PREMIERE LETTRE
Prc^ramme d'un Art Nouveau
Le début de cette lettre déplore la punérie où nous sommes d'une véritable Histoire. Nous n'avons, dit l'auteur, que de mornes compilations « où un petit nombre de personnages privilégiés occupent seuls la scène historique et où la masse entière de la nation disparaît derrière les manteaux de cour. )> D'ailleurs, chez les historiens, nulle intelligence du passé, nul don de voir et de peindre. Comment s'élever à un art nouveau ?
Il n'est qu'une seule voie pour sortir de ce chaos, le retour aux sources originales, dont les historiens en faveur, depuis le commencement du dix-huitième siècle, se sont de plus en plus écartés (') : un changement total est indispensable dans la manière de présenter les moindres faits historiques. Il faut que la réforme descende des ouvrages scientifiques dans
(}) Je ne parle ici que des auteurs de compositions narratives; les travaux d'histoire critique, et en particulier ceux des bénédictins, sont parfaitement hors de cause.
(Xote d'Aug. Thierry).
les compositions littéraires, des histoires dans les abrégés, des abrégés dans ces espèces de catéchismes qui servent à la première instruction. En fait d'ouvrages de ce dernier genre, ce qui a maintenant cours dans le public réunit d'ordinaire à la plus grande vérité chronologique la plus grande fausseté historique qu'il soit possible d'imaginer. Là se trouvent énoncées d'une manière brève et péremptoire, comme des axiomes mathémathiques, toutes les erreurs contenues dans les gros livres ; et pour que le faux puisse, en quelque sorte, pénétrer par tous les sens, souvent de nombreuses gravures travestissent pour les yeux, sous le costume le plus 'oizarre, les principales scènes de l'histoire. Feuilletez le plus en vogue de ces petits ouvrages, si chers aux mères de famille, vous y verrez les Francs et les Gaulois se donnant la main en signe d'alliance pour l'expulsion des Romains, le sacre de Clovis à Reims, Charlemagne couvert de fleurs de lis, et Philippe-Auguste en armure d'acier, à la mode du seizième siècle, posant sa couronne sur un autel, le jour de la bataille de Bouvines.
Je ne puis m'empêcher d'insister sur ce dernier trait, dont la popularité chez nous est une sorte de scandale historique. C'est sans doute une action très édifiante que celle d'un roi qui offre publiquement sa couronne et son sceptre au plus digne ; mais il est extravagant de croire que de pareilles scènes aient jamais été jouées ailleurs que sur le théâtre. Et comme le moment est bien choisi pour cette exhibition en plein air de tous les ornements royaux ! c'est l'instant où l'armée française est attaquée à l'improviste ; et que cela est bien d'accord