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BERGERET. 2H

salle des séances, Bergeret éprouva le besoin de dire : « Je n'apporte ici aucun sentiment d'amertume. » Phrase préparée dans la solitude de la prison et qui obsédait notre homme.

Nous avons vu deux fois le général Bergeret devant faire un discours. Deux fois, après avoir vainement cherché la phrase qui devait suivre le a Citoyens » pompeusement commencé, il déclara que rémotion l'empêchait de parler. Aussi renonça-t-il à l'éloquence et se renferma~t-il dans un silence aussi absolu que forcé.

On ne savait décidément que faire de cette nullité qui ne voulait point rentrer dans l'ombre. Les ordres s'embrouillaient dans la cervelle du commandant de la place Vendôme et l'armée tournait au gâchis. On le délégua à la guerre comme adjoint de Delescluze, le 28 avril, et Delescluze l'annihila.

Le 5 mai, ce dernier, devenu dictateur de fait, lui donna le commandement de la i""^ brigade de réserve, avec le Corps législatif pour état-major. Dérisoire sinécure qui laissa à Bergeret bien des loisirs , employés à faire confectionner des pantalons pour ses hommes.

Bergeret avait trente-deux ans. Il était petit et très-brun; son visage était jaune^ maigre, banal, sans physionomie distincte, peu intelli-

gent. Il n'était pas imposant du tout dans les habits galonnés où il se perdait, et ne fut jamais bien sympathique aux fédérés. Très-ignorant et d'une intelligence ordinaire, il sembla compter sur l'inspiration, qui ne vint pas, et ne put jamais être qu'un petit homme en toutes façons.

C'était bien là le général qu'il fallait à la Commune. A ces bonshommes fourbus d'esprit ou de corps convenait bien ce Boum placide qui menait plaisamment , au milieu de ses troupes, sa femme, piètre ouvrière qui attendait une prochaine perquisition pour avoir une robe de soie.

Ce beau couple est parti ; où planteront-ils et leur tente et leurs choux? Que ni Pâques ni la Trinité ne les ramènent! Paris, revenu à la gaieté, leur ferait cirer ses bottes en grand habit officiel.

A vie politique de Brunel commence au 28 janvier 1871. Un moment de patriotique enthousiasme, nous voulons bien le croire, le porta à s'opposer à l'exécution de l'armistice conclu et à chercher à continuer

cette guerre que le manque de pain rendait dès lors impossible. Deux commandants de la garde nationale, Piazza et Brunel, dans la nuit du 27 au 28 janvier, prirent, lun le titre de général et l'autre celui de chef d'état-major et firent afficher dans Paris un ordre du jour à la garde nationale.

Arrêté et traduit devant un conseil de guerre, Brunel fut condamné à deux ans de prison pour usurpation de pouvoir. Les gardes nationaux le délivrèrent et le condamné parvint à se cacher sans grand'peine jusqu'au 18 mars.

Brunel était né dans le petit hameau de Chelleloux (Saône-et-Loire) et avait été sous-lieutenant de chasseurs d'Afrique. Il avait gardé du militaire une tournure cavalière et de l'Afrique un teint bronzé qui en faisaient un très-beau type d'officier. Il fut nommé commandant du 107® bataillon tant à cause de ses connaissances — peu étendues pourtant — qu'à cause de son influence dans son arrondissement, le 7*^, où ce communeux futur était un riche propriétaire. Oui, un propriétaire !

La condamnation de Brunel l'enfiévra, il n'avait de conviction que son intérêt particulier et s'était jusqu'alors peu soucié de politique. Le sentiment de la vengeance le porta à se rallier aux ennemis du gouvernement et il s'aboucha

apo LES OFFICIERS DE LA COMMUNE.

avec le Comité central, qui, composé d'inconnus, ramassait toutes les célébrités de ruisseau qui battaient alors le pavé de Paris. Brunel obtint ainsi ce généralat qu'il s'était adjugé lui-même quelques mois auparavant, et sa promotion parut à V Officiel le 24 mars.

Brunel commanda avec Eudes le corps d'armée qui manœuvra sur Meudon pendant les premiers jours d'avril et, là, donna des preuves de la difficulté avec laquelle s'improvise un général, en dépit des allégations de Johannard. Bon soldat, brave jusqu'à la folie, comme tous les généraux de la Commune du reste, — Bergeret et Cluseret exceptés, — il se battit avec fureur, mais laissa ses soldats sans ordre et fut complètement battu chaque fois qu'il tenta un mouvement offensif.

Brunel tomba dès lors en disgrâce. Nommé membre de la Commune par 2,163 électeurs du 7* arrondissement, il ne vint jamais aux séances et on ne sembla plus s'occuper de lui. Il fut fait chef de la^o^égion dansle courantd'avril etprit le commandement du village d'Issy au commencement de mai. L'évacuation du village lui fut imputée comme une trahison, et Brunel dut protester de son dévouement par de longues lettres dans les iournaux.

Brunel s'aigrit de toutes ces tracasseries ; un accès de rancune l'avait jeté dans les rangs communeux, il s'en repentit longuement, et, voyant combien on lui tenait peu compte du sacrifice de son repos, il devint de plus en plus sombre et de plus en plus farouche. Il fut l'un des plus féroces incendiaires des dernières journées. Sans relation avec Textérieur, n'entrevoyant point le moyen de s'échapper, n'ayant d'amis que dans le parti de l'ordre, — parti qu'il avait abandonné, — Brunel se sentait isolé, pris et perdu, bien perdu .

Cette fin fatale, irrémédiable, l'affola. C'est lui qui fit mettre le feu aux magasins du Tapis rouge. On lui reproche également l'assassinat de plusieurs réfractaires dans le quartier de l'Enclos-Saint-Laurent, où il se retira le 22 mai pour organiser la défense intérieure.

Brunel avait pour maîtresse une servante de M. Fould qui, avant la guerre, tenait une boutique pour consultation magnétique à Strasbourg. S'il faut en croire la légende, plusieurs membres de la Commune n'agissaient qu'après ravoir consultée. Brunel, trouvé chez elle, rue de la Paix, le 25 mai, essaya de résister aux soldats et fut passé par les armes.

La somnambule est prisonnière à Versailles.

LUSERET est né à Suresnes, en 1823.

Il fut élevé à Saint-Cyr, en sortit comme sous-lieutenant en 1843 et fut nommé lieutenant en 1848. Nommé chef du 23^ bataillon de la garde mobile par le gouvernement de Février, Cluseret^ qui n'avait point encore goûté aux idées socialistes, combattit les insurgés de Juin. Il se iit même remarquer par sa belle conduite à la tête de son bataillon, qui enleva toutes les barricades de la rue Saint-Jacques à la rue des Mathurins et fut décoré de la Légion d'honneur pour ce fait d'armes.

N'ayant pu entrer dans l'armée avec son grade de chef de bataillon et ne voulant point du grade de lieutenant qu'on lui offrait, il fut retraité en 1850 et laissa passer le coup d'Etat sans protester ni s'émouvoir, la conviction chez lui n'étant que la résultante de son ambition. Quelque temps après, sur les instances de sa famille, Cluseret reprit du service et fut nommé lieutenant de chasseurs, puis capitaine.

Il lit la campagne de Crimée et s'y conduisit, paraît-il, avec une bravoure que ne ferait point

supposer sa conduite pendant la guerre de France. Cependant il court sur son compte différents bruits d'abandon de poste, et l'on dit que c'est par punition qu'il fut envoyé en Afrique. — Bruit et dire que nous croyons fondés car il n'obtint point d'avancement pendant la campagne.

En Afrique, nouvelle histoire infamante : un ancien chef de bureau arabe a écrit dans la presse que Cluseret, étant en garnison à Cherchell, lit prendre chez l'officier d'administration cinquante couvertures de campement, les vendit à un juif à vil prix et en secret; puis, que profitant de la légèreté de son sergent-major, qui égara le bon fait pour percevoir ces couvertures, il nia les avoir reçues et porta contre ce même sergent-major une accusation de vol et de faux. La chose n'a pas été démentie. Prié de donner sa démission à la suite de cette vilenie, Cluseret fut définitivement rayé des cadres de l'armée et entra comme régisseur dans une ferme appartenant à M. Carayon-Latour. Un troupeau de moutons tout entier ayant disparu sous sa gérance, le filou fut remercié.

Cluseret se rendit alors à New- York, y forma une légion d'aventuriers comme lui et vint la mettre aux ordres de Garibaldi, qui entreprenait

sa campagne pour l'unité de l'Italie et fit Cluseret colonel et bientôt général, titre que Faventurier garda dès lors. Là se place encore une de ces escapades qui eussent plu sans doute à la Cour des Miracles , mais qui ne sont plus aujourd'hui que matière à condamnation. En allant en Italie, Cluseret passa à Londres et proposa à dilférents journaux de leur envoyer des correspondances, — correspondances d'autant plus précises, disait-il, qu'il allait être acteur du drame. Quelques journaux écoutèrent ses propositions, lui donnèrent de l'argent et ne reçurent jamais de correspondances.

Ayant ramené sa légion en Amérique après le succès définitif de Garibaldi, Cluseret en bon aventurier prit immédiatement part à la guerre de sécession qui venait d'éclater, combattit dans l'armée du Nord, oii ses talents de stratégiste furent très-appréciés et où il garda son titre de général. C'est après la lin de la guerre qu'il essaya du journalisme pour la première fois en fondant à New -York un journal qu'il abandonna bientôt.

Il revint en Europe et se lixa à Londres. Alors se dessina nettement l'ambition forcenée de cet homme qui avait renié sa patrie en Amérique pour y briguer des honneurs et qui renia l'hos-

pitalité que lui offrait lAngleterre pour conspirer contre elle. Cluseret avait un insatiable besoin de domination, ses succès en Amérique l'avaient rendu orgueilleux et intraitable, il voulait remuer le monde pour s'imposer à lui. Les suites lui importaient peu, pas plus que le parti qu'il servait, pas plus que les ruines qu'il aurait pu faire, pourvu que ce parti le choisisse pour chef, pourvu que sur ces ruines il restât un homme et que cet homme fût lui.

Il se fitfenian parce qu'il vit dans le fenianisme une route au pouvoir et prit part à la ridicule expédition qui fut faite contre le château de Chester. Poursuivi par la police anglaise, Cluseret s'enfuit en France, où il refit du journalisme autant pour vivre que pour faire au moins parler un peu de lui. Il écrivit dans le Courrier français de Vermorel, avec lequel il se lia, dans la Démocratie, dans le Rappel et dans la Tribune, et fonda un journal intitulé Vo^rtj qui le conduisit tout droit à Sainte- Pélagie.

Dans son passage en Angleterre, Cluseret avait connu quelques-uns des hommes qui venaient de fonder l'Internationale; il en retrouva plusieurs dans la prison où le double procès de 1868 les avait conduits. Devinant dans cette

association, encore dans l'enfance, une force qu'il pourrait plus tard employer, Cluseret s'affilia, mais ayant affaire à plus forte partie que lui encore, il ne fut jamais que l'instrument et non le génie directeur comme l'ambitieux l'avait rêvé.

Impliqué dans les affaires de juin 1869, Cluseret, qui n'était ni rat ni oiseau, se réclama de son titre de citoyen américain et parvint à quitter la France. Il retourna en Amérique, où il s'occupa activement de relier entre elles les associations ouvrières américaines déjà existantes et de les fondre dans l'Internationale. Il était alors en correspondance suivie avec le grand conseil fédéral de Londres et le conseil fédéral de Paris. C'est dans sa correspondance avec Varlin qu'a été trouvée cette phrase où Cluseret se peint d'un seul trait : « Ce jour-là nous devrons être prêts. Nous ou le néant! Paris sera à nous ou Paris n'existera plus. »

(( Ou Paris n'existera plus! » C'est là le cri de l'ambition envieuse qui ulcérait le cœur de ces bandits et qui leur firent brûler notre capitale. Ils régénéreront le monde, mais si le monde est rebelle, ils le détruiront. Cluseret parlait avec conviction; sa fortune, quoique brillante, ne lui tenait point ce qu'il s'en était promis. Ses demi-

succès, échecs réels, lui avaient aigri le caractère ; disposé à tenter un dernier effort, le dernier en cas d'insuccès nouveau, il avait résolu d'entraîner avec lui dans sa défaite cette société qui lui refusait ses désirs. Cluseret ne s'en cachait du reste point à ses amis. Avec un sourire amer et sarcastique, cet homme, qu'on ne voyait presque jamais parler et jamais rire, répétait avec un froncement de sourcils orgueilleux et féroce : « Nous verrons, nous verrons. »

Arrivé en France dès qu'il apprit la chute de l'Empire, Cluseret voulut d'abord organiser un corps franc et promit au gouvernement le concours d'une légion de 12,000 Américains qui n'arrivèrent jamais. Il eut un certain succès de boulevard, où les badauds, charmés de son élégante tournure et de son air dédaigneux, l'acclamaient de confiance, ne sachant au juste ce qu'était le personnage. Se croyant une réelle influence et croyant pouvoir combattre le gouvernement avec quelque chance de succès, Cluseret l'attaqua dans le premier numéro de la Marseillaise reparue , que la foule indignée lacéra sur les boulevards.

Désagréablement surpris de son impopularité, Cluseret passa en province, où il se tint constamment éloigné des Prussiens avec un soin qui a

fait élever des doutes bien fondés sur sa bravoure, nous ne dirons point sur son patriotisme: le misérable était international et l'avait déjà prostitué à l'Amérique. Loin de chercher à défendre notre pays envahi, il suscita mille embarras au gouvernement en essayant de soulever tour à tour Lyon et Marseille, ou l'aventurier voulait se faire nommer dictateur.

Cluseret ne parut dans la révolution du 18 mars qu'à la un de mars où on le vit se pavaner de nouveau sur le boulevard. Le 2 avril, il était nommé à l'administration de la guerre, et bientôt il était nommé délégué ou plutôt ministre.

Ce fut l'épanouissement de Cluseret. Il trouvait enlin à assouvir son ambition effrénée et à utiliser ses talents, réels il est vrai, mais que l'aventurier se grossissait beaucoup.

Se croyant nécessaire à la Commune, certain qu'on ne pourrait le remplacer, entouré de la célébrité qu'il s'était acquise en Amérique, vrai général en£n au milieu des paillasses, ses collègues, les Eudes et les Bergeret, Cluseret s'abandonna à son caractère, se montra absolu et trancha du despote.

Incapable d'émotion, ayant trop vécu et trop pervers pour n'être pas sceptique, arrogant tant

à cause de son talent qu'à cause de son mépris pour ceux qui l'entouraient, autoritaire et dédaigneux par nature, et peu communicatif par calcul, cet homme parvint un moment à inspirer un véritable respect, une véritable confiance par la froideur hautaine avec laquelle il recevait les gens, par l'air de certitude du succès, par la façon impérieuse dont il donnait ses ordres et surtout par la simplicité toute romaine qu'il affecta, — vieux moyen que l'astuce souvent exploite et qui réussit toujours auprès de la foule.

Si Cluseret fut populaire dans l'armée fédérée, il ne put jamais se rendre sympathique à la Commune et encore moins au Comité central dont les nullités ne pouvaient voir aucun homme capable sans le soupçonner de visées dictatoriales. Du reste, l'aventurier se prêtait peu à la sympathie; Cluseret n'hésitait pas sur les moyens. Il y avait longtemps qu'il avait fait le sacrifice de sa conscience et l'honneur était pour lui lettre morte ; mais une chose qu'il ne put jamais faire, c'est ployer son indomptable caractère et ramper devant ceux dont il avait besoin. Trèsvaniteux et très -infatué de lui-même, il se considérait comme bien supérieur aux imbéciles — c'est son terme — qui siégeaient à l'Hôtel de

ville et il ne leur épargnait ni ses sarcasmes ni ses dédains.

Cluseret sembla un moment rétablir les affaires de la Commune, et c'est certes à lui qu'est due la longueur de la guerre civile sous Paris. Il fit donner une solde de campagne aux gardes nationaux qui sortaient, décréta la levée en masse de dix-neuf à quarante-cinq ans, conseilla aux fédérés de faire eux-mêmes la chasse aux réfractaires de leur quartier, défendit les inutiles dépenses de munitions que faisaient les insurgés aux avant-postes et conseilla la rigoureuse exécution du traité à l'égard des Prussiens. On a retenu de lui deux mots, l'un ridicule, l'autre atroce. Il annonça un jour qu'il était fait au mont Valérien une brèche appréciable^ et annonça une autre fois qu'il venait d'envoyer à Neuilly des engins suffisants pour bombarder le village. Il fit emprisonner Bergeret pour refus d'obéir et s'en fit un ennemi acharné.

Bergeret écrivit sur le mur de sa prison lorsqu'on le délivra : « Cluseret, je t'attends là dans huit jours. » Bergeret lui tint parole, dans un délai un peu plus long, il est vrai. Le 30 avril, Mégy évacua le fort d'Issy, Cluseret se mit lui-même à la tête des bataillons qui le réoccupèrent. Mais pendant son absence Berge-

ret avait travaillé; Cluseret mis en suspicion fut arrêté, détenu à Mazas, puis à l'Hôtel de ville.

Il écrivit de sa prison différentes lettres, l'une pour démontrer l'utilité d'un système de défense au Trocadéro, travail dont il avait donné l'ordre d'exécution non suivi et une autre pour demander sa mise en liberté.

« Comme homme, disait-il, j'ai droit à la justice ; ne me la refusez pas.

« A quoi suis-je utile ici?

(( Et surtout pénétrez-vous bien de cette pensée : que je suis de ceux qui croient qu'il y a autant de gloire à obéir qu'à commander, quand le peuple gouverne. »

Sinistre baladin !

Relâché le 21 mai, V Officiel annonça qu'il s'était immédiatement rendu aux avant-postes. Qu'y devint-il r> On ne sait. On l'a dit tué, on le dit en fuite.

Il fut nommé membre de la Commune aux élections complémentaires par deux arrondissements à la fois : le i^'", où il eut 1,968 voix; le 18% où il en eut 8,480. Il ne siégea point.

S^^^-R^s)' ^ ^^ conteur s'empare de Thistoire de (2^7ljS| Dombrowski et en fait un de ces petits S~^^l livres à six sous si répandus dans les

campagnes, cet homme deviendra célèbre et légendaire au même titre que les forbans illustres, les corsaires rouges, les bandits, les Cartouche, les Mandrin : voleurs, il est vrai, disent les bons lecteurs, mais voleurs courageux, intelligents, bien élevés, galants, protégeant les dames contre les rudesses de leurs brigands, ne détroussant que les riches, donnant aux pauvres et faisant mille autres tours aussi connus qu'amusants.

Cartouche commandait une bande et Dombrowski une armée; il n'y a de différence que dans la grandeur des moyens, la grandeur du théâtre. C'est une étrange figure, l'une des plus saillantes du musée communeux, que ce condottiere qu'on rencontre sur tous les champs de bataille, officier russe dans le Caucase, insurgé en Pologne, historien en Bohême, fenian à Londres, faux monnayeur à Paris avant d'être général, partout malheureux, arraché maintes fois à la mort, pris, répris, emprisonné, deux fois sur

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le point d'être fusillé, toujours échappant, toujours un peu mystérieux et toujours sympathique au fond, parce qu'il est toujours brave et que cette existence tourmentée, malheureuse, semble une lutte avec la fatalité.

Et il ne faut point croire que ce fut un isolé, un vagabond perdu et sans amis. Elle est encore nombreuse cette race de soudards qui vend son bras au plus offrant, cette race qu'on retrouve à toutes les époques de l'histoire, mercenaires à Carthage, barbares à Rome, condottieri en Italie, routiers en France, reîtres en Allemagne. Cette armée se recrute aujourd'hui parmi toutes les nations du monde, et, disséminée et se tenant dans l'ombre des complots pendant la paix, on la voit reparaître dans toutes les guerres autour des Garibaldi, des Cluseret ou des Dombrowski. De là, cette foule de noms étrangers étalés dans les rapports militaires de la Commune, ces noms biscornus, impossibles à prononcer, jurant à l'œil français, qui, comme dernière consolation, font songer du moins que ce ne sont point des Français qui ont ainsi épouvanté, ruiné, brûlé notre ville.

Ce ramassis d'aventuriers, auxquels se mêlèrent les repris de justice de toute la France en quête de position sociale, se monte, selon les calculs les

moins exagérés, de quinze à vingt mille hommes. Armée de désespérés, de gens n'ayant rien à perdre ; armée terrible si elle eût été bien disciplinée et bien conduite. Mais les chefs : les Dombrowski, les Wroblewski, les Okolowicz, les La Cécilia, n'étaient eux-mêmes que des soldats, braves jusqu'à la mort, n'ayant plus que leur vie à vendre, âme et conscience ayant disparu, mais incapables de concevoir un plan, ayant trop peu d'autorité pour organiser la discipline et manquant totalement du matériel nécessaire à une armée.

Ce qui jeta Dombrowski dans les aventures fut un indicible besoin de gloire, de bruit, de tapage. C'était un vrai noble Polonais avec tous les défauts de sa caste poussés jusqu'à l'exagération, la vantardise et la vanité, — la vanité surtout. Le besoin de briller, de paraître, se montrait dans ses moindres actes, dans la moindre particularité de ses vêtements ; il avait les doigts couverts de bagues, la chaîne de sa montre était chargée de breloques, sa cravate avait un diamant, les boutons de ses manchettes étaient énormes. Il était toujours correctement mis, trop correctement même, car il ressemblait à un tailleur. Il était assez beau, mais d'une beauté banale, vulgaire. Il avait un front presque dé-

mesuré, en fer à cheval, des yeux vifs, le nez droit tombant sans repli du front, et portait les moustaches très-longues et soigneusement cirées. Il affectait un peu le négligé sous la Commune, était familier avec ses soldats et se promenait bourgeoisement parmi eux en habits civils.

Jaroslaw Dombrowski, d'après les bruits les plus accrédités, est né en Volhynie en 1835; c'est l'aîné de trois frères. Il entra en 1848 au corps des cadets de Saint-Pétersbourg, passa à l'école de rétat-major, s'y lia avec le général Tiepoff et sortit le premier de l'école.

En 1862, il était chef-d'état major et suivait le prince Constantin, qui vint à Varsovie. L'année suivante, à la suite de l'insurrection, il parlementa avec le gouvernement provisoire polonais aiin d'entraîner dans l'insurrection le parti libéral russe, dans lequel il avait une grande influence. Ces relations furent découvertes et Dombrowski condamné à mort, peine commuée en un exil perpétuel en Sibérie.

Avant de partir, il obtint l'autorisation d'épouser une demoiselle Swidzinska, du duché de Posen. Sa femme le suivit dans son voyage et parvint à le faire évader à Nijni-Novgorod. Dombrowski se cacha pendant quelque temps à Saint-Pétersbourg, parvint à passer en Prusse,

de là en Suisse, et arriva en France en 1865. Il essaya de s'immiscer dans les affaires du Comité central de l'émigration, et, peu scrupuleux sur les moyens d'arriver, produisit de fausses pièces pour s'établir une réputation contestée. Ces agissements peu délicats ayant été découverts firent écarter Dombrowski.

En 1866, il alla en Bohême, suivit les péripéties de la guerre austro-prussienne et consigna ses renseignements et ses observations dans un ouvrage intitulé la Guerre de Trusse en i866j ouvrage écrit en polonais, traduit en français et très-remarque des spécialistes. Dombrowski s'occupa ensuite d'achats d'armes pour la Pologne et fut alors impliqué dans un obscur procès pour faux billets de banque. Le tribunal ne put se procurer des preuves de la culpabilité de Jaroslaw Dombrowski, — preuves trouvées depuis à Yverdun, — et l'acquitta.

Dombrowski fit à Londres quelque temps après un voyage dont il n'a pas été parlé. Il s'y lia avec les internationaux heureux de faire cette conquête et adhéra à la Société.

Revenu à Paris, il y était encore lors de l'investissement et s'occupa alors de la formation d'une société nommée la Garibaldîenne , non militaire comme on pourrait le croire, mais

toute politique. Dombrowski, l'homme aux mystères, en pâtit un beau jour; il parlait allemand avec un inconnu de choses relatives au siège; une actrice fort connue l'entendit et le fit arrêter.

Dombrowski n'avait encore pu se disculper lorsque arriva une dépêche de Garibaldi adressée au gouvernement et ainsi conçue : « Envoyez-moi l'intelligent Dombrowski, général polonais, par n'importe quel moyen. » Le gouvernement s'opposa à son départ, ce qui procura aux journaux révolutionnaires l'occasion de tapager un peu, ce dont profita le vaniteux Polonais.

Il était au courant des agissements du Comité central, et, avant le i8 mars, avait été désigné comme l'un des généraux de la future révolution; mais, par prudence bien plus que par pudeur, ces Français renégats qui se servaient d'étrangers pour déchirer leur patrie hésitèrent pendant quelque temps à mettre au jour ce nom dont on ne pouvait dissimuler le caractère étrange et étranger.

Ce n'est qu'à la suite des désastres des 4, 5 et 6 avril que l'on se décida à placer Dombrowski à la tête des troupes qui manœuvraient à Neuilly. Cette nomination fut assez mal accueillie de la garde nationale, et la Commune dut faire une

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proclamation dans laquelle elle disculpait le général et le présentait comme un martyr de la bonne cause en Pologne. Les journaux communeux firent fête au Polonais : le Cri du peuple l'appelait héroïque, et le Vengeur lui inventait de temps en temps quelques petits traits de bravoure destinés à en faire un personnage légendaire.

Dombrowski fut accepté, mais, malgré ses efforts, ne fut jamais populaire, et, chiffre dérisoire, obtint 65 voix aux élections complémentaires. Tout ce qu'il y avait encore d'honnête et de français dans Paris protestait contre cet exilé reçu en France comme un frère et qui venait y soutenir la guerre civile, et certes l'indignation fut au comble lorsqu'on lut la dépêche suivante, publiée par le "Paris libre :

« Place à guerre.

« Dombrowski m'apprend que des paysans cachés dans « les maisons nous ont tué plusieurs hommes. « Paysans pris et fusillés séance tenante.

« Le chef d'état-major, « HENRY. »

Il est inutile de parler de ces dépêches où il était toujours vainqueur, non plus que de

JAROSLAW DOMBROWSKI. ioç

ses réels exploits. Les dépêches étaient faites à la Commune, les exploits se bornèrent à disputer Neuilly pied à pied contre les soldats qui n'avaient d'autre but que de laisser les fédérés aussi longtemps que possible se tenir dans ces rues où la guerre d'embuscade était si facile.

Au dernier moment Dombrowski fut chargé de la défense de Montmartre. Le 24 mai, il traversait la rue Myrrha près du boulevard Ornano, lorsqu'il reçut dans le ventre une balle qui lui £t une affreuse blessure. Transporté à l'hôpital Lariboisière, il expira deux jours après en disant : « Et ces hommes m'accusaient de les trahir ! »

C'était là, en effet, le supplice de Dombrowski. 11 ne put jamais faire oublier son passé véreux qui ne promettait rien de bon pour l'avenir. Cependant il avait trop besoin d'héroïsme pour s'illustrer, trop besoin de gloire et de vraie gloire sans tache, le vaniteux scélérat, pour qu'il ait jamais songé à trahir les hommes qui lui avaient donné les moyens d'arriver à son but.

jio LES OFFICIERS DE LA COMMUNE.

A DIS LAS était le frère cadet de Jaroslaw et partagea son existence aventureuse. Il lit avec lui campagne en Pologne en 1863 et 1864, et fut également poursuivi dans TafFaire des faux billets de banque.

Nommé colonel par la Commune, puis chef de place en remplacement de Bergeret, puis commandant des troupes d'Asnières, il ne put jamais se rendre sympathique aux fédérés et fut remplacé à ce dernier poste par Okolowicz. Il a été arrêté.

Un autre frère encore, Emile Dombrowski, employé de chemin de fer et dessinateur, ne semble pas avoir été tenté par la fortune de ses frères et a gardé cette neutralité que les étrangers ne doivent jamais violer dans le pays qui les a reçus.

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