DU BISSON
u BissoN fut un clair de lune de Dombrowski, aussi aventureux, aussi malheureux dans les affaires, aussi heureux dans le danger, mais en petit, en raccourci. Dombrowski était taillé sur le patron des bandits grandioses. Du Bisson n'était plus qu'une canaille. C'était un adroit faiseur, un bon pickpocket. Le Polonais aurait tué ses victimes, le Caennais se contentait de les voler.
Sa vie est encore une de ces vies destinées à devenir légendaires, tant elle est extraordinaire, incroyable. Né à Caen il y a quelque soixante ans, le comte Du Bisson, — qui n'était à cette époque encore que Dubisson, — débuta dans les armes en Espagne dans l'armée de Cabrera. Après la déroute de ce général en 1840, il passa quelque temps en Portugal et revint en France. Des relations qu'il avait conservées avec le parti carliste le poussèrent dans une conspiration dont la découverte, en 1847, ^^^ valut deux ans de prison.
Il n'est rien de si légitimiste qu'un noble qui
ne l'est point. Du Bisson, qui commençait à écrire son nom en deux mots, resserra plus étroitement les liens qui l'attachaient au parti royal et se mêla des journées de Juin, d'où il espérait voir sortir la royauté de Henri V. Poursuivi el condamné par contumace, il dut s'exiler et passa en Belgique.
De Bruxelles, sa résidence, il continua ses machinations, correspondit avec les légitimistes restés en France, ût partie d'un nouveau complot ourdi à la suite du coup d'Etat de décembre, et subit, en 1853, une nouvelle condamnation, quatre ans de prison et dix ans de surveillance.
Du Bisson devenait quelque chose; bonne ou mauvaise, il avait une épée; le futur communeux alla l'offrir au très-haut roi Ferdinand II de Naples, qui l'accepta et donna à notre homme le titre de comte, titre qui était son rêve chéri, et le grade de général de division, — grade dont Du Bisson se montra toujours très-jaloux.
Il se maria alors avec une parente de Lavalette, qui, comme lui, fit plus tard partie du Comité central. Du Bisson fit ensuite plusieurs affaires véreuses : — achat de fusils qui n'arrivèrent jamais, fourniments toujours à la confection, — concussions dont on ne s'aperçut qu'à la chute de Ferdinand.
DU BISSON. il}
Privé de son généralat par la disparition de la monarchie qu'il servait, Du Bisson vint habiter quelque temps à Nice au milieu de la famille de sa femme, et tenta bientôt cette expédition inouïe, — incroyable au xix^ siècle, — cette expédition en Abyssinie montée par actions.
L'entreprise échoua, et Du Bisson, sans soldats plus que jamais et sans argent comme toujours, vint à Paris et s'associa à une bande de chevaliers d'industrie qui avait formé une société dite Société des billets de complaisance. C'était en 1868. Du Bisson eut alors des démêlés avec le journal le Derby et avec M. Aurélien Scholl. 11 intenta même au journaliste un procès en diffamation. Il protesta à cette occasion de ses services et de son dévouement à la légitimité, prétendant garder les sentiments de son grandpère, guillotiné comme royaliste.
Tous ces métiers louches, ces industries inavouées ne pouvaient suffire à Du Bisson, qui, traqué et poursuivi par les créanciers, était sur le point d'être mis en faillite. La guerre arrêta les poursuites. Du Bisson se fourra dans le 26^ bataillon, se £t nommer capitaine en étalant ses cordons et ses croix, et commanda les compagnies de marche, qui, du reste, ne marchèrent jamais.
Il fonda, à la lin du siège, une société appelée Confédération républicaine, qui se tint en rapport avec le Comité central et fut chargée de la garde des canons de Montmartre.
Il prit donc part à l'insurrection du i8 mars, essaya, peu chaudement du reste, de sauver les généraux Lecomte et Clément Thomas, et fut nommé chef d'état-major général et commandant de la place Vendôme. Comment ce vieux et fougueux légitimiste devint un enragé communeux, c'est ce que nous ne saurions dire. N'y faut-il voir que le fait d'un aventurier qui se bat oii il trouve à se battre, ou bien le parti légitimiste y était-il pour quelque chose >
Le Comité central pencha pour la dernière hypothèse. Se trouvant fermement établi et pouvant se passer de tous les Du Bisson du monde, il lit arrêter, le 23 mars, le malencontreux général, qui n'eut dans son passage au pouvoir que le temps de faire exécuter quelques gendarmes, — exécutions approuvées par le Comité central, — et de faire tirer sur le peuple, le 22 mars, à la place Vendôme.
Du Bisson fut plus tard relâché et se battit à Neuilly, mais il n'eut jamais grande autorité parmi les communeux. Il n'en garda pas moins son uniforme et essaya vainement de se refaire
DUVAL
une popularité en écrivant d'atroces infamies sur la façon dont le gouvernement de Versailles traitait les prisonniers.
Nous croyons Du Bisson prisonnier.
DUVAL
UVAL est né dans la Manche, en i 841, et vint de très-bonne heure à Paris, où il apprit le métier de fondeur en fer. Manquant totalement d'éducation première, des contestations entre ouvriers et patrons le portèrent à étudier les questions sociales. N'ayant point l'instruction nécessaire pour juger sainement des théories dont il s'occupait, il s'en grisa et devint un des révolutionnaires les plus convaincus qu'ait eus la Commune.
Dès 1864 il prit une part active à la grève de sa corporation, fut l'un des promiOteurs de l'Union syndicale des ouvriers fondeurs , et en fut successivement secrétaire, administrateur et président. En 1867 il s'affilia une première fois à l'Internationale, et sortit de la Société au bout d'une quinzaine de mois.
Il y rentra — cette fois d'une façon détinitive — en avril 1870, lorsque la corporation des fondeurs, engagée dans une grève interminable, adhéra tout entière à la Société afin d'en tirer des secours, et fut nommé secrétaire auprès de la chambre fédérale parisienne. Duval fut impliqué dans le procès de Blois, y lit une défense sans apprêt, mais convaincue et se lit retirer la parole à cause de ses récriminations contre le coup d'Etat du 2 décembre. Il fut condamné à deux mois de prison et à 25 francs d'amende.
Simple officier dans la garde nationale, vendant des pantoufles pour vivre, tandis que sa femme continuait son métier de chemisière. Duval se mêla aux mouvements du 3 1 octobre et du 22 janvier; mais, comparse effacé et sans valeur, ne fut ni nommé ni poursuivi. Il fut bien avant le 18 mars nommé général d'une partie de la garde nationale par le Comité central, dont il fut un des premiers membres.
Quoique d'un caractère sincère, Duval n'était point sans avoir son grain de vanité ; il faillit compromettre le succès du complot en venant, plusieurs fois avant le 18 mars, visiter en uniforme galonné les canons de Montmartre.
Il prit part à l'insurrection du 18 mars, mais n'eut point à y déployer son génie militaire, les
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gardes nationaux ayant marché un peu de tous côtés, pêle-mêle et sans ordre. Le 21 mars, Duval fut nommé délégué à Tex-préfecture de police; le 25 mars sa nomination de général parut à V Officiel en même temps que celles de Brunel et de Bergeret.
Le 26 mars, 6.482 électeurs de son arrondissement — le 13^ — le nommèrent membre de la Commune. Duval ne siégea jamais. Le 30 mars, il était nommé membre de la commission militaire et délégué par cette commission à la commission executive. Il alla à cette époque se mettre à la tête des troupes destinées à manœuvrer vers Châtillon.
Ouvrier fondeur, intelligent, mais non d'une façon extraordinaire, Duval, qui n'avait jamais manié un fusil, ne pouvait être un général et ne fut qu'un vaillant soldat. Comme Eudes, comme Bergeret, il se mit devant ses bataillons qui marchaient mêlés, entassés, sans artillerie, quelques-uns sans munition et partis pour la gloire. C'est la mort qu'il rencontra.
Duval est mort avant les infamies de la Commune. Le respect que l'on a pour les malheureux, la pitié que Ton a pour les fanatiques, se sont attachés à son souvenir, et sa mort — héroïque vraiment — le rend sympathique, mal-
3i8 LES OFFICIERS DE LA COMMUNE.
gré les atrocités commises plus tard par ses collègues.
Au premier choc, ses soldats l'abandonnèrent. Duval n'en resta pas moins sur le champ de bataille et fut pris.
Conduit devant le général Vinoy, celui-ci lui dit : « Quel serait mon sort si j'étais votre prisonnier.^ — Général, répondit Duval sans sourciller, je vous ferais fusiller. »
Le jeune homme avait prononcé lui-même son arrêt de mort. Il fut immédiatement exécuté. Sa malheureuse femme, affolée de douleur, s"est promenée dans Paris tant qu'a duré la Commune dans un étrange accoutrement. Mignonne et jolie, elle s'était affublée d'une écharpe rouge, ne quittait point un beau revolver dont on lui avait fait présent, et jurait fréquemment de venger son mari.
Elle est aujourd'hui prisonnière.
EUDES
EUDES
N parallèle entre Bergeret et Eudes choquerait ce dernier. Ce ne fut pas évidemment un foudre de guerre, la Commune en sait quelque chose, mais enfin il avait du militaire la tournure qui manquait totalement à Bergeret et qui fait bien la moitié d'un bon général lorsqu'il ne s'agit que de passer sur le boulevard. Et puis Eudes était joli; et puis il était grand; et puis, chose enviée, il montait à cheval: et puis, geste inimitable, il relevait fièrement la pointe de son épée, aussi fièrement que maître don César de Bazan, patiemment étudié dans les théâtres des faubourgs.
Eudes est né dans la Manche, en 1838, à Roncey. Il montra de bonne heure une remarquable intelligence et une grande facilité à apprendre; à dix-sept ans il était reçu bachelier. Il vint à Paris étudier la médecine. En peu de temps, entraîné, débauché, il devint un de ces tarés destinés à rester toujours étudiants, vécussent-ils autant que Mathusalemî
Il fréquenta assidûment les bals, passa le reste de son temps dans les maisons borgnes du
quartier Latin, essaya de se faire journaliste, puis, n'y pouvant réussir, se jeta dans les réunions publiques et devint orateur.
Cependant ses parents étaient pauvres, sa façon de vivre ne faisait fructifier ni ne ménageait son argent, et Eudes pour vivre dut se résigner à devenir humble calicot, cette bête noire de l'étudiant. Mais bientôt il trouva une position plus digne : il entra à la Lib7'e Pensée de Verlet et étant totalement incapable de faire un article, malgré son instruction, on lui donna la place de gérant, place qui lui \alut un mois de prison quand fut imprimé le journal.
Au sortir de Sainte-Pélagie, Eudes se trouvait plus que jamais sur le pavé, gueux et paresseux. Il sétait fait quelques amis et quelques relations au temps de sa gérance, car Eudes ne s'était montré jusqu'alors qu'un peu fou et trèsbohème, mais point méchant. M. Asseline le fit entrer chez Mottu comme employé a la souscription à V Encyclopédie du xix" siècle, alors en publication.
Mais la mesquinerie de sa vie ennuyait Eudes, les lauriers de Blanqui avec lequel il était lié l'empêchaient de dormir, et il résolut lui aussi de conspirer, lui aussi de faire des émeutes. On venait d'apprendre que nos armées
EUDES. 3ai
étaient vaincues à ReichshofFen et à Forbach ; on se battait en dehors, Eudes crut qu'il serait bon de se battre en dedans et, tentative insensée, avec une poignée d'hommes que lui procura Blanqui, il essaya de révolutionner Paris. Le tout échoua devant un poste de pompiers où deux hommes et un enfant de six ans furent lâchement assassinés. Eudes, traduit devant un conseil de guerre, fut condamné à mort et s'acquit par là des titres à une reconnaissance impérissable de la part des citoyens bellevillois. Michelet et la presse entière avec lui demandèrent un sursis pour les coupables. Le sursis accordé les sauva. Arriva le 4 septembre et Eudes devint un héros de faubourg côte à côte avec Mégy.
Satellite de Blanqui, international, communiste avant d'être communeux, et par -dessus tout révolutionnaire, Eudes fut naturellement mêlé au 31 octobre, fut arrêté, cassé de son grade, puis relâché. Il collabora à la Patrie en danger de Blanqui. Chose incroyable, il ne savait rien du complot du 18 mars, qui le surprit. Dès le premier jour, il alla offrir son épée au Comité central, qui l'accepta. Bergeret ne savait monter à cheval, Eudes n'avait jamais été soldat; mais, comme disait le beau Johannard: « C'est sur le
champ de bataille que les hommes de guerre se révèlent », et tous deux furent généraux. Au bas des affiches, à partir du 22 mars, on lut le nom d'Eudes devenu membre du Comité central ; le 26 mars, il obtint 17,392 voix dans le 11^ arrondissement et fut élu.
Fut-il joyeux, ce vaniteux en huit jours épanoui! Il se galonna, mit des écharpes, des franges, parada, caracola; il avait étudié l'art militaire dans les théâtres au point de vue du costume surtout; il se costuma en héros et prit des poses de paladin. Il se ht un état-major aussi brillant que possible, y fit rentrer des têtes les plus disparates — jusqu'à un spahi trouvé on ne sait où.
Il fallut bientôt donner des preuves de cette capacité non montrée jusqu'alors. Ces gens s'étaient persuadé que les généraux de la République étaient habiles parce qu'ils sortaient du menu peuple; ceux-là sortaient des basses clasces et n'avaient jamais été soldats: double raison pour être dune surprenante habileté. Le général Eudes partit donc allant à Versailles par Meudon, comme Bergeret y allait par Nanterre, sans songer à rencontrer nulle résistance, sans s'éclairer, ce qui leur fit à tous deux donner tête-bêche dans l'armée.
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Eudes, nommé général le 24 mars, adjoint à la commission executive le 30 et nommé délégué à la guerre, le 2 avril, fut remplacé par Cluseret à ce dernier poste. Se repliant en désordre derrière les forts du Sud, il borna là ses exploits et attendit désormais qu'on vînt Tattaquer.
Le 4 avril, Cournet le remplaça à Fexécutive, et Eudes ne fut plus qu'un simple général. On ne l'entend plus faire bruit. Le 2p avril, Wrobleski est nommé commandant des forces du Sud sans qu'on daigne informer Paris de ce qu'il advient à ce vaillant Eudes.
On ne voit reparaître son nom que le 5 mai; un décret de Delescluze le nomme alors commandant de la 2^ brigade de réserve avec la Légion d'honneur pour état-major. Mais quand vint l'heure du péril, heure à laquelle bien des gens manquèrent, le bouillant Eudes fut nommé membre du Comité de salut public, où il se montra sinon le plus résolu, du moins le plus féroce* (( Faites sauteries maisons, incendiez les édifices, brûlez Paris, » criait-il. Le misérable se sentait perdu, et, avec cette rage du vaincu qui s'empara de la Commune, il eût voulu dans sa chute étreindre le monde et l'entraîner avec lui.
Il n'est point mort pourtant, cet écervelé de jadis qui est un scélérat aujourd'hui. Bergeret
était bête et comme tel assez bon; Eudes était intelligent et fut encore plus pervers.
usTAVE Flourens cst le fils du célèbre secrétaire perpétuel de l'Académie française. Il naquit à Paris en 1 838. Ses études furent très-soignées. A vingt ans il jouissait d'une réputation d'érudit très-méritée. Rien ne faisait deviner alors en lui l'aventurier politique; son talent faisait espérer qu'il continuerait les travaux où son père avait trouvé tant de gloire.
A vingt-cinq ans il fut appelé à suppléer son père, professeur au Collège de France ; sa leçon d'ouverture, imprimée plus tard, sur V Histoire de r homme, corps organisé^ lui fit tout de suite une certaine notoriété dans le monde savant. Il publia ensuite une brochure : Ce qui est possible, brochure continuée par un petit roman philosophique : Ottfrid. oii il exposa ses idées et ses désirs politiques.
Au bout d'une année de professorat, obligé de
rendre la chaire à son père, Flourens en garda un certain dépit; et, d'autre part, inquiété pour délit politique, il quitta la France et partit pour Crète. Alors commence cette série d'aventures chevaleresques qui lui valurent un renom de bravoure poussée jusqu'à la folie.
Nous avons eu notre Don Quichotte tout aussi courageux, tout aussi fou, tout aussi ridicule que celui de Cervantes, tout aussi sympathique. Flourens avait sa Dulcinée : la liberté. C'était une nature généreuse, mais à vue courte ; comme Don Quichotte, il eût délivré des forçats parce que ces forçats étaient enchaînés; comme Don Quichotte il comptait sur son bras invincible, et nous l'avons vu proclamer, tout seul, la république sur le boulevard de Ménilmontant. C'était un lier redresseur de torts qui voulait purger la terre non des monstres ni des enchanteurs , mais des oppresseurs et des injustes. Il allait droit à l'adversaire, droit au but, sans songer aux lois, aux usages, aux conventions sociales, et se faisait prendre aux ailes de moulin et sottement rouer.
Il était sévère à son égard et sévère à l'égard de ses amis, ne souffrait d'eux pas la moindre infraction aux règles d'honneur qu'il s'était imposées, ne leur pardonnait pas la moindre
peccadille. Il se croyait assez fort pour aller seul comme un chevalier errant, et brisait immédiatement avec quiconque lui semblait suspect de félonie. Il avait secouru les insurgés crétois , il s'insurgea bientôt contre eux parce qu'il les trouva timides. Il était l'ami de Rochefort et son collaborateur à la Marseillaise ; il cessa avec lui relations d'amitié et relations de métier parce que Rochef^rt eut le bon sens de ne point entraîner à l'émeute dans Paris les 200,000 personnes qui suivaient le cortège de Victor Noir.
Flourens, était comme on le voit, d'une indépendance qui aurait été souvent impertinente si elle n'avait été si naturelle. Il était incapable d'avoir un mot d'ordre, de suivre un parti, de combattre dans la mêlée commune. Il n'était né ni pour obéir ni pour commander. C'était un volontaire qu'il fallait laisser agir à sa guise, et qui plus d'une fois contrecarra les plans de son propre parti.
Comme nous l'avons dit , après avoir servi en Crète dans les rangs des insurgés, il se mutina contre eux, fut décrété d'arrestation, et passa en Grèce, où on lui signifia l'ordre de quitter le pays. Il revint alors en France et fut dès lors intimement mêlé à tous les mouvements populaires qui eurent lieu.
Il s'occupa activement des élections de 1869, soutint les candidatures irréconciliables, et à la suite des troubles de Juin fut condamné à trois mois de prison.
Il essaya vainement, à l'enterrement de Victor Noir, le 7 février, d'entraîner la foule dans Paris et de provoquer une insurrection. Il avait, ce jour-là, traversé tout Paris, une carabine sur l'épaule. Quelques jours plus tard, lors de l'arrestation de Rochefort, il proclama la république à Belleville, et, suivi de quelques individus, descendit s'armer au théâtre de Ménilmontant. Quand il y arriva, il était tout seul.
Traqué de nouveau, il passa en Angleterre, où sa générosité se laissa exploiter par Beaury, ce qui le fit impliquer dans le complot contre la vie de l'empereur.
Rentré à Paris après le 4 septembre, il fut nommé chef de bataillon. C'était trop ou trop peu. Flourens ne pouvait être traité comme un être ordinaire ; on créa pour lui une dignité spéciale : on le nomma major de rempart avec le commandement de cinq bataillons. Il faut bien le dire, il ne joua point, pendant le siège, le rôle qu'on attendait de lui, et ne sembla se servir de sa popularité de faubourg que pour entraver la défense.
Il prit une grande part au mouvement du 31 octobre, fut cassé de son grade de major, donna sa démission de chef de bataillon du 174^ bataillon, organisa un corps de volontaires, fut poursuivi par le gouvernement, arrêté aux avant-postes et enfermé à Mazas. Délivré par la foule le 21 janvier 1871, il s'empara, le lendemain, de la mairie du 20*^ arrondissement dont il avait été nommé adjoint le 6 novembre 1870, et dut dès lors se cacher pour échapper à la police, qui le recherchait avec d'autant plus d'activité qu'il venait d'être condamné à mort par un conseil de guerre.
Le 18 mars lui rendit la liberté, et Flourens se nomma immédiatement général de Belleville. Le Comité central ne vit que d'un très-mauvais œil l'intrusion dans ses affaires de cet écervelé qu'il ne pouvait espérer diriger. Il lui créa tant d'embarras que Flourens envoya sa démission, qui fut immédiatement acceptée. Mais il ne pouvait pas ne pas combattre le gouvernement contre lequel il avait une rancune toute personnelle; il ne tint compte en rien du Comité central, et se désigna comme général — provisoire^ il est vrai, — commandant la 20'' légion.
Les électeurs du ip^ et du 20^ arrondissement le nommèrent membre de la Commune, où Flou
rens ne siégea jamais. Il prit le commandement d'une des colonnes dirigées sur Versailles, le 2 avril, et incapable, comme nous l'avons dit, de commander un détachement, il se montra aussi imprévoyant, aussi insuffisant que ses collègues.
Les amis de Flourens — ils étaient nombreux — se demandaient comment finirait cette nouvelle escapade. Cet homme franc, généreux, amoureux du beau et des belles actions, ne serait point resté au milieu du tohu-bohu communeux.
Flourens mourut comme il avait vécu, en Don Quichotte, toujours brave, toujours fou. Isolé de ses soldats, le 5 avril, il s'était réfugié dans une maison de Chatou. Des gendarmes Ty trouvèrent ; il cassa la tète au premier qui se présenta, croyant pouvoir, comme Roland à Roncevaux, tenir un homme contre une armée. Il fut tué à coups de sabre, et tous — amis comme adversaires — dirent, affligés de cette mort déplorable :
« Pauvre Flourens ! »
Sa ligure s'était moulée sur son caractère. Là encore se retrouvait le Don Quichotte jeune dont nous avons parlé. Il était blond, avait peu de cheveux et le front découvert et très-grand ;
le nez — un nez romain — avait de puissantes narines, qu'un souffle de mécontentement faisait souvent trembler. La barbe s'étalait en éventail, et la moustache cachait à demi une bouche line et souriante où se peignait toute la douceur, toute la bonté de l'homme. On devinait Fécervelé dans le regard extatique et souvent étrange à force d'être hagard.
A ville de Nîmes avait revendiqué Gaillard comme un de ses enfants.
Elle s'est rétl-actée depuis, et il paraît certain que Gaillard est Italien et nommé Gagliardini de son vrai nom. On prétend même qu'il était de grande famille et que c'est à la suite d'aventures politiques qu'il vint s'établir en France. C'était une étrange, laide, mais assez bonne tête au fond. Il avait un grand front, blafard et granuleux, un nez de forme indécise, — une vulgaire pomme de terre, — une bouche tordue, de longs cheveux bonassement bouclés,
la physionomie liere et intelligente, comme éclairée de l'éclat de ses yeux verts.
Il était cordonnier de son état, mais barricadier par goût, et lit plus de barricades que de souliers, quoiqu'on le dise inventeur de la semelle inusable qu'il vendait dans les foires de la banlieue. Nous avons vu plusieurs fois Gaillard jouer au domino dans un café de la place de la Bastille qu'il affectionnait. Au milieu d'une partie il essayait une barricade avec les dominos qu'il avait dans la main, interrompait le jeu pour continuer sa barricade, y mettait tons les dominos du jeu, puis les verres voisins, puis les bouteilles, construisant ainsi des ouvrages qu'il faisait admirer à tous les habitués de la salle. C'était chez lui une passion, une manie; il en avait fait un art et ne voyait dans une révolution qu'un prétexte à barricades, cette joie de sa vie.
Il professait pour les idées socialistes, qu'il avait étudiées autant que le lui permettait son insuffisante instruction, une vénération presque superstitieuse et toute italienne; il avait un culte pour les célébrités de la démocratie et n'en parlait jamais qu'avec un grand respect. Quoique s'étant battu ou plutôt ayant fait des barricades en décembre 1851, la prudence qui le guidait — c'est son expression — ne l'avait point fait
connaître. Il fut pour la première fois parlé de lui en novembre 1868 pour l'affaire Baudin. Il déclara alors avoir cinquante et un ans et parut accompagné de son £ls, qu'il traitait avec une onctueuse rigidité vraiment bouffonne.
Il fut condamné à cinq cents francs d'amende pour avoir glorilié la mémoire de Baudin et provoqué la souscription pour son monument. Dès lors célèbre, Gaillard père eut dans le faubourg une notoriété qui ne se démentit plus. Intelligent, plus persuasif encore qu'éloquent, il courut les clubs et les réunions publiques de l'Empire et y ramassa force applaudissements et force condamnations.
Il continua pendant le siège et demanda constamment dans les clubs le réquisitionnement général et le rationnement obligatoire, et lit partie du Comité des vingt arrondissements. Il était en même temps affilié à l'Internationale et s'occupait activement de la propagande de la société. La Commune le nomma directeur général des barricades, commandant le bataillon spécial des barricadiers. Gaillard fut au comble du bonheur et, avec son emphase italienne, déclara qu'il acceptait avec reconnaissance la mission grandiose de directeur de ces barricades qui devenait d'une s\ formidable opportunité.
C'est lui qui fit détruire le tunnel de la porte Maillot et qui lit construire les barricades de la place Vendôme et de la place de la Concorde. Ces dernières le rendaient fou , Tenivrait ; il y venait chaque jour passer quelques heures et frappait complaisamment de la main sur le talus avec la satisfaction d'un cavalier qui caresse son cheval. Hélas ! il n'y a pas de bonheur sans mélange. Gaillard, qui voulait faire les choses grandiosement, avait promis une haute paye à ses ouvriers. Cluseret la refusa et Gaillard, qui venait d'apposer d'immenses affiches où étaient consignés les dimensions et proiils des ouvrages, donna sa démission, qui fut acceptée.
Plus tard, fortement repenti, ne pouvant vivre loin de ses chères barricades. Gaillard obtint de nouveau, à force de supplications, la direction dont il s'était démis et commença les travaux du Trocadéro. L'armée en entrant dans Paris l'interrompit. Fait prisonnier. Gaillard, qui ne s'était point battu, fut mené à Versailles, où il se lit tuer dans un essai d'évasion.
Son lils, comme lui nommé Napoléon, et surnommé Costès, après avoir fondé différents petits journaux plus ou moins illustrés dont il faisait le texte et les dessins, fut fait prisonnier et partagea la captivité de son père. C'est un être
lourd et d'un courage brutal ; il avait provoqué Cassagnac dans un duel où ils devaient se battre au pistolet à la longueur d'un mouchoir dont chacun d'eux aurait tenu un bout entre les dents. Il a subi également plusieurs condamnations pour délits politiques sous TEmpire.
GANIER D'ABIN.
NCORE une existence fantastique, une incroyable odyssée. Ganier était de la trempe de ces aventuriers qui, selon que la fortune leur est ou non propice, finissent leur vie admiré ou pendu. Partout où s'est tiré un coup de canon on a rencontré ces gens-là, ici républicains, là royalistes; le drapeau n'y fait rien : aujourd'hui avec les faibles, demain avec les forts, simples soldats ou généraux, partout tourmentés par ce besoin d'aventures qu'ont éveillé en eux les histoires merveilleuses des conquérants d'Eldorado dont leur parlaient leurs nourrices, et partout laissant ce renom de bravoure qui sert de passe-port en tous les pays. Nous ne savons trop dans quel coin de la
GANIER D'ABIN. 33S
France est né cet être cosmopolite qui débuta dans les armes en Italie, au service du pape, et s'y fit décorer de Tordre de Saint-Grégoire-le- Grand.
Il passa ensuite en Pologne, commanda un corps d'armée insurgé et fit toute la campagne de 1 863-64 en compagnie des deux Dombrowski, qu'il retrouva plus tard à Paris.
Après la déroute complète des Polonais, Ganier, — qui s'appelait d'Abin, du nom de son hameau, — vint en France, obtint une place d'employé du chemin de fer à Lyon et se maria. Mais, incapable de se plier à une vie sédentaire et réglée, il abandonna sa femme un beau jour et disparut sans donner de nouvelles.
On le retrouve, — bouffonnerie énorme, — généralissime des troupes du roi de Siam. Le consul français avait présenté notre aventurier au prince asiatique, et, de grade en grade et de service en service, Ganier, qui organisa l'armée siamoise à la façon européenne et lui procura des canons , était parvenu à la plus haute dignité du pays. Il ne manqua point de se remarier et même, au lieu d'une, épousa deux Siamoises.
A la première nouvelle du conflit francoprussien, Ganier d'Abin se souvint qu'il était
Français et vint offrir son épée à TEmpire. A son arrivée en France, la République existant, Ganier offrit ladite épée à la République, et Gambetta lui donna un commandement. Les journaux, môme à cette époque, louèrent fort le patriotisme de cet homme qui accourait du fond de F Asie secourir sa patrie. Si l'on avait su que le Siamois allait à Montmartre !
Quatre mois de repos commençaient à fatiguer beaucoup l'aventurier qui songeait à retourner à Siam, lorsque éclatèrent les premiers symptômes du mouvement qui devait avoir lieu le i8 mars. Ganier flaira une aventure, et, toujours muni de son épée, alla l'offrir au Comité central, qui l'accepta avec non moins de reconnaissance que ne l'avaient fait successivement le pape, la Pologne, le roi de Siam et Gambetta.
Ganier fut nommé général commandant de Montmartre, titre dont le Comité central ne se montrait du reste point avare, car c'était bien au moins le quatrième général qu'il nommait à cet endroit. Ganier ne prit pas une part bien éclatante à l'insurrection du i8 mars et resta chargé du commandement de la Butte. C'est lui qui envoya le 2 1 mars au Comité central ce petit rapport, terrible exemple d'une naïveté toute siamoise :
GANIER D'ABIN. 337
« Rien de nouveau. La nuit a été calme et sans incident.
( A dix heures cinq, deux sergents de ville déguisés en bourgeois sont amenés par des francs-tireurs et fusillés immédiatement.
(( A midi vingt, un gardien de la paix, accusé d'avoir tiré un coup de revolver, est fusillé.
(( A sept heures, un gendarme, amené par les gardes du 28*", est fusillé. »
Ganier n'était pas fait pour être compris par les fédérés. Cet homme sans conviction se battait pour se battre et avait une épée pour la vendre. Il fut promptement mis en suspicion , et le 27 mars le Comité central le condamnait à mort par contumace. Ganier avait disparu.
On prétend qu'il est revenu dans les rangs insurgés au dernier moment et qu'il a été tué sur une barricade ; nous croirions plutôt qu'il est en route pour Tombouctou.