‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 83 sur 95 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Madame, ,

Un fils qui touche à l’âgç de vingt ans, et qui a reçu l’éducation dont il vous est redevable.

SOU\ ENIRS

a déjà fait trop de pas dans la vie pour entrer avec quelque éclat dans la carrière des armes. Il est passé le temps où , avec les avantages de la fortune et de la naissance on pouvait s’élever tout-à-coup à des grades supérieurs , remplir des emplois importans. Cependant si votre fils veut un jour figurer dansle monde sousl’liabit militaire , combien il aura d’abord de répugnances à vaincre, de sacrifices à faire! Fixé pendant deux années dans le rang des simples soldats , il faudra qu’il se résigne à vivre parmi ses humbles compagnons , à partager leurs privations, leurs exercices, qu’il supporte sans murmurer le commandement souvent brutal d’un sergent qui le gourmandera d’une voix impérieuse , des services onéreux lui seront imposés, et il sera tenu de les remplir d’un air satisfait.

J’augure trop bien de ces principes et de la pureté de scs mœurs, pour craindre qu’il s’avilisse au point de prendre part aux débauches de scs camarades , de prêter une oreille attentive à leurs honteuses confidences, d’applaudir à leurs projets de dérèglement et d’indiscipline : je crois déjà le voir dans ses. momens de loisir se perfectionner dans le dessin , appliquer scs connaissances en mathématiques au

Dioitizod

m etier des armes. Les livres qui captiveront son attention seront les campagnes deTarenne, du prince Eugène , deVillars, de Vendôme; les rêveries du maréchal de Saxe, les fortifications ^ de Montalembert , et plus encore ce tableau historique où le général Mathieu Dumas a si bien décrit les marches , les positions de nos armées en Italie, en Suisse, au-delà du Rhin, et même eu Egypte. 11 admirera tout à la fois et le mérite de l’historien et le jugement profond du tacticien qui loue avec une impartialité bien rare ce qui est vraiment louable dans la conduite de nos généraux, -et dans celle des généraux ennemis , qui révéle les fautes sans dégrader les chefs qui les ont commises, n’alfecte jamais de supériorité sur ceux dont il fait remarquer les erreurs ou les imprudences.

Lorsque votre fils aura , par la régularité de sa conduite , conquis l’estime de ses chefs , il n’entrera dans leurs rangs qu’après avoir parcouru des grades subalternes qui prolongeront son pénible noviciat; alors , rendu à son élément, il respirera un air plus pur. Mais que d’années s’écouleront encore avant d’être élevé au grade de capitaine où le calme d’une longue paix le fixera peut-être jusqu’à l’époque où le

fjoerrier n’ambitionne plus que le repos et le signe distinctif de ses honorables services !

Je m’aperçois que je ne vous ai jusqu’à présent fait entrevoir dans la carrière militaire que des humiliations , que des gènes , que des assujeïissemens pénibles, que des avancemens lents et incertains , que des honneurs tardifs et une faible indemnité des sacrifices de temps et de fortune qu’elle exige. Je dois aussi vous découvrir les avantages du nouvel ordre do choses que nos derniers réglemens y ont introduit.

L’existence du soldat se purifiera , s’annoblir;i à mesure qu’il deviendra bien constant qu’il i'aut se résoudre à porter sou uniforme , à se soumettre à son service pour arriver au grade d’officier J que c’est un noviciat nécessaire comme celui qu’il fallait traverser autrefois dans les ordres religieux pour devenir supérieur ou général.

Loin que ce temps rigoureux soit perdu pour l'individu qui l’endure , il peut lui être un jour d’une grande utilité. S’il arrive au commandement, il en connaîtra mieux les mœurs, les liabiludes , le caractère des soldats ; il saura ce qui les anime, ce qui excite leurs murmures ,,

DU SPECTATEUR FRANÇAIS. Syg

ce qui les appaise , comment on se concilie leur estime et leur confiance , ce qu’il faut leur dire pour les ramener à la discipline , pour les rendre sensibles aux réprimandes, et leur éviter des punitions sévères ; il saura qu’une rigueur équitable les révolte moins qu’une légère injustice ; de quel ton il faut gourmander rindolence , la paresse , faire honte de la^dé- . baudie , prévenir les rixes sans amollir le coa- ,ragp, sans éteindre le sentiment de l’honn^r. Vous m’objeclerei que c’est une .existeneé bien languissante que celle d’un officier retenu pendant la paix dans une garnison, où ilvoitsa vie s’écouler sans parens , sans famiUe , n’ayant pour amis que ses camarades-, pour objet de son affection que des femmes qu’il détache de leurs devoirs , ou des filles sans vertu ; qui, après le temps consacré aux exercices, ne sait plus que faire de son inutilité , consomme ses heures dans des cafés, dans des promenades publiques, n’a pour distraction que des spectacles de province et le. malin plaisir de siffler de mauvais acteurs. J’avoue que ce genre de vie doit être bien à charge à l’homme qui n’est pas seulement une machine organisée pour les marches militaires et pour les -combats ; mais celui qui est autre chose qu’un être passif qui

ne se volt pas tout entier dans son uniforme , qui regarde son esprit comme une propriété qu'il doit cultiver , lui doit consacrer tout le temps qu’il ne donne pas à son métier; Dans quelque ville que soit circonscrite sa garnison, s’il le cherche bien , il trouvera des hommes instruits avec lesqu. Is il étendra ses facultés intellectuelles ; il rencontrera un professeur de langues anciennes et modernes qui lui donnera des leçons dontil n’aura bientôt plusbesoin, s’il les recueille et les développe dans sa retraite. Sans jamais permettre à l’un de scs anciens camarades de dépasser la ligne du -respect qu’ils doivent A son grade, il n’affectera pas de niéconnaitre ceux qui lui avaient paru dignes d’estime et qu’il avait particulièrement admis à sa familiarité : en les abordant avec bonté, il les enhardira à lui confier leurs peines ; sans leur donner trop ouvertement raison lorsqu’ils auront sujet de se plaindre, il sera leur médiateur entre eux et leurs sergens dont il tâchera d’adoucir la sévérité et le caractère quelquefois trop sauvage , il les engagera à souffrir avec résignation des mouvemens d’humeurs.

J’en ai eu aussi, leur dira-t-il, beaucoup à souffrir; cen’estqu’à force de patience, d’exactitude à mes devoirs que je suis parvenu à

désarmer mes supérieurs ; c’est en m’abstenaut de mettre le pied dans un cabaret^ dans une assemble'e de danse , de paraître dans une promenade avec une femme que je ne pouvais avouer pour ma parente, en m’éloignant de tous les querelleurs, en paraissant au premier appel, en prenant le plus grand soin de mes armes et de tout ce qui constituait mon uniforme, que J’ai laissé derrière moi des soldats qui auraient dû me précéder dans les gradis que j’ai parcourus avant d’arriver à celui où vous me voyez. Suivez mon exemple : j’aurai dans peu d’années le plaisir de vous compter au nombre de mes égaux.

C’est en ne sortant pas de cette règle de conduite qu’on donne à l’état de bons soldats , » qu’on lui prépare d’excellens officiers qui n’inspirent jamais de défiance aux citadins qui les considèrent alors comme de véritables protecteurs des propriétés, de la liberté publique, de la personne du monarque, et les appuis des organes de la loi.

Je ne m’arrêterai pas davantage sur une profession dont les dangers peuvent alarmer le cœur d’une mère qui veut bien confier un fils unique à la patrie , mais qui n’est pas disposée à lui en faire le sacrifice.

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