VI. De Lucretia
A la colonne 1447. D'abord publiée sous le nom d'Ovide dans les anciennes éditions de ce poète, puis, avec ou sans le nom d'Ovide, par Scaliger, Fabricius et d'autres encore, cette épigramme a été recueillie par Burmann comme une épave de l'antiquité classique, et reproduite dans toutes les éditions de V Anthologie latine. Dans la première, celle de Burmann, elle est à la page 349 du tome I; dans la dernière, celle de M. Riese, elle est sous le n° 787. Ces différents textes sont plus ou moins défectueux. Celui de M. l'abbé
(1) Migne, Patrologie t t. CGV, (Soi. 851.
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Bourassé, qui a le mérite d'être complet, n'est pas non plus sans faute. Nous le corrigeons ainsi sur les n" 8413 (fol. 47) et 14194 (fol. 162) de la Bibliothèque nationale :
Dum foderet ferro castum Lucretia pectus, Sanguinis et torrens egrederetur, ait :
« Testes procédant me non favisse tyranho :
c Ante virum sanguis, spiritus ante deos.
« Quam bene, producti pro me poat fata, loquentur, « Àlter apud mânes, alter apud superos I »
M. Riese aurait probablement exclu ces vers de son Anthologie s'il avait appris qu'il s'en trouve une copie, sous le nom d'Hildebert, dans notre n° 14194. Ainsi dans le n° 61 de Tours, qui a révélé l'existence de cette pièce à M. l'abbé Bourassé, elle suit, comme dans notre n° 14194, un des poèmes les plus authentiques d'Hildebert, Tépitaphe de Bérenger. Nous ne garantissons pas, toutefois, la vérité de l'attribution. Un épigraphiste que nous avons déjà cité reproduit ces vers comme les ayant lus sur un marbre antique (1). S'il mérite une entière confiance, ce n'est par M. Riese, c'est M. l'abbé Bourassé qui s'est trompé.
Vil. De excidio Trojx.
Voici maintenant des additions généralement plus importantes, qui commencent à la col. 1447 de la nouvelle édition pour finii 4 à la col. 1458. Il faut encore donner sur chacune de ces pièces des explica* tions particulières.
(1) Bibl. nat.; mss. latins de récente acquisition ; n° 162, p. 9.
La première, De excidio Troj&> est un prétendu poème que Leyser a publié dans sa notice sur Hildebert, disant l'avoir rencontré tel qu'il l'a donné dans un manuscrit de la bibliothèque Pauline, à Leipzig. M. l'abbé Bourassé n'ayant fait que reproduire cette édition, ce n'est pas à lui qu'il faut en imputer les graves et nombreuses erreurs ; c'est au manuscrit de la bibliothèque Pauline, ou plutôt à Leyser.
Et d'abord ce prétendu poème contient deux poèmes dont le rythme est tout à fait différent.
Le premier, écrit en vers simplement élégiaques, et commençant par :
Divitiis, ortu (1), specie, virtute, teiumphis,
finit, dans l'édition de M. l'abbé Bourassé, au commencement de la col. 1451, avec les vers :
Quod tamen urbs capta est, quod victa, quod obruta, Arte Sinon, partu (2) ligneus egit equus. [totura]
Le second, entièrement composé de distiques dont tous les vers sont léonins et riment deux à deux, commence par
Viribus, arte, minis Danaum data (3) Troja ruinis, Annis bis quinis fit rogus atque cinis,
et finit par
Sic ex iSnea crescunt Romana tropœa, Sic gensRomulea surgit ab Hectorea.
(1) Et non pas regno, comme dans le texte de Leyser.
(2) Dans l'édition il y a parut; ce qui est inintelligible.
(3) Et non clara, comme dans l'imprimé. Avec clara la phrase est sans verbe et le vers est faux.
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Nous parlerons d'abord du premier de ^ces deux poèmes. Le rythme en est classique; c'est celui d'Ovide. Il n'était donc pas impossible de chanter noblement sur ce rythme les malheurs de Troie. Le poème est pourtant d'une intolérable platitude. Mais il n'est pas d'Hildebert; jamais, même dans ses plus mauvais jours, Hildebert n'afait une série de vers pareils. Hâtonsnous de le dire, aucun manuscrit ne les lui donne. Ils sont anonymes dans le n° 344 de la reine de Suède (1) et dans le n° 92 du collège Saint-Jean-Baptisle, à Oxford. Ajoutons que le manuscrit de la bibliothèque Pauline n'offre pas lui-même le nom d'Hildebert. C'est Leyser qui nous le déclare. Il a supposé, dit-il, que son poèma sur la ruine de Troie pouvait être, forte, d'Hildebert, l'ayant trouvé, dans le manuscrit de la bibliothèque Pauline, après un poème sur la création du inonde, commençant par
Omnipotens in principio cœlumque solumque»
Fecit ,
dont Hildebert est l'auteur incontesté (2). C'est donc une simple conjecture. Nous allons prouver qu'elle n'est pas heureuse.
Les rédacteurs de l'Histoire littéraire se disent enclins, pour leur part, à croire que ce poème sur la création du monde est non pas d'Hildebert, mais de Thibauld, l'auteur du Physiologus (3). C'est une opi-
(1) Notices et extr. des man., t. XXIX. deuxième partie, p. 239.
(2) Pol. Leyser, Hi$L poemat. et poetar. medii xoi % p. 390 et suiv.
(3) Hisi. HU. de la France, t. XI, p. 372. . m
162 L4S MELANGES POÉTIQUES
nion, suivant nous, mal fondée. Le poème sur la création du monde, intitulé, dans l'édition de Beaugendre, De operibus sex diervm, est sans nom dans le n° 215 de Troyes; mais il est conservé sous le nom d'Hildebert en deux manuscrits anciens et très dignes de confiance, le n° 5129 (fol. 86) de la Bibliothèque nationale et le n° 825 de Douai. De là, toutefois, on ne saurait conclure qu'un autre poème, mis à la suite dans un seul manuscrit, est probablement du même poète. Les recueils de vers que nous ont laissés les copistes du moyen âge sont le plus souvent, comme nous en avons déjà fait la remarque, composés de pièces dont les auteurs sont très différents. En fait, le premier des deux poèmes sur la ruine de Troie n'est pas plus d'Hildebert que de Tbibauld; il est d'un chanoine régulier, contemporain d'Hildebert, à qui l'attribuent positivement le n° 93 de la bibliothèque d'Avranches et le n° 8430 de la Bibliothèque nationale. On lit à la fin de la copie que contient ce dernier manuscrit : Explicit Mas a magistro Simone Aurea Capra, sed ab ipso nondum canonioato incomparable lUer édita, et ab eodem jam canonicato mirabilitêr correcta et amplificata; cum utiquê dicat br éviter et apte, Imiter et sentent iose, subtililer et ornate, ele- \
ganter et proprie, seriatim et perfecte, nec solum in hoc materia, verum in agendo de quolibet alia singu* larem et unicum et quasi natalem habet modum dicendi et a sœculo etiam sub Augustis inauditum(i)... « Il y aurait à rabattre de cet éloge, » disent placidement
(1) BUt. litt. de la France, t. XII, p* 489.
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lea auteurs de V Histoire littéraire. On en doit, à notre avis, tout supprimer, et ne retenir de cet explicit ver» beux que la mention des changements apportés par Simon Ghèvre-d'Or à son œuvre primitive. Ainsi nous sont expliquées les différences qui existent entre le texte de Leyser et celui de notre n° 8430. Leyser a donné le poème en son état d'imperfection première ; nous le trouvons, dans notre manuscrit, laborieuse* ment amendé.
A cette remarque sur le texte de Leyser nous devons aussitôt en joindre une autre. Le poème de Simon Chèvre-d'Or finit, dans ce texte, avec l'épisode du cheval de bois. Il finit, on le voit, avant les grands carnages, avant la prise, l'incendie de la ville; c'est une Iliade interrompue. Mais l'interruption n'est pas le fait du poète. En effet, Leyser n'a pas môme publié la moitié do cette Iliade en son état primitif. Gela nous est prouvé par notre n° 8430, où le poème occupe trente colonnes, l'épisode du cheval de bois prenant
fin au commencement de la douzième.
Quant à la suite des événements elle est racontée dans le second poème uni par Leyser au premier» Mais c'est une étrange union. La seule différence des rythmes rendrait le divorce nécessaire. Remarquons, en outre, que ce second poème est en lui-même un récit complet de la catastrophe troyenne. Dans les premiers vers, Paris ravit la femme de Ménélas; dans les derniers, le vainqueur de Turnus jette les fondements de la puissance romaine» Il est donc manifeste que l'édition de Leyser nous offre successivement deux poèmes tout à fait distincts, dont ]p premier est ina-
chevé. Si, d'ailleurs, le manuscrit de Leipzig est conforme à cette édition, en d'autres manuscrits les deux poèmes sont séparés, comme ils doivent l'être. Ainsi les n M 426 (fol. 133) de la Bibliothèque nationale et 825 de Douai ne nous offrent que le second, et, dans le n° 8430 de la Bibliothèque nationale, le premier finit au fol. 24, le second commence au fol. 61, venant après un troisième poème sur la chute de Troie dont nous aurons à parler dans le chapitre suivant. Enfin, ce qui nous dispense d'insister, la critique a déjà signalé la faute commise par Leyser. Laissant de côté le premier poème, celui de Simon Chèvre-d'Or, M. Édélestand Du Méril a reproduit le second comme un essai poétique d'un genre tout particulier (1). Ainsi nous ne pouvons complètement excuser M. l'abbé Bourassé. Il aurait dû connaître la reproduction de M. Du Méril et les notes qui raccompagnent; ce qui lui aurait appris combien Leyser s'est trompé.
Maintenant quel est l'auteur du second poème? Un de ses contemporains nous le désigne, mais en des termes qui manquent de clarté. Nous lisons dans la chronique de Richard de Poitiers : Hic (c'est-à-dire Geoffroy, comte d'Anjou) filium suum Henricum natu majorera ad erudiendum tradidit cuidamtnagistro, Petro scilicet Sanctonensi, qui in metris instructus est supra ' omnes coœtaneos suos qui in Francia, sive in Aquitània et usque Pyrœneos montes inhabitant } • et
(1) Poésies popul. antérieures auXIfr siècle, p. 400.
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ut his versibus comprobatur quo* de excidio Trojœ compostât :
Viribus, arte, roinis Danaum data Troja ruinis Annis bis quinis fit rogus atque cinis, etc, etc (1).
Suit toute la pièce publiée par Leyser. Il y a dans ces lignes des informations qui peuvent être considérées comme précises. Le prince Henri dont il s'agit ici, fils de.Geoffroi Plantagenet, comte d'Anjou, né en 1133, dut commencer en 1145 le cours de ses études. Nous savons donc à quelle date l'auteur du poème était au service du comtç. Mais ce poète si célèbre, qui n'eut pour égal aucun autre poète de son temps, nous est tout à fait inconnu sous le nom de Pierre de Saintes. Que Ton interroge tous les bibliographes et tous les historiens; ils l'ont tous ignoré. Parmi les poètes latins du nom de Pierre qui vécurent au xn' siècle, nous avons Pierre le Vénérable, Pierre de Poitiers, Pierre de Saint-Omer, autrement nommé Pierre le Peintre, Pierre Riga, Pierre de Blois, archidiacre de Bath , auxquels il faut peut-être ajouter un autre Pierre de Blois, chanoine de Chartres (2) ; mais nous n'avons aucun Pierre de Saintes. Ce nom doit avoir été mal écrit par un copiste.