LV. De perversa muliere
Il s'agit de six vers d'une construction extrêmement compliquée. Ces six vers paraissent aux auteurs de V Histoire littéraire « dans le goût » de quelques autres pièces attribuées à notre évêque. Nous en convenons, mais en faisant remarquer qu'il n'est pas l'auteur certain de toutes ces pièces, et que d'autres poètes du même temps ont fait dans le même goût, un goût très condamnable, des vers qui ne leur sont pas contestés.
Il semble qu'il manque deux vers à l'édition donnée par Beaugendre d'après un manuscrit unique; en effet les mots habet et expoliat du second vers n'ont pas de compléments. Nous le croyons du moins; mais peut-être n'avons-nous pas pénétré tous les secrets de l'énigme.
LYL Qucm nociva sint sacris hominibus femina,
avaritia, ambitio.
Nous n'avons plus aucun doute sur l'auteur de ces vers. Cependant le problème à résoudre n'était pas sans difficultés. Nicolas Ghamart en a d'adord publié quelques * uns sous le nom de Philippe, abbé de Bonne-Espérance. La pièce tout entière fut ensuite
(1) Voir l'édition de ce poème par M. Th. Wright, Anglo-latin satirical poets, t. II, p. 57.
d'hjldkbert os layardin 107
imprijpôg par Jacques Hommey sous le nom de Marbode ïSupplem. Patrvm % p. 547. Enfin len° 15155 (fol. 54) de la Bibliothèque nationale ainsi qu'un manuscrit de Vienne communiqué par M. Endlicher à M. Wright l'attribuent à Matthieu de Vendôme. Néanmoins nous tenons pour certain qu'elle est d'Hildebert. Si les n°« 115 et 710 de Saint-Omer, 1612 de Troyes, 11902 de sir Thomas Phillips, à Cheltenham (1), 704 de Berne, 3696 B (fol. 46) et 3761 (fol. 71) de la Bibliothèque nationale nous l'offrent sans aucun nom d'auteur, elle porte le nom de notre évêque dans les n« 7596 A (fol. 168) et 14867 (fol. 176) de la même bibliothèque, dans les Papiers de Baluze, n° 120 (fol. 324), ainsi que dans les n 08 372 et 749 de Douai. Voilà déjà de nombreux témoignages en sa faveur. En voici maintenant un autre d'une plus grande autorité, celui de Pierre le Chantre citant, sous le nom d'Hildebert, quatre vers de cette déclamation poétique, au chapitre uv de son Verbvm abbreviatum. On se persuade sans peine que Pierre le Chantre, théologien lettré, qui fut presque un des contemporains d'Hildebert, étant mort en 1197 (2), a'apului donner des vers d'un autre. Eh bien ! il nous reste à produire une attestation encore plus convaincante.
Il existe au Vatican, dans le n° 1351 de la reine Christine, un recueil des poèmes laissés par Baudry de Bourgeuil, et notre confrère M. L. Delisle, venant de nous communiquer une copie récente de ce pré-
(1) Au rapport de M. Waitz, Neues archiv, t. IV, p. 599.
(2) Hist. litt. de la France, t. XV» p. 288.
cieux manuscrit, nous y trouvons une épître à l'adresse d'Hildebert, archidiacre du Mans, Audeberto, Cenomanensi archidiacono, qui nous fournit ici des informations très précises. Après avoir lu, dit-il, deux pièces de vers signées par l'archidiacre, l'abbé lui écrit :
Gasus jocundas nuper mibi contulit odas, Audeberte, tuo de nomine pratitulatas ; Quas ego furatas studiosius ecce revolvo, In quibus ipsesatis splendes mihi notificatus...
Or, quelles sont ces deux pièces de vers ? L'une est l'épitaphe de Bérenger, dont nous avons parlé plus haut (n° VIII), et l'autre est la déclamation dont il s'agit dans cet article. Baudry l'indique clairement en citant quelques mots de la pièce :
Denuo dixisti quoniam tria moribus obsint, , Quae tria, si superent, ducunt ia perditionem : Femina, census, honos % ferales moribus hostes, Quod tam discrète, tam pleniter enucleasti Ut mox sufficiant sic enucleata legenti ; In quibus expositis sic ipsum tu superasti Ut te crediderim vel Apoliinis ore locutum, Aut inter superos si quis sit Apolline major, Majestate Jovis pro relligione remota.
Il est donc bien clairement démontré que l'abbé Philippe, Marbode et Matthieu de Vendôme ont été faussement désignés comme auteurs de cette pièce, qu'elle est certainement d'Hildebert et qu'il l'a faite dans sa jeunesse, étant encore archidiacre.
Les anciennes éditions étaient bien imparfaites. Une nouvelle, donnée par M. Wright dans ses Reliquix
mtiqu&, t. II, p. 270, ne vaut pas mieux. On remarquera d'abord que le titre de cette édition, De amore protervo et procacitate amantis, ne se rapporte pas au contenu de la pièce ; ensuite on reconnaîtra qu'il existe dans le texte, publié d'après une seule copie, plus d'une lacune et plus d'un vers faux. Mais Beaugendre est encore moins excusable d'avoir si mal imprimé la même pièce. Il avait, dit-il, sous les yeux plusieurs manuscrits, et notamment le n° 7596 A de la Bibliothèque nationale, ancien 1050 deGolbert, qui n'est pas trop défectueux. Pourquoi donc tant de mots altérés et de vers en révolte contre les lois de la métrique? Si ce poème n'est pas le meilleur d'Hildebert, il mérite néanmoins d'être lu, et dans toutes les éditions il est vraiment illisible. C'est pourquoi nous croyons devoir en donner une plus correcte :
Plurima cum soleant sacros evertere mores,
Altius evertunt femina, census, honos.
Femina, census, honos, fomenta facesque malorum,
In scélus, in gladios corda manusque trahunt. Félix expertus exemplo femina quid sit,
Quique suos aliqua suffugit arte dolos!
Femina res fragilis, nunquam sine crlmine constans,
Nunquam spfflrte sua desinit esse nocens.
Femina flamma vorax, furor ultimus, intimus hostis,
Et docet et discit quidquid obesse potest.
Femina vile forum, res publica, fallere nata,
8uccessisse putat cum licet esse ream.
Femina triste jugum, querimonia juris et œqui,
Turpe putat quoties turpia nulla gerit.
Femina tam gravior quanto privatior hostis,
Invitât crimen munere, voce, manu ;
Omnia consumens vitio consumitur ornai,
Et prœdata viros prœda fit ipsa viris.
Corpus, opes, animos eaervat, diripit, angit,
Tela, manus, odium suggerit, armât, alit ; Urbes, régna, domos evertit, commovet, urit,
Unaque tôt regum spem, caput, arma premit.
Femina mente Parim, vita spoliavit Uriam,
Et pietate David et Salomona fide ; Femina sustinuit jugulo damnare Joannem,
Hippolytum letho compedibusque Joseph.
Femina mente gerit, lingua probat, actibus implet
Quo lex, quo populus, quo simul ipsa mit.
Nec minus internas vires effeminat aurum,
Nec minus illicitum currere monstrat Her.
Vix est quem pudeat auro pervertere rectum,
Quem pigeât pretio quolibet esse reum.
Auro perficitur quidquid captatur inique;
Non caret effectu qui dare multa potest.
Auro flectuntur dux, miles, parcitur hosti,
Nemoque prœtenso munere vana rogat (1).
Aurum corda moyens, oculorum prœdo sacrorum,
In facinus puras armât agitque manus.
Auro saepe labat virtus et robur eorum
Quorum corda Deus, cetera laudat homo ; Et quem jurares cervicem impendere recto
Spe modici fructus cuncta licere putat*
(1) Les deux derniers distiques n'en font qu'un dans l'édition de Beaugendre, deux vers étant supprimés :
Auro perficitur quidquid captatur inique, Nemoque preetenso munere vana rogat.
Gérald de Barri, qui les cite ainsi (Gemma anima, dist. lî, cap. xx vi n), parait croire qu'ils sont d'Ovide. Ils sont encore cités comme les donne Beaugendre dans le Verbum abbreviatum de Pierre le Chantre, chap. xxm, et l'éditeur de cet écrit, qui les a crus de Properce, indique môme l'élégie à laquelle, dit-il, Ils sont empruntés (Migne, Patrologie, t. CCV, col. 85.) Mais cette indication est fausse. Les deux vers, peut-être dignes de Properce et d'Ovide, ne sont ni de l'un ni de l'autre.
d'hildebert de làvàbdin Hl
Hostls atrox Judexque gravis tortorque cruentus
Spe pretii taxant prœlia, jura, manus.
Aurum castra locat, classem parât, exerit enses,
Spernere vim, ventos, œquora, tela docet, Solvit coDJugium, prorumpit claustra pudoris,
Sacras csede manus inquinat, ora dolis.
Auro perjurus Polymnestor 4 adultéra Dane,
Perfida Tarpeia, trux Eriphyia fuit ; Auro Crassus obit, auro ruit Amphiaraus ;
Auro castra, duces Jus populique cadunt.
Quem vero nec res, nec femina frangere possunt
Ambitus expugnat consceleratque pium.
Ambitus ki vetitum mores deâectit, et infra
Posse suum quemquam non sinit esse reum.
Hujus opus turbare duces, mutare coronas.
Innocuis lethum, sceptra parare rets, Urbibus excidium, templis properare ruina m,
Sternere patricios ensibus, igné lares, Ludibrio reges exponere, régna rapinis,
Flagitiis matres exsilioque senes, Naturam vitiis, superos offendere ritu,
Parcere tune tantum cum nocuisse nequit.
Quem simul arripiunt tantae contagia cladis
Cuncta licere putat dum sibi régna paret.
Sustinet hic gladios in patrem ferre, nec unquam
Fraude, cruore, dolis, mens, manus, ora vacant.
Ici finit le poème dans tous les manuscrits que nous avons pu consulter. Il ne semble pourtant pas corn* plet. On nous apprend qu'il se termine par ce distique dans le n° 749 de Douai (1) :
î?emina nulla bona ; quod si bona contlgit ulla, Nescio quo pacto res mala facta bona est.
(1) Calai, des man. de Douai, p. 446.
Mais ces vers ne se rapportent pas à ceux qui précèdent immédiatement. En outre, ils ne sont pas d'Hildebert ; ils appartiennent à cette épigramme qu'on a coutume d'attributi soit à Pentadius (1), soit à Quintus Gicéron :
Crede ratem vent i s, aitfmum ne crede puellis,
Namque est feminea tutior unda fide .
Femina nulla bona est, vel, si bona contigit ulla,
Nescio quo fato res maia facta bona est (2).
Tous les moines un peu lettrés devaient, au moyen âge, savoir ces vers par cœur. Des deux derniers Bernard de Morlas a fait ces dactyliques :
Nulla quidem bona ; si tamen et bona contigit ulla, Est mala res bona, namque fere bona femina nulla (3).
Assurément le distique vaut mieux. Remarquons enfin que, dans l'édition de Beaugendre et dans le n° 7596 A (fol. 168) de la Bibliothèque nationale, se lisent, après les mots ora vacant x ces quatre vers élégiaques sur la moljilité des choses humaines :
Glorior elatus, descendo minorificatus (4).
Ah ! miser, axe teror, lœtus ad astra feror ! Ut rota sic homines ; movet hos immobilis ordo,
Exaltans humiles magnanimosque premens.
Ces quatre vers sont peut-être d'Hildebert. Ils sont peut-être aussi d'un autre. Nous les trouvons sans
(1) Teuffet, Hist. de la littér. romaine, t. I, p. 334.
(2) Anthol. ta*.,édit. Riese, n° 268.
(3) Bernardus Morlan., De contemptu mundi, lib. II, p. 57 do l'ôdition citée de M. Wright.
(4) Dans Beaugendre il y a mortificatus, mais à tort. Voir l'édition do M. l'abbé Bourassé, col. 1283.
d'hildsbert de lavardin 413
nom d'auteur dans le n° 593 (fol. 25) de la bibliothèque Mazarine, et sous ce titre qui ne leur convient guère : De septem vitiis et septem demis. Enfin Bernard de Chartres a cité les deux premiers, avec quel* ques différences, dans son commentaire sur l'Enéide :
Glorior elatus, descendu minorifleatus, Imus in axe teror, rursus ad astra feror.
Mais Bernard de Chartres n'en désigne pas lui-même Fauteur : Quidam dixit. Quel qu'il soit, si Beaugendre a publié ces vers comme offrant la conclusion morale du poème qu'ils suivent, il s'est trompé, car ils ne s'y rapportent aucunement.
LYII. De cladibus ecclesiarum.
Beaugendre a donné cette pièce d'après un manus- * crit d'Évreux. Nous la trouvons dans le n° 3761 de la Bibliothèque nationale, fol. 69, sans nom d'auteur; mais elle est réunie, dans le n° 15172 (fol. 106), ainsi que dans un manuscrit de Vienne (1), à d'autres pièces d'Hildebert, et Baluze Pavait accueillie pour son édition projetée; n° 120, foi. 324. Il est donc possible qu'elle soit d'Hildebert; mais certainement Beaugendre s'abuse en supposant qu'il a fait ces vers, étant évèque, pour son ami Roger, récemment pourvu du siège de Salisbury . Si l'auteur est Hildebert, il a composé cette pièce en l'honneur d'un pape, comme Ta cru Pierre Louvet, qui l'a reproduite dans son Histoire de Beauvais (2), ou, n'étant pas encore évoque, en
(4) Bt. Eûdlicher, Cotai, cod. philol. Vindob. p. 174. (2) Tom. U, p. 252.
l'honneur d'un prélat Manceau. C'est oe que prouvent les vers suivants :
Gratis Christe! tibi^ quod nos hoc patr$. serenas Qui regat Ecoles i a m, , , ,
Il y a plusieurs foutes dans l'édition de Beaugendre. On pourra le« oorriger sur nos n°* 3761. Qt 15172 t Mais ces copies n'offrent pas, nous croyons devoir en prévenir, la confirmation d'une conjecture faite par Beaugendre sur un mot du dernier vers. L'éditeur avait lu d«xs le manuscrit d'Évreux :
Illi, quod factis, quod mente, quod ore merétUP, Post annos Pilii requies œterna paretur I
Ce qui nous semble très clair. L'auteur souhaite à son pape, k son évêque, dans ce monde, la longue vieillesse de Nestor le Pylien, et, dans l'autre, le repos éternel. Mais Beaugendre, n'ayant pas compris ce mot Pyliii nous propose d'y substituer prœtii, et cette proposition nous est renouvelée par M. l*abbé Bourawé* Nous ne consentons pas à fausser un vers pour le rendre plus obscur. Le texte d'Êvrçux, conforme à ceux de Baluze et de notre n° 3761, est en cet endroit très correct. On lit dans Ovide, Pont.
liyr, tt, épître vin, vers 41 j
01e pater in Pylioa, Cumseos mater in annos Vivant, et possis filiu* ease diu.
Ëildebeft et ses contemporains, qui lisaient habituellement Ovide, avaient la mémoire pleine de ses vers. Si Beaugendre l'avait lu dans sa jeunesse, 11 l'avait*
D'HiLDSBERT BB IAVÀRDIN 115
dafts #a vieillesse, complètement oublié. C'est ea que nous avons déjà remarqué.
LVHI. In virurri, àbbatem iîmul et episôôpum*
Ces quatre vers sur le Cumul des dignités ecclésiastiques ont été reproduits, non sans malice, par les auteurs de Ytiistoiré littéraire. Beaugeiïdre veut qu'ils soient adressés â Brunôn, évêqùe de 8egni,qui, s'étant retiré, par amour de la solitude, dans l'abbaye du Mont-Cassin, devint ? sans cesser d'être évoque, abbé de cette illustre maison. Cette conjecture de Beaugendre-peut être admise. Nous avons deutf copies de répigramme, dans le n é Î596 A (fol. 166) de la Biblio-* thèque nationale et dans les papiers dé Baluze, n* 180 (fol. 323). Ces deux copies l'attribuent à l'évêquè Aii Mans.
LiIX. De incestuoso stupro ab Ammone proprix sorori
illato.
Le viol de Thamar par son frère Amman est raoonté dans le deuxième livre des Rois, oh. xm, en des termes qui font trop bien connaître les mœurs du temps. H y a dans les vers moins de trait» historiques, maie nous y remarquons, au point de vue littéraire, d'heureux mouvements. Le texte donné par Baugendro n'est pas d'ailleurs très défectueux. Nos seules cor* rections sont au vers 21 ; où il faut lire coituœ au lieu de motus; au vers 25, où, violât» doit remplacer violare. Elles nous sont fourmes par ttue copie de Baluze, n° 120 (foL 395). Quant au nom de l'auteur, il
est incertain. La seule copie de Baluze nous désigne Hildebert.