V. De perfida arnica
Le titre dit assez que cette pièce est encore du genre profane. Quoiqu'elle ait été plusieurs fois imprimée, nous la publions ici, pour en corriger le texte défectueux, d'après plusieurs copies, et notamment celles que nous offrent le n° 3761 (fol. 67) de la Bibliothèque nationale et les Papiers de Baluze (fol. 325) :
Conquerar an sileam ? Monstrabo crimen amicœ,
An, quasi jam sanus, vulnera nostra tegara?
Non queror aut molles oculos, aut aspera crura;
Nqn vitio quovis exteriora prerao.
Quod queror est animi ; laudaret cetera lîVor.
Verba fide, vitiis lubrica forma caret.
Illa decem menses mecum féliciter egit,
Gratis in amplexus docta venire meos.
iEmulus ecce meus, gemmis maie fisus et auro,
Hanc adit, ingeminat munera, flectit eam.
Muneribus vicit, quoniam natura vel usus
Praeter flagitium nulla dedere sibL Thefsitem gerit in facie, gerit intus Orestem ;
Pulchrior ille tamen, mitior iste fuit.
Noaprius incurrit leviores ille reatus,
Nec gradibus certis dcstitit esse bonus;
(1) Garnier, Cotai, des man. & Amiens, p. 53.
Sod siraul omne nefas ausus puéril ibus annis,
Jam prœter facinus nulla licere putat.
Turpis, atrox, exlex, naturœ criraen et hostis,
In luctiTridet, flet nisi flenda videt.
Sufflcit exemplis totum corrumpere mundum,
Bufficiunt sceleri nonrïna nulla suo; Quippe tôt illipitis famam lacerare (1) laborat
Ut nullà rëdimi laude vel arte queat.
Cur igitur placuit ? Quid honesti vidit in illo
Quem jam nulla sequi praeter honesta pudet ? - Cur igitur placuit ? Dignusne placere puellis
Qui non exsilio, sed cruce dignus erat ; Lapsus in excessus tantos ut nulla putaret
Détériora flde, vel potiora dolis ?
Cur placuit lethale nefas, cur dedecus orbi?,
Cur tara terribilis larva pudorque patris?
Qui non tam locuples rébus quam pauper honesto,
Et minus infamis quam vitiosus erat.
Crimen opes, redimunt, reus est crucis ornais egenus,
Et laudes hominum pensât acervus opum.
Hic quoque nec vita; nec nobilitate parentum,
Nec specie placuit, sed quia dives eratr Divitiis animum tenera turbavit arnicas,
Divitiisque patent ostia, crura, sinus, Jam nec pura fides, nec largi gloria sensus,
Nec probitas morum, nec bona forma juvat; Aurum, sinoeras solitum pervertere mentes,
Mortales animos in soeius omne vocat.
Aurum dum sperat nil jam negat Hectoris uxor ;
Jam populo jungi sustinet asse dato.
Dona truces animas et verba severa relaxant ;
Pénélope donis altéra Thais erit;
(1) Nous empruntons cette variante et quelques autres à un texte incomplet qui nous est communiqué par M, Port, archiviste de Maine-et-Loire.
d'hildebeht de lavardin 183
Sed jam Thais erit Junone aeverior ipsa, $o Si nullas habeat pulcher araator opes.
Vos igitur, juvenes, quos nundum fervor amoris
Attigit, illarura laudo cavere dolos.
Jam Hcet uratur, tameh ia complexibus îpsis
Quœque saljtores quœrit habere novos.
protea raultiplicem valet ars retinere, sed Ulas '■ r Quia, elabautur ars retiuere acquit.
Cette pièce a été, disons-nous, plusieurs fois imprimée, trois fois au moins. Elle se trouve, en effet, dans toutes les éditions de V Anthologie latine. Dans la dernière, celle de M. Alexandre Riese, elle est sous la n° 794. Mais nous n'hésitons pas à croire qu'elle est moderne, et voici les raisons que nous ayons h produire pour justifier notre opinion.
Outre certaines incorrections qui seraient, chez un ancien poète, bien extraordinaires, nous pouvons signaler dans cette pièce des mots nouveaux et des mots employés dans un sens que l'antiquité n'a pas connu. Il y a, par exemple, au vers 12, une confusion dans l'emploi des pronoms qui est tout à fait habituelle au moyen âge, mais tout à fait inusitée dans l'âge antérieur : sïbi mis à la place d'Uli. Au vers 8, le mot gratis nous offre une faute de quantité. En voici quelques preuves données par Martial. Au livre I de ses Epigrammes, épigr. 96 :
Non facis hoc gratis, accipis ut taceas ; Et au livre X, épig. 75 :
Dat gratis, ultro dat mihi Galia ; nego.
Au vers 15, le. mot reatus employé dans le sens de péché, de crime, appartient au vocabulaire chrétien. C'est une observation déjà faite par Laurent Yallâ (1). Le plus ancien exemple de cette acception nous est fourni par Sedulius (2). Enfin un autre néologisme est, au vers 54 : le mot salitores dérivé de salio et signifiant tout autre chose que des marchands de marée.
Voilà nos raisons pour croire la pièce moderne. Mais nous n'en avons pas d'aussi fortes pour confirmer l'attribution de Baluze, qui la met au compte d'Hildebert. Il y a cependant dans cette pièce, à côté de vers rendus obscurs par des locutions insolites, d'autres vers très bien tournés, qu'on louerait même chez Ovide et chez Tibulle ; ce qui peut faire supposer qu'elle est d'Hildebert. Dans un volume de la bibliothèque Léopoldine décrit par Bandini (3) et dans le n° 376 1 de la Bibliothèque nationale, elle est anonyme ; elle l'est aussi dans le n°2521 de Vienne. Mais, dans ce manuscrit de Vienne, elle suit quatre poèmes, pareillement anonymes, qui sont tous d'Hildebert. Enfin il semble qu'Alexandre Neckam ait fait allusion à cette pièce dans le vers précédemment cité :
Depinxitque stylo placide mores muliebres;
on doit, en effet, supposer que placide veut dire ici plaisamment; or nous ne connaissons pas d'autres
(1) Bandini, Calai, bibl Leopold., 1. 1, «ol. 507.
(2) « Reatum pro peccato : qualem àpud veterea sighificationein non reperios. » Lucubrationes aliquot Laurentii Vallœ; 1532. p. 338.
(3) Journal des Savants, 1881, p. 563. Article de M. G. Bois*ier.
' D HILDEBEHT DE IAVARDIN 185
vers plaisants sur les mœurs des femmes parmi les œuvres, soit imprimées, soit inédites, de l'évêque du Mans,