‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 82 sur 95 · CONSEILS · texte numérisé non relu

CONSEILS

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8ÜR UE PLAN DE CONDUITE Qu’eLLE PEUT TRACER A SON FILS.

Une dame qui pourrait, comme tant d’autres , tirer vanité de son origine , si elle n’attdchait pas plus d’imporlauce aui vertus personnelles qu’aux titres que lui ont transmis ses ancêtres , me conjure de l’éclairer sur l’état qu’elle doit faire embrasser à son fils qui n’a pas encore atteint sa majorité. J’avoue que je ne suis pas moins embarrassé qu’elle ne l’est de la diriger dans un choix sur lequel il est devenu si difficile de s’arrêter. Celte dame , condamnée d’abord au veuvage par l’émigration de son ipari, l’a depuis perdu dans une terre étrangère , elle n’a pas cru devoir mieux honorer sa mémoire qu’en donnant tous ses soins à l’héritier de son nom. A peine était-il parvenu à l’âge de huit ans, qu'elle fixa près de lui un lettré qui avait échappé à tous leségaremensde la révolution et aux persécutions de l’ignorance, , en se réfugiant dans le sein de;: muses - et de

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ia plulosopliie ancienne. Pour rendre i son fils la route des études moins aride cl moins épineuse, elle prit le courageux parti d’apprendre avec lui les principes et les règles de la langue laûne. C’était à qui des deux retiendrait le mieux les leçons du maître, ferait Je moins de lautes daus ses thèmes, dans ses versions ; elle exigeait la plus rigoureuse jus- .tice et payait de bonne grâce, à son émule le prix qu il avait mérité; elle désirait qu’on n’en- . soignât à son fils en naorale, en religion, que ce qu’il pourrait comprendre et croire toute sa vie. Lorsqu’il lisait l’histoire , le sage instituteur le préservait de l’enthousiasme pour ce ^ qui n’avait que de l’éclat, et ne s’accordait pas avec la justice ; il lui faisait admirer le bel accord des républiques de la Grèce, lorsqu’il s’agissait de défendre la liberté commune et de repousser l’iuvasion des Perses ; mais il lui faisait aussi sentir les funestes conséquences de leurs rivalités, de leur esprit d’envahissement qui , en multipliant les guerres , les affaiblissait mutuellement, éternisait leurs divisions. En accordant à Périclès tous les éloges que sa pre- . mière administration méritait, il lui reprochait d’avoir énervé le courage des guerriers en donnant trop d’éclat à des fêtes étrangèi>fei

SÔUVENIRS

au sentiment de la liberté publique. Tandis qu’il fesait croître les myrtes sur le sol d’Athènes , les lauriers ombrageaient celui de la sévère Sparte j la sauvage Macédoine sortit de son obscurité , à mesure que ses deux rivales perdirent de leur splendeur, l’une par sa guerre du Péloponnèse , l’autre dans sa lutte contre les Thébains. Le disciple, quoique jeune encore, n’eut pas de peine à comprendre que si ces trois républiques se fussent maintenues dans leur territoire , et eussent soumis leurs différens à de paisibles arbitres , les rois de Macédoine n’eussent jamais osé attenter à leur liberté , et si leurs guerriers s’étaient laissé séduire par les vastes projets d’Alexandre, ils auraient partagé sa gloire , et n’auraient pas courbé une tête trop docile sous le joug de ses indignes successeurs. Le disciple applaudissait avec son instituteur à ce noble élan de vertu qui ramena une portion de la Grèce à la liberté sous yiratus , cet illustre chef de la ligue achécnne^ et regrettait qu’il ne se fût pas communiqué à tous les Grecs jadis si jaloux de leur liberté , parce qu’alors ils auraient opposé une barrière insurmontable aux Romains qui surent si habilement profiter de leurs divisions pour les asservir les uns après les- autres, les dépouiller de

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leurs richesses, détruire leurs cités , leurs temples; et ne laisser au milieu des ruines générales que quelques vestiges de leur grandeur et de leur puissance efi’acée.

A mesure que le disciple avançait en âge,, l’instituteur agrandissait ses réflexions sur l’histoire des nations dont il lui découvrait l’origine, et qu’il suivait dans leurs révolutions en insistant sur les causes de leur grandeur et de leur décadence. Il fesait remarquer que les Romains furent redevables au talent de leur historiens de l’éclat dont ils brillent encore dans la mémoire des hommes-, que Carthage leur dut de survivre à sa destruction , honneur dont sont frustrés tant d’empires qui précédèrent les règnes de Sésostris et de Cyrus. Comme cet élève était destiné à exister dans une monarchie , son guide avait eu trop de prudence pour laisser croître dans son âme cette folle passion pour les gouvernemeqs' républicains, qui aégaré tant de têtes. Tout en louant le beau ' zèle dont les Romains furent enflammés à la vue du corps de cette Lucrèce qui ne voulut pas survivre à son déshonneur, il lui faisait sentir qu’en se rappelant le bonheur dont ils avaient joui sous No ma, ils auraient dû borner leur vengeance à renverser le tyran et à l’expulser

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d’un trône qu’il avait souillé par un crime, et lui donner un successeur qu’ils auraient choisi parmi les plus vertueux citoyens, et dont l’autorité eût reçu d'os mains de la sagesse des limites qu’il n’aurait pas pu dépasser sans encourir le risque d’être destitué par un sénat conservateur des lois. Que de guerres civiles ils eussent évitées 1 De combien deséditions ils auraient été préservés ! En adoptant ce plan, Korae eût acquis sans doute moins de gloire au dehors , mais elle eût conservé plus de calme et de bonheur au- dedans : elle n’aurait pas été lu maîtresse du monde , mais aussi elle n’aurait pas été la proie et l’esclave des barbares. En s’éloignant des beaux siècles de la république romaihe, il faisait voir à son élève que toutes celles qui sont sorties de son sein dans l’Italie orit payé si cher la liberté dont elles ont été quelque temps enivrées , qu’il eût bien mieux ■Valu pour leur félicité, et même pour leur gloire, qu’elles eussent été toutes réunies sous l’empire d’un même chef qui aurait eu un grand intérêt à les forliGer et à les préserver d’un esclavage honteux , ou de l’onvaliissement d’uue puissance étrangère.

C’est ainsi que ce véritable Mentor , plus prudent que nos modernes instituteurs de la

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jeunesse, dirigeait son disciple dans la voie qu’il devait suivre, et l’attachait au gouvernement qui devait à son tour le protéger et le défendre.

La mort le lui a enlevé, ce guide précieux qui mettait sa gloire à donner un jour à sa patrie un excellent citoyen dont les mœurs auraient été pures , dont le jugement aurait été sain , l’esprit éclairé , dont le caractère grave aurait été adouci par des talcns agréables qu'il cultiverait moins pour briller dans le monde , que pour y être admis avec plus d’égards.

Quoique je sente combien il me sera difficile de répondre aux vues de l’excellente mère qui daigne interroger mon expérience , je ne veux pas repousser sa confiance, et contrister sa tendresse par mon silence. Si mes réflexions sont infructueuses pour elle , peut-être ne serontelles pas stériles pour d’autres mères de famille.

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