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DIX ANS D ETUDES HISTORIQUES

garanties fondamentales de la vie sociale, la liberté de la pensée et la justice des jug-ements. Il fut sourd aux plaintes des amis de la patrie, qui, lorsqu'il fit les premiers pas dans le pouvoir, lui criaient par la bouche de Milton : « Respecte l'espoir de la patrie; respecte la présence et les blessures de tant d'hommes courageux qui ont combattu avec toi pour la liberté; respecte l'opinion des autres peuples, et les grandes idées qu'ils se forment de cette république que nous avons si glorieusement élevée ». Mais ceux qu'il persécutait étaient calmes au milieu de leurs traverses, et lui il était inquiet comme s'il se fût cru condamné à la mort par un arrêt de l'humanité, obligatoire pour tous les hommes, et qu'à chaque instant il eût attendu le bourreau. Sa mère ne pouvait entendre un coup d'arme à feu sans tressaillir et sans le nommer; et il ne marchait jamais qu'armé sous ses vêtements.

Dans l'article suivant, nous considérerons le caractère général des partis dans la révolution anglaise, comme nous venons de considérer le caractère des individus : l'ouvrage de M. Villemain nous paraît encore remarquable à cet égard.

Sur l'esprit national des Irlandais

A propos des Mélodies Irlandaises de Thomas Moore

Il y a des peuples qui ont la mémoire longue, que la pensée de l'indépendance n'abandonne point dans l'esclavage, et qui, s'opiniâtrant contre l'habi-

tude, ailleurs si puissante, détestent et renient encore, après des siècles, l'existence qu'une force supérieure leur a imposée malgré eux. Telle est la nation irlandaise. Cette nation, soumise par conquête au gouvernement anglais, refuse, depuis six cents ans, de consentir à ce gouvernement et de lui donner son aveu; elle le repousse comme au premier jour ; elle proteste contre lui, comme protestait la vieille population d'Irlande, dans les com.bats où elle fut vaincue ; dans ses révoltes, elle ne se croit point en rébellion, mais en guerre juste et légitime. C'est vainement que la puissance anglaise s'est épuisée d'efforts pour vaincre cette présence d'esprit si vivace, pour faire oublier la conquête et faire accepter les fruits de l'invasion armée comme l'exercice d'une autorité légale; rien n'a pu anéantir l'obstination irlandaise. Malgré les séductions, malgré les m.enaces, malgré les supplices, les pères l'ont léguée à leurs fils. La vieille Irlande est encore la seule patrie que les vrais Irlandais avouent; c'est à cause d'elle qu'ils ont tenu à sa religion, comme à son langage; et, dans leurs insurrections, c'est encore elle qu'ils invoquent sous le nom d'Erin, par lequel la nommaient leurs ancêtres.

Pour maintenir cette chaîne de mœurs et de traditions contre les efforts des vainqueurs, les Irlandais se sont fait des monuments que ni le fer ni le feu ne pouvaient détruire; ils ont eu recours à l'ait du chant, dans lequel ils se vantaient d'être habiles, et qui, dans les temps de l'indépendance, avait fait leur orgueil et leurs plaisirs. Les bardes et les ménétriers devinrent les archivistes de la patrie. Errant de village en village, ils allaient

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porter dans chaque foyer des souvenirs de la vieille Irlande; ils s'étudiaient à les rendre agréables à tous les goûts et à tous les âges; ils avaient des chants guerriers pour les hommes, des romances d'amour pour les femmes, des contes merveilleux pour les enfants du logis. Chaque maison conservait deux harpes toujours prêtes pour les voyageurs, et celui qui savait le mieux célébrer la liberté de l'ancien temps, la gloire des patriotes et la grandeur de leur cause, en était récompensé par une hospitalité plus attentive. Les rois d'Angleterre essayèrent plus d'une fois de frapper l'Irlande dans ce dernier refuge de ses regrets et de ses vœux ; les poètes errants furent persécutés, bannis, livrés aux tortures et aux supplices : mais la violence ne fit qu'irriter des volontés indomptables, l'art du chant et des vers eut ses martyrs comme la leligion ; et les souvenirs qu'on voulait éteindre se redoublèrent par le sentiment de ce qu'il en coûtait pour les garder.

Les paroles des chansons nationales, dans lesquelles l'Irlande a consigné ses longues souffrances, ont péri pour la plupart; la musique seule s'est conservée. Cette musique peut servir de commentaire à l'histoire du pays. Elle peint l'intérieur des âmes aussi bien que les récits peignent les actions; on y trouve beaucoup de langueur et d'abattement, une tristesse profondément sentie, mais vaguement exprimée, comme la douleur qui se retient parce qu'on l'observe. Quelquefois un peu d'espérance ou de légèreté s'y montre ; mais, dans les refrains les plus vifs, il survient toujours quelque accord triste, quelque changement de mode qui ramène

brusquement des teintes plus sombres, comme on voit, dans un jour nébuleux, un rayon de soleil paraître un instant pour se dérober aussitôt.

M. Moore est à la fois poète et musicien, comme les vieux bardes de sa patrie ; mais, au lieu de leur inspiration sauvage, il a toutes les grâces du talent cultivé; et son amour pour l'indépendance, agrandi par la philosophie moderne, ne borne point tous ses vœux à la délivrance d'Erin et au retour du vieux drapeau vert ('). Il célèbre la liberté comme le droit de tous les hommes, comme le charme de toutes les contrées du monde. Les paroles anglaises qu'il a composées sur le rythme des anciens airs de l'Irlande sont remplies de sentiments généreux, bien qu'empreintes le plus souvent de la couleur et des formes locales. Ces formes, presque toujours mystérieuses, ont d'ailleurs un charme qui lui est propre. Les Irlandais aiment à faire de la patrie un être réel qu'on aime et qui nous aime ; ils aiment à lui parler sans prononcer son nom, et à confondre l'amour qu'ils lui vouent, cet amour austère et périlleux, avec ce qu'il y a de plus doux et de plus fortuné parmi les affections du cœur. Il semble que, sous le voile de ces illusions agréables, ils veuillent déguiser à leur âme la réalité des dangers auxquels s'expose le patriote, et s'entretenir d'idées gracieuses, en attendant l'heure du combat; comme ces Spartiates qui se couronnaient de fleurs, sur le point de périr aux Thermopyles.

Thierry cite alors, d'après M. Moore, un vieux poème Irlandais d'une belle vigueur tout traversé d'un ardent souille

(') Ancien étendard des chefs de l'Irlande.

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patriotique. Il « est placé dans la bouche d'un de ces vieux poètes errants qui parcouraient l'Irlande en pleurant les destinées de la patrie » :

« Oh ! ne blâmez pas le barde, s'il fuit vers ces réduits secrets où le plaisir repose, et sourit nonchalamment à la gloire ; il était né pour des projets plus nobles ; dans des temps moins contraires, son âme eût brûlé d'une flamme plus sainte. La corde qui maintenant languit sur la lyre, aurait tendu l'arc redoutable et lancé les flèches du guerrier. Sa bouche qui ne sait plus soupirer que le tourment des vains désirs, aurait versé à larges flots les accents mâles du patriote.

» Mais, ô mon pays ! ta gloire est perdue ; ils sont brisés ces courages qui ne devaient plier jamais ; tes fils se cachent et fuient le jour pour gémir librement sur tes ruines ; car on les nomme traîtres lorsqu'ils t'aiment, et la mort les punit de te défendre. Le mépris est leur partage, à moins qu'ils ne te soient infidèles ; ils sont condamnés à vivre obscurs, s'ils refusent de renier leurs pères ; et le flambeau qui les conduit aux honneurs s'allume au bûcher funeste où la patrie gît expirante.

» Quoique ton orgueil soit abattu, quoique ton espoir ait fui comme l'ombre, je t'aime, ô Erin ! et ton nom vivra dans mes chants ; jamais, dans ses heures de joie, mon cœur ne repoussera le souvenir de tes maux. Je veux que l'étranger entende retentir tes gémissements dans ses plaines ; je veux que le son de ta harpe s'élance au delà des flots qui nous entourent; je veux que tes maîtres eux-mêmes, dans le moment où ils rivent tes fers, s'arrêtent à

la voix de leur esclave, et laissent échapper une larme. »

Souvent M. Moorc rétrograde vers les temps de l'indépendance irlandaise, et chante les héros de la patrie libre : « Q uErin se rappelle les anciens jours, ces jours oii ses enfants ne la trahissaient pas. — Honneur aux épées du vieux temps, honneur aux hommes qui les portèrent. » Quelquefois, il invoque le souvenir des batailles dont le sort a décidé de la liberté; il peint la rrarche nocturne d'j conquérant, et la dernière veille des soldats de la patrie, qui, retranchés sur le penchant des collines, « attendaient le jour pour mourir. »

« N'oubliez pas les champs oîi ils sont tombés, les derniers, les plus fidèles des braves; ils ne sont plus, et notre espérance a péri sans retour avec eux.

» Oh! si nous pouvions reconquérir sur la mort ces cœurs qui bondissaient pour la patrie! S'ils se relevaient à la face du ciel, pour renouveler le combat de l'indépendance!

» En un instant serait brisée la chaîne que la tyrannie nous impose; ni hommes, ni dieux n'auraient le pouvoir de la renouer.

» C'en est fait, l'histoire grave sur ses tables le nom de celui qui nous a vaincus; mais maudite est sa renommée, maudit est son char de triomphe, qui roule sur les têtes des hommes libres.

» On aimera mieux la tombe, on aimera mieux le cachot illustré par un nom patriote, que les trophées de ceux qui marchent à la gloire sur les ruines de la liberté. »

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C'est un grand titre à la reconnaissance d'une nation que d'avoir su chanter, en vers capables d'être populaires, sa liberté présente ou passée, ses droits garantis ou violés. Celui qui ferait pour la France ce que M. Moore a fait pour l'Irlande serait récompensé au delà de ses peines par l'estime du pu'olic et par la conscience d'avoir rendu service à la plus sainte de toutes les causes. Dans les temps d'arbitraire, nous avions des refrains mordants pour arrêter l'injustice par la crainte frivole du ridicule; pourquoi, dans ces temps de liberté douteuse, n'aurions-nous pas des chants plus nobles pour énoncer nos volontés, et les présenter comme une barrière au pouvoir toujours tenté d'envahir ? Pourquoi les prestiges de l'art ne se joindraient-ils pas à la puissance de notre raison et de nos courages ? Pourquoi ne nous ferions-nous pas une poésie nouvelle, inspirée par la liberté et consacrée à sa défense; une poésie, non pas classique, mais nationale, qui ne serait pas la vaine imitation des génies qui ne sont plus, mais la peinture vivante des âmes et des pensées d'aujourd'hui; qui protesterait pour nous, se plaindrait avec nous, nous parlerait de la France et de son destin, du destin de nos aïeux et de nos fils ?

Nous avons réussi dans l'élégie amoureuse, craindrions-nous d'entreprendre l'élégie patriotique, non moins touchante, non moins douce que l'autre ? Quelle image plus digne de pitié et d'amour, que cette patrie de nos pères, si longtemps le jouet de la fortune, tant de fois vaincue par la tyrannie, tant de fois trahie par ses propres soutiens, aujourd'hui ranimée, mais encore chancelante, et

réclamant d'une voix débile nos secours et notre dévouement? Quoi de plus poétique que sa longue existence, où se rattache par tant de liens notre existence passagère ? Nous qu'on appelle des hommes nouveaux, sachons prouver que nous ne le sommes pas ; sachons nous rallier, par des souvenirs populaires, aux hommes qui, avant nous, ont voulu ce que nous voulons, aux hommes qui ont compris comme nous les libertés de la terre de France. L'esprit d'une indépendance généreuse et paisible nous a précédés de loin sur cette terre; ne craignons pas de la remuer profondément, pour y retrouver cet esprit : nos recherches ne seront point vaines, mais elles seront tristes; car nous rencontrerons plus souvent des supplices que des triomphes. Ne nous y trompons pas, ce n'est point à nous qu'appartiennent les choses brillantes du temps passé; ce n'est point à nous de chanter la chevalerie : nos héros ont des noms plus obscurs. Nous sommes les hommes des cités, les hommes des communes, les hommes de la glèbe, les fils de ces paysans que des chevaliers massacrèrent près de Meaux, les fils de ces bourgeois qui firent trembler Charles VI, les fils des révoltés de la jacquerie.

Jacques Bonhomme

A grands traits, dans ce morceau d'une allure épique et même quelque peu apocalyptique, Thierry retrace l'histoire du peuple qu'il incarne dans le personnage allégorique de

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Jac(|i!cs Bonhomme. Ces pages se sentent des disijositions l)atailleuses de l'auteur. Il a un peu assombri le tableau de la misère jjopiilaire.

Jacques é'cait encore bien jeune lorsque des étrang-ers venus du Midi envahirent la terre de ses ancêtres : c'était un beau domaine baigné par deux grands lacs, et capable de produire abondamment du blé, dj vin et de l'huile. Jacques avait l'esprit vif, mais peu constant; en grandissant sur sa terre usurpée, il oublia ses aïeux, et les usurpateurs lui plurent. Il apprit leur langue, il épousa leur querelle, il s'enchaîna à leur fortune. Cette fortune d'envahissement et de conquêtes fut pendant quelque temps heureuse; mais un jour la chance devint contraire, et le flot de la guerre amena l'invasion sur les terres des envahisseurs. Le domaine de Jacques, sur lequel flottaient leurs enseignes, fut un des premiers menacés. Des troupes d'hommes émigrés du Nord l'assiégèrent de toutes parts. Jacques était trop déshabitué de l'indépendance pour songer à affranchir sa demeure : se livrer à de nouveaux maîtres, ou tenir ferme pour les anciens, fut la seule alternative que se proposa son esprit...

Il vit des hommes de haute taille, et parlant de la gorge, se précipiter dans sa demiCure, faire plusieurs lots du mobilier, et mesurer le sol pour un partage. Jacques fut triste; mais sentant qu'il n'y avait plus de remède, il tâcha de prendre cœur de sa fortune. Il regarda patiemment les voleurs; et quand leur chef vint à passer, il le salua du cri de vivat rex! à quoi le chef ne comprit rien. Les étrangers se distribuaient le butin, s'établissaient dans

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leurs parts de terre, faisaient la revue de leurs forces, s'exerçaient aux armes, s'assemblaient en conseil, se décrétaient des lois de police et de guerre, sans plus songer à Jacques que si Jacques n'eût pas existé. Pour lui, il se tenait à l'écart, attendant qu'on lui notifiât sa destinée, et s'exerçant avec bsaucoup de peine à prononcer les noms barbares des hommes en dignité parmi ses nouveaux maîtres. Plusieurs de ces noms, défigurés par euphonie, peuvent être rétablis de la manière suivante : Merovig, Chlodowig, Hilderîk, Hildebert, Sighebert, Karl, etc..

Jacques, que jusqu'à ce jour on avait appelé Romanus, le Romain, du nom de ses premiers maîtres, se vit qualifié, dans ce nouveau diplôme, du titre de litus seu villanus noster, et sommé, sous peine du fouet et de la corde, de labourer lui-même sa terre pour le profit des étrangers. Le nom de litus était nouveau pour ses oreilles ; il se le fit expliquer, et on lui apprit que ce mot, dérivé du verbe germanique let ou lât, permettre ou laisser, signifiait proprement qu'on lui faisait la grâce de le laisser vivre. Cette grâce lui parut un peu mince, et il lui prit envie d'en aller solliciter d'autres auprès de l'assemblée des possesseurs de son domaine, laquelle se tenait, à jour fixe, en plein air dans un vaste champ. Les chefs étaient debout au milieu, et la multitude les entourait; les décisions étaient prises en commun, et chaque homme donnait son avis, depuis le premier jusqu'au dernier, a maximo usque ad minimum. Jacques se rendit à cet auguste conseil; mais à son approche un murmure de mépris s'éleva, et les gardes lai défendirent d'avancer, en

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le menaçant da bois de leurs lances. Un des étrangers, plus poli que les autres, et qui savait parler bon latin, lui apprit la cause de ce traitement : L'assemblée des maîtres de cette terre, lui dit-il, domînoriim territorii, est interdite aux g-ens de votre espèce, à ceux que nous appelons liti vel litones, et islius modi viles inopesque personœ.

Jacques se mit tristement au travail; il lui fallait nourrir, vêtir, chauffer, loger ses maîtres ; il travailla bien des années, pendant lesquelles son sort ne changea guère, mais pendant lesquelles, en revanche, il vit s'accroître prodigieusement le vocabulaire par lequel on désigna!!: sa condition misérable. Dans plusieurs inventaire; qui furent dressés en différents temps, il se vit ignominieusement confondu avec les arbres et les troupeaux du domaine, sous le nom commun de vêtement du fonds de terre, terrœ vestitus; on l'appela monnaie vivante, pecunia viva serf de corps, homme de possession, homme lié à la terre, addictus glebœ, hondman dans l'idiome des vainqueurs. Dans les temps de clémence et de grâce, on n'exigeait de lui que six jours de travail sur sept. Jacques était sobre ; il vivait de peu et tâchait de se faire des épargnes ; mais plus d'une fois ses épargnes lui furent ravies en vertu de cet axiome incontestable : quœ servi sunt, ea sunt domini, ce que possède le serf est le bien du maître.

Pendant que Jacques travaillait et souffrait, ses maîtres se querellaient entre eux, par vanité ou par intérêt. Plus d'une fois ils déposèrent leurs chefs; plus d'une fois leurs chefs les opprimèrent ; plus d'une fois des factions opposées se livrèrent une

guerre intestine. Jacques porta toujours le poids de ces disputes ; aucun parti ne le ménageait, c'était lui qui devait essuyer les accès de colère des vaincus et les accès d'orgueil des vainqueurs. 11 arriva que le chef de la communauté des conquérants prétendit avoir seul des droits véritables sur la terre, sur le travail, sur le corps et l'âme du pauvre Jacques. Jacques, crédule et confiant à l'excès, parce que ses maux étaient sans mesure, se laissa persuader de donner son aveu à ces prétentions, et d'accepter le titre de subjugué du chef, subjectus régis, dans le jardon moderne, suhjet du Roi. En vertu de ce titre, Jacques ne payait au roi que des impôts fixes, tallias rationabiles, ce qui était loin de signifier des impôts raisonnables. Mais, quoique devenu nominalement la propriété du chef, il ne fut point soustrait pour cela aux exactions des subalternes. Jacques payait d'un côté et payait de l'autre ; la fatigue le consumait. Il demanda du repos ; on lui répondit en riant : Bonhomme crie, mais bonhomme paiera. Jacques supportait l'infortune; il ne put tolérer l'outrage. Il oublia sa faiblesse ; il oublia sa nudité, et se précipita contre ses oppresseurs armés jusqu'aux dents ou retranchés dans des forteresses. Alors, chefs et subalternes, amis et ennemis, tout se réunit pour l'écraser. 11 fut percé à coups de lance, taillé à coups d'épée, meurtri sous les pieds des chevaux ; on ne lui laissa de souffle que ce qu'il lui en fallait pour ne pas expirer sur la place, attendu qu'on avait besoin de lui.

Jacques, qui depuis cette guerre, porta le surnom de Jacques Bonhomme, se rétablit de ses blessures, et paya comme ci-devant. 11 paya la taille.

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les aides, la gabelle, les droits de marché, de péage, de douanes, de capitation, les vingtièmes, etc., etc. A ce prix exorbitant, il fut un peu protégé par le roi contre l'avidité des autres seigneurs ; cet état plus fixe et plus paisible lui plut ; il s'attacha au nouveau joug qui le lui procurait ; il se persuada même que ce joug lui était naturel et nécessaire, qu'il avait besoin de fatigue pour ne pas crever de santé, et que sa bourse ressemblait aux arbres, qui grandissent quand on les émonde. On se garda bien d'éclater de rire à ces saillies de son imagination ; on les encouragea au contraire ; et c'est quand il s'y livrait pleinement qu'on lui donnait les noms d'homme loyal et d'homme très avisé, rectè legalis et sapiens.

De ce que c'est pour mon bien que je paye, dit un jour Jacques en lui-même, il suit de là que ceux à qui je paye ont pour premier devoir de faire mon bien, et qu'ils ne sont à proprement parler que les intendants de mes affaires. De ce qu'ils sont les intendants de mes affaires, il s'en suit que j'ai le droit de régler leurs comptes et de leur donner mes avis. Cette suite d'inductions lui parut lumineuse ; il ne douta pas qu'elle ne fît le plus grand honneur à sa sagacité ; il en fit le sujet d'un gros livre qu'il imprima en beaux caractères. Ce livre fut saisi, lacéré et brûlé; au lieu des louanges que l'auteur espérait, on lui proposa les galères. On s'empara de ses presses; on institua un lazaret o\x ses pensées devaient séjourner en quarantaine avant de passer à l'impression. Jacques n'imprima plus, mais il n'en pensa pas moins.

La lutte de sa pensée contre la force fut long-

temps sourde et silencieuse; longtemps son esprit médita cette grande idée, qu'en droit naturel il était libre et maître chez lui, avant qu'il fît aucune tentative pour la réaliser. Un jour enfin, qu'un grand embarras d'argent contraignit le pouvoir que Jacques nourrissait de ses deniers à l'appeler en conseil pour obtenir de lui un subside qu'il n'osait exiger, Jacques se leva, prit un ton fier, et déclara nettement son droit absolu et imprescriptible de propriété et de liberté.

Le pouvoir capitula, puis il se rétracta ; il y eût guerre, et Jacques fut vainqueur, parce que plusieurs amis de ses ci-devant maîtres désertèrent pour embrasser sa cause. 11 fut cruel dans sa victoire, parce qu'une longue misère l'avait aigri. Il ne sut pas se conduire étant libre, parce qu'il avait encore les mœurs de la servitude. Ceux qu'il prit pour intendants l'asservirent de nouveau en proclamant sa souveraineté absolue. Hélas! disait Jacques, j'ai subi deux conquêtes, on m'a appelé serf, tributaire, roturier, sujet; jamais on ne m'a fait l'affront de me dire que c'était en vertu de mes droits que j'étais esclave et dépouillé.

Un de ses officiers, grand homme de guerre, l'entendit se plaindre et murmurer. « Je vois ce qu'il vous faut, lui dit-il, et je prends sur moi de vous le donner. Je mélangerai les traditions des deux conquêtes que vous regrettez à si juste titre ; je vous rendrai les guerriers franks dans la personne de mes soldats ; ils seront, comme eux, barons et nobles. Quant à moi, je vous reproduirai le grand César, votre premier maître ; je m'appellerai imperator; vous aurez place dans mes légions ;

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je vous y promets de l'avancement. » Jacques ouvrait la bouche pour répondre, quand tout à coup les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, les aigfles furent déployées. Jacques s'était battu autrefois sous les aigles : sa première jeunesse s'était passée à les suivre machinalement ; dès qu'il les revit, il ne pensa plus, il marcha....

11 est temps que la plaisanterie se termine. Nous demandons pardon de l'avoir introduite dans un sujet aussi grave ; nous demandons pardon d'avoir abusé d'un nom d'outrage qui fut autrefois appliqué à nos pères, afin de retracer plus rapidement la triste suite de nos malheurs et de nos fautes. II semble que le jour où, pour la première fois, la servitude, fille de l'invasion armée, a mis le pied sur la terre qui porte aujourd'hui le nom de France, il ait été écrit là-haut que cette servitude n'en devait plus sortir ; que, bannie sous une forme, elle devait reparaître sous une autre, et, changeant d'aspect sans changer de nature, se tenir debout à son ancien poste, en dépit du temps et des hommes. Après la domination des Romains vainqueurs, est venue la domination des vainqueurs franks, puis la monarchie absolue, puis l'autorité absolue de l'empire français, puis cinq années de lois d'exception sous la Charte constitutionnelle. 11 y a vingt siècles que les pas de la conquête se sont empreints sur notre sol ; les traces n'en ont pas disparu; les générations les ont foulées sans les détruire ; le sang des hommes les a lavées sans les effacer jamais. Est-ce donc pour un destin semblable que la nature forma ce beau pays que

tant de verdure colore, que tant de moissons enri chissent, et qu'enveloppe un ciel si doux ?

Lettre à M. Charles Nodier

sur l'emploi des noms germaniques

Cliarles Nodier, dans un article de La Revue de Paris intitulé « Diatribe du docteur Neophobus contre les fabricateurs de mots », avait plaisanté Thierry, sur sa tentative de germanisation des vieux noms tudesques. L'historien lui répondit avec véhémence par la lettre qu'on va lire. Il y défend la légitimité de son initiative qui, du reste, comme on l'a vu, n'eut qu'un destin éphémère.

Monsieur,

Vous aimez passionnément la belle langue française du XVI^ siècle, et je l'aime comme vous; vous trouvez que cette langue, déjà altérée au siècle dernier, se dégrade et périt dans le nôtre, et je suis de votre avis; mais je crois que vous vous méprenez sur les causes d'une décadence que nous sommes condamnés à voir sans que nos efforts puissent l'arrêter. En voulant sonder et guérir la plaie, vous la cherchez oîi elle n'est pas. Il vous semble que le mal provient de quelques particularités, nouvelles ou étranges selon vous, du vocabulaire des sciences physiques, de la philologie et de l'histoire; c'est là que vous l'attaquez avec une ardeur peu réfléchie, et vous détournez les yeux de

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ses véritable sources, qui sont le néologisme purement littéraire, je veux dire l'incorrection grammaticale, l'impropriété des mots, l'emploi vicieux des locutions, l'abus des figures, le mélange des tons, le défaut de naturel et de clarté dans le style. Si la corruption du goût et du langage fait chez nous des progrès effrayants, ce n'est point, comme vous le supposez, la faute de l'Académie des Sciences, ni celle de l'Académie des Inscriptions, ni la mienne. Parce que j'ai restitué naïvement et consciencieusement quelques noms germaniques des premiers temps de notre histoire, il vous a plu de me prêter, dans votre fantasque et spirituelle diatribe, un rôle beaucoup trop grand pour moi. Je laisse à MM. les membres de l'Académie des Sciences le soin de défendre leurs nomenclatures, de montrer qu'il n'y a là ni barbarie ni ânerie, et de prouver subsidiairement qu'il est possible de parler en très bon français de mètres, de centimètres, de litres et de décalitres, aussi bien que d'aunes, de pintes, de demi-pintes et de boisseaux. Quant à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, je dirai quelques mots des reproches que vous lui adressez, et, cela fait brièvement, je passerai à la discussion complète de vos chefs d'accusation contre moi.

Après avoir, au nom de î'Acadcmie des Inscriptions, rompu une lance en faveur de quelques innovations orthographiques; après avoir notamment esquissé une spirituelle défense de la lettre K fréquemment employée dans les mots nouveaux, Thicrr}- en arrive à plaider sa propre cause.

Parlant des réformes introduites par les orienta-

listes, VOUS continuez comme il suit : « Toutes ces tentatives, que la typographie a consacrées avec une funeste complaisance, n'étaient que présomptueuses et ridicules; en voici une qui tire au sérieux : un historien dont le mérite n'est certainement pas contesté s'est avisé tout à coup, dans une de ces illuminations du génie qui n'éclairent que les grands hommes, de renverser de fond en comble toute l'onomatologie de l'histoire. On n'ignorait pas en France le nom de Clovis et de ses premiers successeurs, mais personne ne se doutait peut-être que ces augustes personnages eussent été désignés autrement dans le jargon théotisque des peuplades sauvages qui nous les donnèrent pour maîtres. On croyait même, en général, que les Francs ou Franks (c'est absolument la même chose) avaient parlé le latin d'Auguste ou le français de Louis XIV avec une certaine élégance. L'historien académique a daigné nous tirer de cette erreur, et tout le monde sait maintenant, grâce à lui, que le véritable nom de Clovis est Chlodowig, qui ne s'écrivait pas Chlodowig et qui se prononçait autrement. »

L'ironie, je suis forcé de le dire, manque ici d'à propos et de bon goût; je n'ai jamais eu le ridicule des prétentions au génie; personne, Monsieur, n'a le droit de me railler avec ce mot. En rétablissant d'une manière conforme aux vieux radicaux germaniques les noms défigurés de quelques personnages de la première et de la seconde race, je n'ai point renversé de fond en comble toute l'onomatologie de thistoîre; car les deux premières races ne sont qu'une période de cinq siècles dans l'histoire de France, qui elle-même n'est qu'une faible portion

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de l'histoire universelle. Quant aux raisons qui m'ont déterminé à entreprendre cette réforme, elles ne sont point venues de l'envie de me sing-ulariser; elles ont été sérieuses et réfléchies. Je commençai à m'occuper d'histoire dans un temps oii deux écrivains régnaient sur la nôtre, Mably pour la théorie, et Anquetil pour le récit. Mably donne le nom de Français aux conquérants de la Gaule, et l'on sait de quels traits faux ou indécis Anquetil marque les figures de ses premiers rois de France. Il se peut. Monsieur, qu'alors vous eussiez fait pour vous-même le partage de ce qu'il y a de germanique et de ce qu'il y a de romain dans notre histoire, que vous eussiez nettement aperçu le point où finissent les Francs et où les Français commencent; mais j'atteste les souvenirs de tous ceux qui ont passé l'âge de trente-cinq ans, le public n'en était pas là. Cet aspect vrai sous lequel, j'aime à le croire, vous vous représentiez les choses et les hommes de nos vieux temps ne se trouvait point dans les livres où le gros du public apprend l'histoire nationale; je me suis dévoué à la tâche de le rendre clair pour toutes les intelligences, de faire saillir la vérité historique sur tous les points, dans le fond et la forme, l'esprit et la lettre, la peinture des mœurs et la physionomie des noms. Et, en touchant à cette partie de ce qu'on peut nommer le vêtement de l'histoire, j'ai été discret et modéré; je me suis éloigné le moins possible de la tradition usuelle.

Dans beaucoup de noms qui demeuraient suffisamment germaniques, je n'ai pas changé une seule lettre; j'ai écrit Dagobert, Theodebert, Fredegonde,

Radegonde, Lheodebald, Berthoald. Dans beaucoup d'autres, j'ai, pour tout chang-ement, intercalé la lettre h, Chlodomir, Chlothilde, Sig-hebert, Ingoberg-he. Dans d'autres, j'ai seulement chang-é le c en k, ou \e v en w ou le ch en h, afin d'y rétablir le caractère et la prononciation tudesques : Theoderik, Karloman, Markowefe, Audowère, Hildebert, Hilderik, Hilperik, Theodehilde. Quand aux noms que j'ai soumis à des rectifications d'un autre g"enre, ils restent tous reconnaissables pour quiconque les a lus ailleurs, tels sont : Chlother, Merovvigf, Brunehilde, Gontramn, Berthramn. La plus considérable de mes innnovations à été d'écrire Chlodowig- au lieu de Clovis. C'est elle que vous dénoncez le plus hautement, et cependant vous devez l'avouer, elle n'a dérouté personne. Cette orthographe, parfaitement légitime, répond, d'un côté, à la transcription latine donnée par Grégoire de Tours, et de l'autre à la transcription germanique faite sous la seconde race ; elle a le double avantage de différer peu de la forme qui nous est familière, et de figurer d'une manière exacte la prononciation originale. Vous contestez ce dernier point beaucoup trop légèrement ; faites un effort, Monsieur, articulez Chlodowig en aspirant la première syllabe, ni plus, ni moins que pour un mot grec commençant par les mêmes lettres, et je vous assure que le nom sera prononcé par vous de telle sorte que, si votre Clovis pouvait l'entendre, il répondrait.

Ce que j'ai fait pour certains noms propres, je l'ai fait dans le même dessein pour certaines dénominations ethnographiques des premiers temps de

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notre histoire ; j'ai écrit les Franks et non pas les Francs ; les Burgondes et non pas les Bourgfuignons ; vous ne parlez point, Monsieur, de la dernière de ces innovations, et votre silence paraît m'absoudre ; mais vous vous raillez de l'autre comme d'une bizarrerie sans objet. Les Francs ou les Franks, dites-vous, c'est absolument la même chose ; je l'accorde en général, mais je soutiens que l'histoire de France doit inscrire dans son vocabulaire l'une et l'autre de ces deux formes, et affecter chacune d'elles à un usage différent. Frank est le mot tudesque, le nom national des conquérants de la Gaule, articulé suivant leur idiome ; Franc est le mot français, le terme qui, dans notre vieille langue, exprimait la qualité d'homme libre, puissant, considérable ; d'un côté, il y a une signification ethnographique, de l'autre une signification sociale correspondant à deux époques bien distinctes de notre histoire ; c'est cette diversité de sens que j'ai marquée d'un signe matériel par la différence d'orthographe. Tel a été pour moi le principal motif de l'introduction du mot Frank, et à ce motif s'est joint le désir d'éviter le féminin franque, dont l'emploi à la suite du mot langue, quand il s'agit de nos antiquités nationales, peut causer une étrange confusion. Cela peut-être vous semblera subtil, mais l'on ne saurait mettre assez de scrupule et de soin à prévenir l'équivoque, source de tant de méprises et de si fausses impressions en histoire. Croyez-le, Monsieur, en me servant beaucoup de la lettre k, je n'ai point eu pour cette lettre, que vous détestez, un amour de caprice. Je voulais rendre aux Franks leur son original ou du moins

celui que leur donnait jadis la transcription latine; j'ai du remplacer par un k, devant l'e et l'z, notre c, qui, devant ces deux lettres, a un son faible que n'avait pas le c latin. Hors des cas où cette substitution est strictement nécessaire, je l'ai maintenu comme signe de germanisme et pour donner la même orthographe à des radicaux identiques, différemment placés dans la composition des noms propres, par exemple dans le nom de femme Rikhilde et dans le nom d'homme Hilderik.

Thieriy réfute encore quelques arguments de Nodier, alléguant finement l'illustre exemple de Châtcauliriand et <:clui de Nodier lui-même :

» Qui s'avise, dit-il, de reprocher à M. de Chateaubriand son Chactas, fils d'Outalissi, fils de Miscou, et à d'autres moins illustres, mais dont, j'en suis sûr, vous ne contesterez ni le talent, ni le succès, leurs Sbogar, Trilby et autres noms d'une mélodie fort peu française ? A-t-on rendu le style de l'écrivain solidaire de l'étrangeté de ses noms? Point du tout; on les articule de son mieux, et s'ils sont rudes à la bouche, on ne trouve pas pour cela moins attrayants les récits oii ils figurent. Je vous demande, Monsieur, la même grâce pour Merowig et Chlodov/ig. »

Puis il en vient à une objection d'ordre plus intime, et d'apparence spécieuse.

» Je pourrais terminer là cette réponse, j'ai mis de mon côté assez de preuves et de raisons ; mais

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je ne veux pas paraître éluder le moindre de vos arg-um^nts. Vous m'en adressez un tout personnel qui intéresse, non plus ce que vous appeliez spirituellement l'état civil de l'histoire, mais m.on propre état civil ; vous dites : « Je reviens au docte historien dont je parlais tout à l'heure, pour lui proposer un dilemme qui mérite quelque attention. Les révolutions du lang-ag-e sont un fait acquis. Faut-il revenir sur ce fait ou faut-il le reconnaître? Suivant la solution que M. Thierry voudra bien donner à cette question modeste, nous saurons à quoi nous en tenir. Le roi Thierry continuera de s'appeler Thierry comme par le passé ou bien M. Thierry, l'historiog-raphe, s'appellera Théodoric. Il n'y a pas de milieu ; c'est ce que la vieille logique désignait sous le nom de V argument de Popilius. » Avant de répondre à ce dilemme, je vous arrête sur un mot, sur l'épithète d'historiographe dont il vous plaît de me qualifier. Ouvrez le dictionnaire de l'Académie au mot Historiographe, vous y lirez : Celui qui est nommé par un brevet du prince pour écrire l'histoire du temps. Or, je n'ai ni commission, ni brevet de ce genre, et vous confondez ici (à plaisir, je suppose) le sens des mots historiographe et historien. Que dira de vous, Monsieur, l'Académie française que vous accusez d'une tolérance complice pour les violations du langage? Voilà une de ces fantaisies ou de ces négligences d'écrivain, qui sont pour les langages ce qu'est l'insecte au cœur de l'arbre; voilà quelque chose de plus dangereux que toutes les innovations possibles en fait de nomenclature historique, et vous êtes sous le poids de vos propres anathèmes. Cela

dit, je sors de votre cercle de Popilius par une réponse d'enfant, digne de l'objection; la voici : Quoi qu'il advienne de l'orlhographe des noms écrits dans notre histoire, le iîiien est, et sera toujours, le nom sous lequel je suis inscrit dans les registres de ma ville natale, celui que j'ai reçu de mon père, qui l'avait reçu du sien, c'est-à-dire Thierry, lettre pour lettre. Quant au fils aîné du roi Chlodov/ig-, né en Gaule, de parents germains, quatre siècles avant la naissance d'une nation et d'une langue françaises, quel nom doit lui donner l'histoire, suprême registre de l'état civil? le nom que lui donnèrent ses parents, si elle le retrouve. Com.me eux, elle l'appellera Theoderik, ce qui, dans leur langage, signifiait puissant parmi le peuple.

Contre cette fidélité naïve que le plus simple bon sens recommande à quiconque note ou rédige comme archiviste ou historien, vous alléguez, pour dernière raison, l'autorité des deux grands peuples de qui nous vient la tradition de nos arts et nos lumières. « Les Grecs et les Latins, dites-vous, nos modèles en toutes choses, avaient bien eu aussi quelques légères communications avec les barbares qu'ils soumirent à leur religion et à leuis lois; mais, profondément respectueux pour le goût, pour l'euphonie et pour la syntaxe, ils n'accueillirent l'onomatologie rude et grossière des peuples vaincus que sous la condition de la soumettre aux règles et aux flexions de leur admirable langage ». Entendons-nous, Monsieur, sur ces mots : règles et flexions. Voulez-vous dire que les Grecs et les Latins déclinaient les noms

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étrang-ers, comme ceux de leur propre langue, au moyen d'une terminaison qui variait suivant le genre, le nombre et le cas? Je vous l'accorde; mais cela ne prouve absolument rien. Voulez-vous dire qu'en grec et en latin les noms étrangers à ces deux langues n'était nt point écrits tels que l'oreille les avait perçus; que l'usage était de les altérer d'une façon systématique? Je le nie. Dans l'antiquité comme à présent, l'oreille faisait de son mieux pour percevoir les noms étrangers, la bouche pour les rendre, la main pour les écrire; mais toutes les trois sont faillibles, la dernière peut manquer de signes convenables; de là vinrent, chez les anciens, d'excessives altérations des noms barbares, qu'il est d'autant plus ridicule de louer, qu'elles furent involontaires. Je ne disputerai point ce qui regarde les Grecs; quant aux Romains, nos maîtres immédiats, pour ne parler que de ce qu'ils firent à l'égard des noms germaniques, je soutiens qu'ils eurent l'intention sérieuse de reproduire exactement ces noms par l'écriture, et qu'ils y réussirent presque toujours. Chez les historiens latins, ces noms sont parfaitement articulés; ils laissent voir distinctement les racines tudesques, ils ne sont autres que le mot barbare lui-même, augmenté d'une syllabe finale pour marquer le genre et la déclinaison : Ariovist-us, Inguiomer-us, Arbogast-es, Haldegast-es, MalaricuSf Radagais-us, Marcomer-es, Hildemund-us, Hartomund-us, etc. Qu'on retranche la terminaison latine, et le nom original se montre intact. Nous, dont la langue ne décline point les mots par leurs désinences, nous n'avons pas besoin d'ajouter une seule lettre aux noms germaniques ; mais nous

pouvons nous attacher à les reproduire aussi nettement qu'un Romain les écrivait quand il avait bien entendu, et je ne demande pas autre chose. En invoquant l'exemple des Grecs et des Latins, vous assimilez, je le vois, aux flexions grammaticales de la déclinaison antique les syncopes successives qu'ont subies les noms propres en passant, de la lang-ue latine ou de la prononciation romaine, dans la langue romane du Nord, et, de celle-ci, dans le français moderne. Ce que vous voulez faire entendre, c'est que l'écrivain français doit obéir, dans ses transcriptions de noms historiques, aux lois qui ont fait sortir, par une corruption graduelle, le roman du latin et le français du roman; qu'entre diverses formes d'un même nom, il doit toujours choisir la plus française, celle qu'a élaborée et fixée l'usage populaire. Mais ce principe, que vous posez comme linguiste spéculatif, en avez-vous, comme littérateur, prévu et adopté les conséquences? Certes, il n'y a pas de noms propres en qui le travail de contraction qui a mis le sceau à notre idiome se fasse mieux voir que dans les noms de quatre saints de la période mérovingienne, saint Ouen, saint Cloud, saint Dié et saint Yrier; s'ensuit-il, selon vous, que l'historien qui raconte les faits du Vl"" et du VIF siècle soit tenu d'avoir dans ses récits des personnages mélodieusement nommés, Ouen, Cloud, Dié, Yrier, et non pas Audowin, Chlodoald, Deodatus, Aridius? Ici, Monsieur, la question s'élargit; elle embrasse, non seulement la restauration des noms germaniques, mais encore la conservation des noms latins dans la période historique où ces deux classes de »•

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noms subsistèrent coUatéralement. Or, ce que j'ai fait pour l'une, je l'ai aussi fait pour l'autre, et par des raisons identiques. Je n'ai point altéré les noms latins d'après les habitudes de notre lang-ue, je n'ai point appelé Gilles, l'évêque de Reims, JEg'id'ius; si vous êtes conséquent, vous m'en blâmerez. Mais, celte fois, vous ne me taxerez pas de complaisance pour la barbarie ; il faudra que vous m'accusiez d'un respect hors de saison pour l'euphonie et pour le goût.

Mon crime est double, et, si je suis absous d'un côté, je le serai de l'autre. Y a-t-il dans notre langue des règles obligatoires pour la reproduction des noms latins? S'il n'y en a pas, si l'on est parfaitement libre de les donner intacts avec leur désinence, ou de les tronquer à la française, il faudra bien que le même genre de liberté soit reconnu pour les noms germaniques. Je remonte à l'époque oij l'Académie française reçut, comme vous le dites, Monsieur, le mandat de conserver et de fixer la langue; alors Corneille écrivait les noms suivants : Romule, Procule, Rutile, Icile, Pompone, Métel, Cosse, Tite, Brute, Cassie, Décie. Regrettezvous que l'Académie n'ait pas sanctionné pour toujours ces noms devant lesquels, maintenant, vous reculeriez vous-même, si l'on vous parlait d'en user? Elle ne l'a pas fait; elle n'a pris aucun parti entre la forme tronquée et la forme pure ; elle a laissé à l'historien et au poète leur libre arbitre à cet égard. Elle a sagement jugé que les noms propres, à moins qu'ils ne fussent formés d'un substantif ou d'un adjectif de la langue nationale, étaient hors des lois, de cette langue, qu'ils rele-

vaienc, non de ses habitudes particulières, mais des seules convenances du goût et de la vérité historique. Lequel est le plus français d'écrire Claude ou Claudius ? Racine va répondre :

Ne parlons plus ici do Claude et d'Agrippinc... Claudius à son fils les avait destinés... Claude même lassé de ma plainte éternelle... Cependant Claudius penchait vers son déclin... Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux... La cour de Claudius en esclaves fertile (')...

Ces vers contiennent une leçon de liberté onomatolog-ique; ils montrent, par l'exemple de notre plus grand maître en fait de style et de goût, que le nom d'usage et le nom restauré peuvent, aussi bien l'un que l'autre, figurer dans une phrase française. Littéralement parlant, l'option est indifférente; historiquement parlant, elle ne l'est pas. En histoire, la forme native, étrangère, barbare si l'on veut, celle qui étonne le lecteur et le transporte loin de son temps, a une valeur que n'a pas l'autre. En frappant la vue, elle prévient l'esprit; elle nous met en garde contre le penchant que nous avons à nous figurer tout d'après nous-mêmes, nos habitudes et nos mœurs. Le nom francisé de Grégoire de Tours en dit moins sur ce personnage que ses noms romains Georgius Florentius Gregorius ; le nom de Clovis, analogue à celui d'Amadis, forme un véritable contre-sens avec les images rudes et sanglantes de la barbarie germaine.

(') Voyez Britannicus, acte I, scènes 1 et 2; acte II, scène 3; acte IV, scène 2. — J'ai compté dix fois le premier de ces noms et sept fois le second.

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Vous avez beau dire, Monsieur, la nomenclature usuelle pour les premiers temps de l'histoire de France porte à l'esprit je ne sais quoi de louche, qu'il est bon de secouer, ici par un chang-ement de nom, là par un changement d'orthographe. J'en trouve chez vous-même une preuve que je vous signale en finissant. Vous avez lu quelque part que le roi Chilpéric (j'orthographie comme vous) eut la fantaisie d'ajouter quatre lettres à l'alphabet, qu'il ordonna que les enfants fussent enseignés de cette manière, et que les livres fussent grattés à la pierre ponce et écrits de nouveau ; votre mémoire a brouillé ce trait avec d'autres lectures, et vous avez écrit sérieusement les lignes que voici : « Nous ne sommes plus, hélas 1 au temps oîi Chilpéric, et Auguste, et Denys de Syracuse, confessaient, avec une noble simplicité, que les rois eux-mêmes ne sauraient, dans leur toute-puissance, donner le droit de cité à un mot repoussé par l'usage. » Ce qu'il y a ici de plus étrange, ce n'est pas l'erreur de fait, l'inexactitude matérielle, c'est l'association de ces trois noms que vous glorifiez ensemble : Chilpéric, Auguste et Denys. Ou je me trompe fort, ou si comme moi, vous écriviez Hilperik, vous n'auriez pas composé une pareille triade. Le k, cettre lettre insolite que vous dépeignez si bien, cette perpendiculaire maussade, armée de deux pointes obliques et divergentes, se serait dressé à vos yeux comme une enseigne de barbarie, et vous aurait averti de réfléchir un peu avant de prêter au mari de Fredegonde le mérite d'une modestie de bon goût et d'une noble simplicité.

Dans vos plaisanteries, quelquefois piquantes, sur le système métrique et sur la nomenclature des sciences naturelles, vous n'avez nommé personne ; vous auriez pu," sans me nommer, soutenir la même thèse en ce qui regarde l'histoire. Vous ne l'avez pas fait ; vous avez préféré, sur ce point, la satire personnelle au simple combat des idées. Traduit par vous devant le tribunal des railleurs littéraires, attaqué d'une manière directe, j'ai répondu directement. J'aurais peut-être négligé ce droit de légitime défense, si votre diatribe ne m'eût donné l'occasion de rétablir dans ses véritables termes une question embrouillée à plaisir, mais tellement claire par elle-même, qu'il suffit de la bien poser pour qu'elle soit résolue. Je devais au public, notre juge à tous, de lui exposer avec détail les raisons d'une méthode qui, en beaucoup de points, choque l'habitude qu'on ne trouble jamais impunément ; vous m'y avez contraint, Monsieur, et c'est un bon office dont je vous sais gré. J'ai dit tout ce que j'avais à dire, le débat est clos de mon côté ; si, du vôtre, il ne l'était pas, vous parleriez seul, je n'ajouterai plus un mot. Mes heures de travail sont rares et courtes, je les dois à quelque chose de plus grave et de plus utile qu'une joute d'esprit, difficile d'ailleurs pour moi autant qu'elle est facile pour vous.

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma haute considération.

Lettres sur

l'Histoire de France

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