DIX ANS D ETUDES HISTORIQUES
l'amiral Blake. Est-ce parce que Blake commande, est victorieux, et coule à fond des vaisseaux hollandais ? Est-ce parce qu'il répétait à ses marins « qu'ils ne devaient point se mêler de ce qui se passait à Londres, et ne s'occuper que des étrangers? » Serait-ce donc, en effet, le type de l'homme public, qu'un général gagnant des batailles, et portant en lui cette impassibilité politique qui fait illustrer le despotisme d'un maître, au nom de la gloire de la patrie? Nous ne le croyons pas; et malheur à la France si elle le pensait encore!
Pourquoi n'a-t-on pas remarqué plus tôt ce Bradslaw, qui, lorsque Cromwell venait de chasser le parlement, lui disait en face : « Le parlement n'est pas dissous ; sachez qu'il n'y a sous le ciel d'autre autorité que la sienne qui ait le pouvoir de le dissoudre ? » Ce Ludlow, qui disait au fils même de Cromwell : « Je détesterais mon propre père, s'il était à la place du vôtre », qui, menacé par Cromwell d'être envoyé à la Tour, lui contestait avec calme le droit d'ordonner une arrestation, et disait : « Un juge de paix le pourrait, car il est autorisé par la loi ; vous, vous ne l'êtes pas ; » qui se crut coupable d'avoir une place, aussitôt que la liberté fut vaincue, et répondit à l'objection banale, qu'en abandonnant son poste il perdait l'occasion de faire du bien : « C'est un mal que d'aider à l'usurpation de Cromwell, et je ne veux pas faire le mal, dût-il en résulter quelque bien? » Ce Harisson, qui « pour son compte, voulait être pauvre et persécuté ; qui bravait la haine de Cromwell sans fléchir et sans se plaindre ? » Ce Hutchinson, qui, pressé par Cromwell d'accep-
ter un poste et des faveurs, répondait : « Je ne veux pas m'enrichir en servant à l'esclavag-e de mon pays ? » Ce colonel Rich, qui, cité devant le conseil d'état de Cromwell, refusait obstinément le serment de ne rien entreprendre contre sa personne et son pouvoir ? Ce Sydney, « inflexible sous Cromwell comme sous Charles l*"^ ? » Ce Lilburn, mutilé par ordre du roi Charles I*"", pour avoir osé écrire, et qui, marqué ainsi de la réprobation de la tyrannie, la bravait encore, en écrivant sous Cromwell ? La tyrannie ne l'oublia pas ; « il mourut en prison, dit éloquemment M. Villemain, martyr de la liberté sous tous les pouvoirs, et traité d'esprit chimérique et insensé par ceux qui ne conçoivent pas la résistance contre le plus fort. »
Tous ces hommes, et bien d'autres encore dont on pourrait citer les noms, habitèrent les cachots sous Cromwell ; et ceux d'entre eux qui survécurent aux souffrances de l'emprisonnement, et qui ne purent s'échapper de leur patrie, ensang-lantèrent les échafaudb sous Charles II.
Voilà ceux pour qui furent les malheurs ; veut-on savoir ce qu'est à côté d'eux celui pour qui fut la fortune, et pour qui maintenant on semble réclamer la gloire ? il suffit de le suivre dans ses actions, et de rapporter quelques-unes de ses paroles ; on décidera entre eux et lui.
Déjà, en 1644, Cromwell, simple officier, cherchait à nuire à la liberté, en excitant la mésintelligence entre les Anglais et les Ecossais, qui étaient venus au secours des Anglais contre les prétentions de Charles V'. En 1645, il était lieutenant-général : des clubs de citoyens armés s'étaient réunis pour