‹ Les mélodies grégoriennesChapitre 42 sur 55 · LITURGIQUES · texte numérisé non relu

LITURGIQUES

E point de départ du chant, nous l’avons dit et répété, c’est la parole. La parole, même la plus simple, offre, comme on l’a très-bien remarqué, une sorte de modulation, est etiam in dicendo quidam cantus obscurior; (Cicero. Orator, xviii.) un germe de musique, accentus seminarium musices. (Martianus Capella. livre III.) Ce germe est appelé à se développer et à produire le chant proprement dit. Le développement musical donné à la parole est plus ou moins marqué, plus ou moins riche; il s’éloigne plus ou moins des évolutions humbles et restreintes de la simple accentuation. De là dans l’usage liturgique plusieurs espèces de chants.

En commençant par les plus simples, nous remarquons d’abord ceux que nous appellerons récitatifs et qui sont autant une leélure qu’un chant.

Bien que le rhythme propre aux mélodies qui sont dans le style grégorien soit celui du discours ou de la leélure, et qu’à ce titre toutes puissent être appelées des récitatifs , nous attribuons toutefois plus particulièrement cette qualification à celles d’entre les mélodies grégoriennes qui, ne présentant qu’une note unique ou un groupe simple par syllabe, laissent davantage aux syllabes, aux mots et aux phrases la valeur qui leur est propre, la physionomie native, et à l’ensemble du débit le caraélère de leélure.

Nous distinguerons, si on nous le permet, trois manières de lire, et trois manières de chanter correspondantes.

La première manière de leélure, qui est devenue assez commune, mais ne paraît pas avoir été connue des anciens, consiste à proférer les syllabes successives sur le même ton, sans inflexion de voix d’aucune sorte, et en maintenant le redlo tono même à la fin des phrases et des membres de phrase, qui alors ne se distinguent que par des suspensions ou des repos plus ou moins marqués. Ce mode n’a rien de naturel, et si le leéleur est de ceux qui, comme il arrive si souvent, en latin surtout, ne savent pas observer l’accentuation,

Diverses sortes de lectures et de chants.

LeCture sans inflexions.

Iles méloùtes grégoriennes.

Chant redto tono.

la leélure devient, sinon absolument inintelligible, du moins fort insipide1.

A l’imitation de la leélure faite d’un bout à l’autre sur le même ton, il y a également, du moins dans l’usage aéluel, le chant redto tono, dépourvu lui aussi de toute inflexion, et par là même de toute forme musicale, nous n'osons pas dire de toute valeur esthétique. Ce chant, dont les anciens n’avaient pas soupçonné même la possibilité, ne se distingue de la leélure toute de convention qui lui sert de type, que par ce quelque chose de plus soutenu dans la voix qui caraélérise la voix chantante et la différencie de la voix parlante.

Les anciens, même en parlant, modulaient beaucoup plus leur voix que nous ne le faisons dans nos langues modernes; dans la liturgie, ils ne savaient pas ce que c’était que de réciter des psaumes ou des antiennes sur le même ton, ce que nous appelons maintenant psalmodier. La liturgie ambrosienne et la liturgie monastique nous offrent, il est vrai, des psaumes, comme celui par lequel débutent les Matines, ou même des offices entiers, comme les Complies dans la règle de S. Benoît, qui se disent in diredlum ; mais cette expression n’indique en aucune manière une récitation faite sur le même ton : nous en donnerons le sens plus loin.

On peut cependant rendre moins monotone cette sorte de chant et le rapprocher de la vraie modulation, en observant, avec plus de soin encore que dans la leélure, l’accentuation. L'accent, nous en avons fait la remarque avec Gui d’Arezzo, en donnant à certaines syllabes plus de force, à d’autres moins, les fait paraître comme élevées ou abaissées, bien qu’en réalité elles restent sur le même ton; et l’impression qui en résulte est analogue à celle que produit le chant proprement dit : Sœpe vocibus gravem et acutum accentum superponimus quia scepe ut majori impulsu quasdam , ita etiam minori efferimus : adeo ut ejusdem sœpe vocis repetitio elevatio vel depositio esse videatur.

1 On a introduit l’usage de la leélure refto tono dans certaines maisons d’éducation, sans doute parce que la plupart des enfants, par inexpérience ou par timidité, ne sauraient donner à leur leélure les inflexions convenables; il faudrait, pour y arriver, des leçons et des exercices qui ne sont pas dans le programme, et par crainte de notes fausses on a cru plus sage de supprimer toute inflexion.

Ües récitatifs Itturgtques.

(Microl. c. xv.) L’accent a de plus l’avantage, en servant comme de point de repère, de faciliter l’ensemble des voix et de donner du mouvement et de la vie à une récitation, qui sans cela, deviendrait lourde et fatigante, mal réglée et presque toujours confuse.

Le second mode de leélure ressemble à celui dont nous venons de parler, en ce que la plus grande partie de la phrase est, comme dans le premier genre de leélure, soutenue sur un ton dont l’accent plus ou moins varié des mots vient seul rompre l’uniformité; mais il en diffère en ce que la fin des phrases et des membres de phrase est marquée par certaines inflexions de voix qui, sans répondre au sens des paroles avec toutes les nuances de modulation ou d’accent observées, par exemple, dans une conversation un peu animée, permettent cependant à l’auditeur de suivre facilement la pensée et d’entrer dans les sentiments qui sont exprimés.

La manière de chanter analogue à ce genre de leélure consiste à tenir sur une même corde la majeure partie du chant, en accentuant seulement les mots et en marquant les principales divisions du texte par des formules de modulation qui en sont comme la ponétuation musicale. Nous avons un exemple de ce genre de chant dans les versets des Psaumes, ou la médiante et la terminaison viennent, comme nous le disons, ponéluer le texte au moyen de formules mélodiques, qui correspondent aux inflexions de voix de la fin des phrases ou des membres de phrase, dans la leélure ou même dans la conversation ordinaire. On remarquera en effet que presque toujours en parlant, lorsque la phrase a assez d’étendue pour qu’elle puisse être divisée en plusieurs parties, la voix, sans varier beaucoup le ton dans le cours même du débit, où elle se contente de faire ressortir les mots par l’accentuation, module en manière de médiante sur les syllabes qui terminent chaque division, et arrive par une inflexion d’un caraélère plus conclusif au repos final.

En rapprochant ainsi les médiantes et les terminaisons du discours et celles du chant, nous ne voulons signaler qu’une simple analogie; analogie qui nous semble frappante, encore qu’il y ait, sous le rapport tonal, une différence notable, puisque dans le discours la voix donne des sons qui doivent être

Leélure avec accent et cadence.

Chant avec médiante et terminaison.

Lefîure déclamée.

Chant varié.

hte méloùtes grégoriennes.

justes pour être agréés par l’oreille, mais qui cependant ne répondent pas à une échelle proprement musicale; tandis que dans le chant, la voix, lorsqu’elle monte ou quelle descend, parcourt des degrés précis, empruntés à l’une des gammes de la musique.

Le genre de leélure à la fois le plus riche et le plus naturel est celui qui imite la parole dans toute la spontanéité de ses élans et la multiplicité de ses inflexions. Ne se contentant plus alors de l’accent ordinaire dont les mots doivent être marqués, ni des quelques mouvements qui servent, comme nous le disions, à ponétuer les phrases, la voix varie davantage le débit, et dans une déclamation plus ornée reflète, par la diversité des intonations, les nuances multiples de la pensée et du sentiment.

Il y a également dans le chant liturgique une façon de moduler qui s’écarte du reffio tono, non plus seulement à certains accents et aux principales divisions du texte, mais pour ainsi dire à chaque pas. Il arrive même, comme nous l’avons reconnu à propos des traits neumatiques qui parfois se prolongent sur une même syllabe du texte, que la mélodie au lieu de s’attacher au texte s’en affranchit, et prenant librement seule son essor, s’épanouit en vocalises pleines de grâce et d’enthousiasme. Il faut cependant remarquer ici de nouveau que même alors le rhythme ne change pas; c’est toujours l’allure libre du langage, de façon à ce que les parties demeurées syllabiques, et celles qui offrent des évolutions mélodiques indépendantes du texte, se succèdent sans secousse, formant, comme nous l’avons dit, une suite parfaitement homogène. Egalement au point de vue de la modulation, la même manière de procéder relie et harmonise ce qui se rapproche du reflo tono et ce qui s’en écarte le plus. La musique grégorienne, comme il convient au sentiment religieux, reste toujours calme dans ses allures, modérée dans ses bonds, ne recherchant jamais ni l’effet ni les surprises, se plaisant, même dans ses plus riches modulations, à se tenir pour chaque partie de phrase dans un même tétracorde et à circuler autour d une même dominante, ne passant à une autre partie de l’échelle et a une autre corde récitante que progressivement et toujours sans effort.

Ces récitatifs liturgiques.

C’est ainsi que la musique grégorienne est, par les formes de ses modulations, aussi bien que par la nature de son rhythme, un vrai récitatif. Ce nom, comme nous l’avons dit, convient plus particulièrement aux parties de l’Office divin qui par la simplicité des inflexions se rapprochent le plus de la leélure, comme sont les Oraisons, Préfaces, Leçons, Epîtres, Evangiles, etc. Ces récitatifs tels que nous les trouvons dans les diverses liturgies, grégorienne, ambrosienne, mozarabe et autres, se rapportent presque tous à un type mélodique commun, à un thème plus ou moins altéré, modifié, développé, mais toujours facile à reconnaître.

Tout naturellement la corde récitante se trouve être celle du milieu de l’échelle, le medium de la voix, la mise des anciens, dont nous avons déjà parlé, et qui répond au la de la gamme ordinaire, sinon exactement pour le ton, du moins pour la place qu’elle occupe dans la série des sons. Cette corde toutefois n’est pas un point fixe où la voix doive constamment se soutenir : elle sert seulement de centre de gravitation autour duquel la modulation aime à se mouvoir.

Les évolutions diverses de la voix dans le récitatif sont amenées de trois manières : i° par l’accentuation qui tend à élever certaines syllabes au-dessus de la corde de récitation; 2° par les divisions qui, au contraire, se marquent le plus souvent en laissant tomber la voix sur la fin des phrases ; 30 par le besoin de donner plus d’aisance et de grâce et par conséquent plus de variété au débit.

Corde récitante.

Evolutions de la voix autour delà dominante.

Exemples de récitatif ;

Sur le ton clireft. Avec accentuation. Avec cadence de division.

Ave Marî-a

Ave Marî-a

Ave Marî-a

En variant davantage le débit, nous aurions ce qui suit ;

Ave Marî-a Ave Marî-a Ave Marî-a

On voit ici comment la modulation peut se mouvoir du la au sol , ou du sol au la \ en se substituant ainsi au reélo tono , au grand

Bes méloïrie# grégoriennes.

Récitatifs

grégoriens.

avantage de la récitation, elle ne fait que mieux ressortir l’accentuation et les cadences, sans préjudice aucun pour les droits de la mèse, qui demeure toujours la corde maîtresse et comme le pivot de la récitation. Il en serait ainsi lors même que le débit s’accentuerait davantage ou qu’il s’abandonnerait à des variations plus nombreuses ou plus étendues, comme nous le voyons dans les récitatifs suivants qui ont entre eux une parenté évidente :

ai a — b

Dôminus vobîscum. Et cum spîritu tu-o.

an s

Dominus vobîscum. Et cum spîritu tu-o.

<3 a ■ b fi ,

Dôminus vobîscum Et cum spîritu tu-o.

Per ômni-a sæcula sæculô-rum. Amen.

Pax Dômini sit.semper vobîscum. Et cum spîritu tu-o.

Requi-éscant in pa-ce. Amen.

Oremus. Flectâmus genu-a. Levâte.

Glôri-a in excélsis De-o et in terra pax hominibus

- fi - fi m

bonæ vo-luntâ-tis. etc.

tes récitatifs liturgiques.

?L fl — 9 — g —

"as ®

Orémus. Preecéptis salutaribus môniti, et divina insti —

b ■ ■ PL. § . B - -

tuti-ône formâ-ti, audémus dicere.

io -

Grâti-as

agâmus Domino De-o nostro. Vere dignum et

justum est, æquum et salutâre... sine fine di-céntes :

fl

Sanctus, Sanctus, Sanctus Dôminus De-us Sâba-oth. Pleni

sunt coeli et terra glori-a tu-a. Ho-sânna in excél-sis.

® B B * an“o

a ■ "fl

Benedictus

qui venit in nomine Domini. Ho-sânna in

excél- sis.

Nous avons plusieurs remarques à faire sur ces divers récitatifs :

i. Le premier qui est le refto tono pur et simple, si on le prend tel qu’il est noté, n’est pas rare dans les livres aétuels. On le trouve en effet dans le DireElorium de Guidetti, non-seulement pour Dôminus vobiscum , mais aussi pour les Oraisons fériales, l’Epître, etc. Les anciens notaient de même ce qui ne devait pas se chanter sur une modulation bien caractérisée, mais simplement se réciter : ce qui n’excluait pas les quelques

Interprétation pratique û^retflo tono.

Hts méloùtes grégoriennes.

Changement de dominante.

variations dont nous avons parlé plus haut, et qu’un mouvement large et facile amène naturellement dans le débit sans quelles soient écrites. C’est encore avec ce laisser-aller et ces variations qu’en beaucoup de lieux, particulièrement à Rome, s’interprète pratiquement ce qui est noté refto tono dans les livres.

2. Dans le second exemple, la récitation est encore trèssimple et ne se distingue de la première que par un mouvement qui porte alternativement la voix de la sous-dominante à la dominante.

3. Le troisième exemple, emprunté au début de la Préface, présente un mouvement mélodique plus accentué, qui en prépare un autre plus sensible encore que nous allons voir se produire dans les exemples 9 et 10.

4. 5. 6. 7. 8. Dans cette série d’exemples, la voix descend parfois jusqu a une quarte au-dessous de la me se, soit pour commencer la phrase, soit pour la finir. Ces évolutions plus marquées n’ont rien cependant qui sorte des limites naturelles du simple récitatif. La voix ne peut s’élever ni aussi facilement ni aussi impunément au-dessus de la mèse : elle le fait cependant sans trop d’effort à une seconde, mais ici ne la dépasse pas.

9. Dans le préliminaire du Pater , après un humble début semblable aux formules ordinaires qui précèdent, le chant s’accentue en montant d’une seconde, comme nous l’avons vu ailleurs; ici il insiste davantage dans ce mouvement d’accentuation, si bien que la dominante paraît changer, (si au lieu de la). Dans le cours du Pater lui-même, du moins aux jours festifs, la mélodie atteint la tierce pour redescendre ensuite à la mèse. Dans le chant de la Préface, qui n’est pas une simple prière, mais un hymne de louange, la voix a des élans lyriques qui non-seulement lui font atteindre la tierce, mais l’y maintiennent : aussi Yut qui était d’abord un accent, sert-il de dominante à la plus grande partie de la phrase; il cède ensuite ce rôle à la note si, afin de préparer le repos sur la mèse, qui reste toujours la corde principale. Le Trisagion , qui fait suite, se maintient sur le si, touche de temps en temps Yut et vient lui aussi se reposer sur le la. Pour la facilité des chantres , on a coutume de transposer ce chant à un degré plus bas; ce qui est indifférent à notre point de vue, puisque les intervalles sont les mêmes.

Htë récitatifs liturgiques.

Si nous étudions les liturgies spéciales, telles que la liturgie ambrosienne, la liturgie mozarabe, nous y reconnaîtrons, sinon absolument les mêmes modulations, du moins des modulations qui procèdent par les mêmes intervalles, ont la même marche et les mêmes allures, présentent les mêmes cadences; comme il est facile de le voir par les exemples que nous allons en donner, en les transposant au besoin, comme nous venons de le faire pour le chant du Saniïus, sur d’autres cordes que celles où nous les trouvons notés, afin de mieux faire voir l’affinité que tous ont entre eux.

Voici d’abord les phrases principales de la Préface ambrosienne :

8 fs a

...... . .. °r.Ba

Dominus vobîscum. Etcumspîritu tu-o. Sursum corda.

ta a e fi

*■ 0 ■ PB Q a -

Habemus ad Dôminum. Grâti-as agâmus Domino De-o

tm a*

nostro. Dignum et justum est. Vere qui-a dignum et justum

.a .. rj . . s es

ES b!

est, æquum et salutâre . . . sûpplici confessi-ône dicentes.

Le chant du Pater est sur la même modulation. La prière qui le suit est ainsi chantée :

Libéra nos quæsumus Domine ab omnibus malis prætéri-

tis præséntibus et futuris. Et intercedente pro nobis be-âta

Mari-a genitrice De-i ac Dômini nostri Jesu Christi , et sancti

Récitatifs des diverses liturgies.

Récitatif

ambrosien.

lies mélotites grégoriennes.

a a ci « .3 a - a -a a a — a a a

apostolis tu- is Petro et Paulo atque André- a, etc. Per

sa -

m m m aa

omni- a saecula saeculorum. Amen.

Récitatif

mozarabe.

Il ne se peut rien de plus simple et de plus saisissant que le ton du Pater au rit mozarabe :

Pater noster qui es in cœlis. U. Amen. Sancti-ficétur no¬

. ..a - a - si - a - a —

men tu-um. 3L. Amen. Advéni- at regnum tu-um. Amen.

giQ .fi a a - a -

Fi-at voluntas tu-a, sicut in cœlo et in terra, lit. Amen. Panem

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