner une demeure , un séjour, c’est renfermer dans le cercle de la création la puissance créatrice. Cependant, incapable de s’élèvera cettesublime intelligence, l’homme à voulu la rapprocher de lui; il lui a donné un nom, il l’a fixée dans u% espace qu’il a embelli de toutes les richesses de. son imagination , il l’a revêtu d’une forme sensible à nos yeux; il a fait plus, il lui a communiqué toutes ses affections , toutes ses passions , ce qui fit dire au philosophe Fontenelle : Si Dieu a fait l’homme à son image , l’homme le lui a bien rendu. Le sage voit Dieu dans ses œuvres ; il l’adore dans tout ce qui est beau et magnifique; il lui donne pour attributs la justice , l’amour de l’ordre et de l’harmonie , une bonté inaltérable. Tout ce qui est bien émane
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de lui , tout ce q^i est nuisible est l’effet nécessaire , mais accidentel , d’un principe général auquel il ne prend pas plus de part qu’au dommage résultant de la chute d’une bombe qu’un génie destructeur a lancé dan^ les airs.
En voulant étendre ses facultés intellectuel- •
les et saisir des vérités enveloppées de nuages^ on court presque toujours le risque de s’égarer dans de faux systèmes. C’est ce qui est arrivé à un métaphysicien que j’ai beaucoup connu , et qui n’a jamais voulu publier le résultat de ses méditations , par la seule crainte d’ébranler les fondemens de la foi. Suivant lui , la matière demeura long-temps inerte avant que le grand ordonnateur des mondes lui eût donné le mouvement. 11 en fit d’abord jaillir le feu dont il forma les globes lumineux qui resplendissent dans ce que nous nommons le firmament; il en sépara l’air subtil, qui divise à de grandes distances ces masses énormes qui roulent sur nos têtes et qui leur communique une force répulsive et attractive en les assujétissant aux lois de la gravitation ; il avait répandu sur la matière des germes de vie, modifiés depuis en raison des parties matérielles qui s’y étaient aggrégées et qui avaient formé le principe de
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toutes les générations d’espèces vivantes. Suivant le même sj-stème, plusieurs d’entre elles étaient demeurées informes et ne s’étaient pas propagées; d’autres étaient devenues hideuses et nuisibles. C’était ainsi qu’il expliquait la création de tant d’insectes maliaisans , à l’existence desquels la sagesse divine n’avait pas dû conconrir. C’était en adoptant ces idées vraies o’u fausses, que ce modeste métaphysicien semblait vouloir rendre la puissance suprême étrangère à tous les fléaux qui affligent l’espèce humaine. Selon lui, toutes les créatures vivantes lui étaient redevables du bien dont elles jouissent pendant la dorée de leur existence; mais il n’était doriné qu’à l’homme de remonter jusqu’à la première cause de sa félicité, et de s’unir à elle par un sentiment refusé à tous les êtres d’une nature inférieure à la sienne.
M lA VïK CONTEMPLATIVE.
Un- philosophe qui a mêlé beaucoup de paradoxes à de grandes vérités, a été jusqu’à prétendre que d’homme qui raisonne est un animal dépravé. Il serait bien plus vrai de dire que l’homme dépourvu de la faculté de raison-
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nef n’est qu’un homme ébauché /un être imparfait dans son espèce, puisqu’il est dénué de l’attribut qui distingue les individus de sa classe.
Nier l’existence de Dieu, c’est déjà la concevoir : la brute ne peut ni la nier, ni la reconnaître , à quelque degré d’intelligence que l’éducation domestique l’élève.
Vouloir rivaliser de puissance et de perfection avec la divinité, c’est le dernier degré du délire ; il ne peut pas aller plus loin ; mais s’eftoreer de s’en rapprocher par les attributs qui constituent sa sublimité , c’est la noble ambition de la sagesse. Lorsqu’on est animé de ce glorieux dessein, il faut, pour l’accomplir, mesurer ses efforts avec ses moyens.
Il est, dans la société, des hommes qui ne peuvent que souhaiter le bien; il en est d’autres qui peuvent le produire. Les premiers s’abandonnent quelquefois à la vie contemplative ; ils se séparent d’un monde qui ne peut que leur offiir des jouissances qu’ils dédaignent. Si ce solitaire, en se détachant de toutes les affections matérielles, parvenait à se mettre en rapport avec la sublime intelligence; qui pourrait contester qu’il ne fut supérieur à tous les êtres qui sont dominés par leur instinct, à
ceux même qui ne parlent ou n’agissent que pour briller aux yeux de leurs semblables ?
La vie ascétique est presque toujours un travers de l’esprit. Pour s’y soutenir, il faut une puissance plus qu’humaine , et celui qui a la témérité de vouloir s’y consacrer, s’expose à une chute plus ou moins éloignée.
L’esprit le plus pur a besoin de se reposer sur la terre tant que son esprit demeure aggi’égé à des parties matérielles. Mais ne jamais élever ses pensées au-dessus de l’atmosphère où l’on respire , c’est laisser clans l’inertie la plus belle prérogative dont le créateur universel ait doué l’humanité.
• Que de gens se désespèrent et croient avoir tout perdu , lorsqu’il leur reste ce que l’homme a de plus précieux , la faculté de se réfugier dans les plus hautes pensées? Leur protecteur a disparu : en est -il un plus puissant, plus stable, que celui qui fait croître les moissons, qui couvre la terre de fruits, qui la pare de fleurs? Leur emploi est-il supprimé; leur office est-il éteint? Us en sont plus libres, plus indépendans.. Puisque la condition de l’bomme est de travailler pour vivre, qu’il rempUsse la tache que lui impose la nature, et qu’il use de la faculté qu’il a de prévoir l’avenir, pour li-.
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miter ses appétits aux fruit# <ju’il' est en son pouvoir de faire naître et recueillir. Quelle leçon pour celui qui ne rêve que richesses, qui mesure son estime sur leur étendue , que l’égal dénùment où se trouvent l’opulent et le pauvre à l’instant où leurs restes inanimés sont rendus à la terre !