‹ Les mélodies grégoriennesChapitre 23 sur 55 · LES SYLLABES D’UN MÊME · texte numérisé non relu

LES SYLLABES D’UN MÊME

Chaque syllabe doit rester unie au motdontelle fait partie.

Valeur de la note simple.

OUR que le texte demeure intelligible, soit dans le chant soit dans le discours, les syllabes qui frappent successivement l’oreille doivent avant tout être proférées de telle sorte que l’on sache toujours à quel mot chacune d’elles appartient. Une syllabe qui, de quelque manière que ce soit, est isolée de son centre, se trouve former monosyllabe ou bien faire corps avec un autre mot : dans les deux cas, c’est une faute, et une faute capitale, contre laquelle les chantres ne peuvent trop se mettre en garde ; on nous permettra donc d’entrer à ce sujet dans quelques explications pratiques un peu détaillées.

Pour plus de clarté, nous devons examiner à parties diverses circonstances que le chant peut présenter dans son rapport avec le texte.

On remarque en effet sur les différentes syllabes du texte, tantôt une note simple, tantôt une ou plusieurs formules; il faut savoir ce qui doit être observé dans chacun de ces deux cas, pour ne point diviser les mots.

Nous nous occuperons d’abord du cas de la note simple.

Les notes simples, comme nous l’avons dit plus haut, ont une forme invariable. De ce que cette note a toujours la même forme, il ne faut pas en conclure qu’elle doit toujours avoir la même valeur. La valeur de la note simple est au contraire très- variable, plus variable peut-être quecelle de toute autrenote.

Quelle est-elle donc, et par quoi est-elle déterminée?

Toute la valeur que peut avoir la note simple, nous avons déjà eu occasion de le dire, ne lui appartient pas en propre; elle l’emprunte à la syllabe à laquelle elle est jointe. Or la valeur de la syllabe est celle que lui donnent les lois de la bonne leébure. Il faut donc se rappeler les règles que nous avons données plus haut pour la bonne prononciation des syllabes dans la leélure de la langue latine et les appliquer au chant : si la note du chant correspond à une syllabe accentuée, elle sera accentuée; si elle se rapporte au contraire à une syllabe faible

ües nié lotîtes grégoriennes.

Faute contre l' accentuation.

et obscure, elle sera faible et obscure. Il existe à la vérité une différence entre le chant et la leéfure, en ce que dans le chant les syllabes sont toutes proférées d’un ton plus ferme et plus vibrant, et par conséquent moins rapide que dans la simple leéfure. Il n’en reste pas moins toujours vrai que l’attention doit se porter sur les syllabes et que celles-ci ont dans le chant la même valeur relative que dans le discours.

De ce principe général nous tirons quelques conclusions pratiques.

i° C’est une faute de marquer par une insistance spéciale de la voix une syllabe qui ne doit pas régulièrement porter l’accent; car on détruit par ce déplacement ou cette reduplication de l’accent, la physionomie du mot. Ainsi la syllabe qui dans chaque mot est destinée à recevoir l’accent doit le conserver et le conserver seule; en ce sens du moins que cette syllabe sera toujours plus fortement marquée, car le mouvement de la mélodie ne permet pas toujours de l’élever conformément à la tendance naturelle de l’accent. Prenons pour exemple ce commencement d’antienne :

Majorem charitâtem

L'accent grammatical est indépendant de l' accent musical.

Nous avons ici plusieurs notes simples : la valeur de chacune d’elles, selon ce qui a été dit, est celle de la syllabe correspondante. Il y aura donc dans cet exemple deux notes fortes, puisqu’il y a deux syllabes accentuées. Bien qu’elles ne répondent ni l’une ni l’autre à une note culminante, elles ne perdent pas cependant le privilège que leur confère l’accent grammatical ; c’est pourquoi elles devront être marquées par une impulsion spéciale de la voix. Cette impulsion serait, à la vérité, plus forte si la note était culminante, comme si on avait à chanter par exemple :

Tl . a

Majôrem charitâtem

Cette différence se produit d’elle-même et il n’est nullement nécessaire de l’exprimer dans la notation. Remarquons seule-

De la liaison Des syllabes.

ment que dans aucun cas l’accent ne doit complètement disparaître. D’un autre côté, dans l’exemple cité cl’abord, la note fa du mot charitâtem recevra naturellement un certain éclat à cause du ton plus aigu sur lequel cette note est proférée.

Majorem charitâtem

Toutefois cet éclat sera moindre que dans le cas où la syllabe serait accentuée. Il faut surtout éviter de la tenir en suspens par une prolongation de la voix qui ferait de cette syllabe comme une exclamation monosyllabique. Le mouvement d’impulsion qui commence sur cette note culminante, doit se poursuivre jusqu’à l’accent; celui-ci consistera à frapper la note sans dilater le son, parce que ce serait empiéter sur la formule finale, où la voix va se reposer à son aise et doucement s’éteindre.

2° Une seconde faute à éviter consisterait à prolonger certaines syllabes, sous prétexte qu’elles sont ou accentuées dans la prose ou longues en poésie. Nous ne parlons pas ici de la syllabe finale des mots; celle-ci peut être plus ou moins longue, comme nous venons de l’insinuer et comme nous l’expliquerons plus loin; mais dans le corps d’un mot, on ne doit prolonger le son d’aucune syllabe marquée d’une note simple, mais seulement accentuer celles qui doivent l’être.

La raison en est que cette prolongation interrompt la suite des syllabes et coupe nécessairement les mots.

Donnons quelques exemples :

On coupe les mots en prolongeant les syllabes.

Tr‘ a a % ; ■ ■

Orémus

Dominati-onibus

in tentati-o- nem.

Les règles d’une bonne leélure ne permettent pas de s’arrêter sur les syllabes o, na et ta , qui ne sont pas d’ailleurs accentuées; il ne faudra donc pas le faire en chantant. Il est facile en effet de reconnaître que si l’on vient à prolonger les syllabes dont nous parlons, l’oreille entendra ce qui suit : O Remus; Domina tionibus ; in tenta tionem. Les auditeurs heureusement ne remarquent pas toujours ces sortes de coupures,

L'accent ne doit pas être trop prolon¬

gé-

Chant martelé.

lies méloùtes grégoriennes.

parce que leur intelligence, suppléant comme instinctivement au défaut de la prononciation, relie entre elles les parties disjointes; mais la disjonction n’en est ni moins réelle, ni moins fautive.

Il ne faut donc pas non plus imiter les chantres qui appuient sur la première syllabe de chaque phrase, alors même que cette syllabe ne porte pas l’accent. Il n’est pas rare en effet d’en rencontrer qui, arrivés par exemple à ce verset : A solis ortu usque ad occasum, au lieu de passer légèrement sur la première syllabe pour faire retentir la seconde syllabe qui est accentuée, donnent l’effort de leur voix à cette première et semblent vouloir la jeter comme une exclamation: Ah! solis ortu .

L’accent lui-même ne peut motiver l’arrêt de la voix sur la syllabe qui en est affeélée; car, ne l’oublions pas, la note accentuée est moins une note longue qu’une note forte. Ainsi, par exemple, en chantant :

Orémus.

on doit marquer avec plus de force, quoique sans affeélation, la seconde syllabe du mot, puisque cette syllabe porte l’accent; mais il faut la quitter et passer à la syllabe suivante avant que l’impulsion donnée à la voix sur l’accent ne soit épuisée. Pour bien accentuer, il faut savoir imprimer à la note ce mouvement un peu vif qui tend à l’élever plutôt qu’à la prolonger. Tout en évitant de laisser glisser le son, on fait pressentir, dès le début de la note accentuée, la chute de la voix sur la note finale.

3° Si c’est une faute de mal accentuer ou d’accentuer mal à propos, ou de prolonger plus qu’il n’est nécessaire telle ou telle syllabe, c en est une aussi et une plus grave de ne donner aucun accent à la récitation, ou d’appuyer avec une force égale sur toutes les notes. On ne saurait trop proscrire comme barbare cette maniéré de chanter, qui consiste à peser lourdement sur toutes les syllabes ou a marteler toutes les notes, sans respeéf poui 1 oreille ni pour 1 intelligence. Ouintilien trouve insupportable dans le discours cette façon de frapper les syllabes comme

De la liaison Des syllabes.

si on voulait les compter; elle ne l’est pas moins dans le chant. Ita imputare et velut annumerare litteras , molestum et odiosum.

(Inst. or. XI.)

Ce qui précède ne suffit pas encore pour apprendre à unir en un seul tout les syllabes qui appartiennent au même mot, car jusqu’ici nous n’avons parlé que du cas oii ces syllabes sont surmontées chacune d’une note simple; mais ce cas n’est pas le seul, car il arrive souvent aussi dans le chant grégorien, qu’à une même syllabe du texte correspond soit une formule, soit même une série plus ou moins longue de formules.

Les formules, comme la note simple, doivent être exécutées de telle sorte que l’oreille de l’auditeur puisse toujours facilement saisir le lien qui doit unir entre elles les syllabes de chaque mot. Pour obtenir ce résultat deux choses sont principalement à observer :

i° Pour unir en un seul tout les syllabes qui appartiennent à un même mot, il faut, quand on le peut, les émettre toutes d’une seule haleine. C’est ainsi que l’on chanterai 'Alléluia suivant sans le couper par aucune pause de respiration :

Continuité à donner aux formules pour ne pas disjoindre les syllabes.

Alle-lu-ia.

Mais il n’est pas toujours possible d’en agir ainsi ; le développement donné à la mélodie nécessite parfois une ou même plusieurs respirations avant la fin du mot. Dans ce cas, on doit ménager de telle sorte les pauses de respiration que tout en partageant la mélodie, elles n’isolent pas les syllabes du texte. Pour cela il faut placer ces pauses entre deux formules appartenant à la même syllabe, mais jamais immédiatement avant de passer d’une syllabe à une autre dans le même mot. Prenons pour exemple cet autre Alléluia qui annonce la Pâque, au samedi saint; le voici tel que nous le donnent les manuscrits.

a ai

Al-le- lû ia.

Manière de placer les pauses.

lies mélotnes grégoriennes.

Il serait difficile d’exprimer cette suite de notes toute entière sans reprendre haleine. D’après ce que nous avons dit, on

pourra respirer, pourvu que ce ne soit pas immédiatement avant de prononcer l’une des syllabes du mot. Licite potest pausari dummodo non debeat exprimi syllaba dülionis inchoatœ. Rien n’empêche donc, dans l’exemple que nous avons donné, de reprendre haleine aux deux endroits où nous avons mis des barres de repos. Celles-ci ne pourraient être transportées ailleurs, sans briser soit les formules soit les mots. Ainsi on ne pourrait chanter :

k aa

bS ■

Al-le- lu- ia.

Détacher ainsi de ce qui précède les syllabes qui suivent chaque pause, ce serait couper le mot en plusieurs tronçons et en détruire le sens.

Pour éviter ces coupures maladroites, vulgairement appelées points de savetier , il faut donc, lorsqu’on est obligé de respirer dans le corps d’un mot, réserver avant chaque syllabe trois ou quatre notes qui, émises après la pause, opèrent ainsi pour l’oreille la liaison désirée. Nous disons trois ou quatre notes; car une seule ne pourrait suffire, ni même un groupe, s’il est trop léger. Que l’on ait à chanter, par exemple, X A llelüia suivant :

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