‹ Les membres de la Commune et du Comite centralChapitre 29 sur 142 · COURNET · texte numérisé non relu

COURNET

Cournet est né à Lorient (Morbihan) en 1839; son père lui lit donner une éducation républicaine que sa mort interrompit. Privé de ses parents et de direction, Cournet, se livrant à son humeur, commença sa vie décousue. Il s'escrima d'abord dans de petits journaux littéraires, lit un voyage au long cours, revint en France, fut employé des chemins de fer du Midi, puis directeur du casino d'Arcachon. Il vint à Paris en 1868 et fut de suite désigné à l'attention du public par le rôle qu'il joua dans la manifestation faite au mois de décembre de la même année sur la tombe de Baudin, dans le cimetière Montmartre. Traduit devant les tribunaux ainsi que Delescluze, il se lia avec celui-ci et entra au Réveil après son acquittement.

Il subit plusieurs condamnations pour offense au gouvernement et lit en i86p soixante-dix jours de secret, sans qu'il en ait jamais su la cause. Inculpé dans le second procès de Blois et accusé d'avoir poussé à l'assassinat de l'empereur, il se défendit avec indignation contre cette inculpation déshonorante et fut acquitté.

Après le 4 septembre, il fut nommé chef de bataillon et fut cassé après le 31 octobre. Il fut nommé député aux élections du 8 février et donna sa démission à l'Assemblée pour venir

siéger à la Commune, où l'avaient nommé 5,540 voix du 19^ arrondissement.

Il parla rarement dans les séances, fut d'abord nommé membre de la commission de sûreté, puis de la commission executive, puis de nouveau de la commission de sûreté et fut désigné pour remplacer Rigault démissionnaire comme délégué à la police.

Il fut à la préfecture ce qu'il avait toujours été: un galant homme, spirituel et parlant peu, saluant et faisant asseoir son monde avec mille prévenances, sans songer qu'il avait soixante goujats pour collègues.

Sa modération le rendit suspect à ses confrères, qui le remplacèrent par Ferré. Cournet avait signé les décrets qui suspendaient les journaux anticommuneux et eut plusieurs fois l'occasion de violer les principes pour lesquels il avait combattu et souffert. Il vota pour le Comité de salut public; jacobin par imitation de Delescluze et s'éloigna de l'Hôtel de ville.

On ne le voit reparaître qu'à la séance du ip mai où il propose un décret contre les concussionnaires. Il n'était déjà plus alors en odeur de sainteté. La meilleure pièce à l'appui de l'honnêteté de Cournet est cet ordre de Rigault trouvé sur un cadavre :

« Faire rechercher et arrêter immédiatement Cournet. »

Cournet est parvenu à s'échapper.

DELESCLU ZE,

'internationale était déjà mêlée au mouvement du 31 octobre, le 18 mars lui appartient tout entier. L'insurrection fut l'explosion du complot organisé par le Comité central, et ce comité plusieurs fois refondu se trouvait, à la tin, composé exclusivement d'internationaux. Jusqu'au jour des élections, l'Association se trouva donc pleinement maîtresse de Paris.

Les élections du 26 mars amenèrent au pouvoir les socialistes et les radicaux rebutés par le gouvernement précédent : hommes qui auraient eu une très-grande influence sur les décisions de la Commune s'ils avaient eu un programme commun. Désormais Tlnternationale dut compter avec ces derniers venus. De là une jalousie profonde qui amena des luttes intérieures dont la rumeur vint jusqu'aux oreilles de la foule.

De là encore la conservation du Comité central, sur lequel les internationaux s'appuyèrent et qui , plus d'une fois, imposa ses Aolontés à la Commune.

Il y eut donc dès les premières séances deux partis — profondément divisés — en présence à la Commune : le premier fut appelé le parti de l'Internationale ; on se complut à nommer le second le parti de Delescluze.

Ses longues souffrances dans les bagnes et à Cayenne, ses convictions que Ton disait inflexibles , sa ligne de conduite nettement tracée ont valu à Delescluze une réputation d'honnêteté, non contestée depuis vingt ans. On s'est accoutumé à ne voir en lui qu'un homme probe aveuglé par son admiration exclusive des lois et des choses de 93, auquel on pardonnait beaucoup parce qu'il avait beaucoup souffert.

Mais on sait maintenant que penser de cette honnêteté qu'il a traînée à la Commune — pouvant se croire encore au bagne — au milieu d'assassins, de voleurs et de faillis. Sitôt au pouvoir, Delescluze mentit à ses convictions si souvent exprimées dans ses écrits, viola cette constitution de 93 qui était son idéal et ne prit de cette époque tourmentée que les mesures mauvaises et

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antirépublicaines nées des luttes que se livraient les partis.

C'est au pied du mur qu'on reconnaît le maçon, c'est à ses œuvres qu'on reconnaît l'honnête homme convaincu. Il avait réclamé — toujours d'après 93 — la liberté de la presse et il laissa supprimer les journaux; la liberté de réunion et il signa l'affiche interdisant le meeting de pacification de la Concorde ; la liberté individuelle et il remit en vigueur les cartes de civisme, laissa et même fit emprisonner des personnes dont le seul crime était de ne point partager ses idées. Il avait crié contre la mutilation et la violation du suffrage universel, et il siégea dans une assemblée nommée par une minorité et qui, par suite des démissions, des morts, des emprisonnements et. de la retraite de vingt et un dissidents, se trouva réduite à la moitié de ses membres. Il avait maudit l'Empire à cause du 2 décembre, et il lit partie d'un gouvernement qui commença par le massacre de deux généraux et d'une foule désarmée place Vendôme et place du Carrousel.

Où était donc cette honnêteté quand il donnait l'ordre d'abattre les maisons qui gênaient les barricades et d'incendier nos monuments pour arrêter la marche de l'armée, éternel et

coupable parodiste qui se crut grand parce qu'il avait un grand modèle, et qui ne voyait pas que c'était dans une mare fangeuse qu'il barbotait/^

Esprit étroit, peu clairvoyant, Delescluze n'eut qu'un enthousiasme, celui des principes de 93. Il s'y renferma, s'en aveugla volontairement, ne vit rien au delà et jusqu'au jour où il eut quelque pouvoir, pensa et agit inflexiblement d'après eux, ce qui donna à sa conduite, et par suite à sa personne, ce caractère rigide et hautain qui est le trait saillant de son portrait.

Du reste, quoi qu'on en ait dit, le farouche sectaire était dosé d'une certaine ambition. Proudhon le disait en 1849, — Proudhon l'ami de Delescluze et qui conspirait alors avec lui . — a Ce qu'il faut, écrivait-il^ à la Révolution démocratique et sociale (journal de Delescluze), c'est une perpétuelle et fatigante agitation qui, éclatant tout à coup, se termine par la création d'un Comité de salut public, où certains patriotes trouvent une occupation digne de leur génie. »

Delescluze est né à Dreux en 1809, et a été élevé à Paris, où il lit son droit. Les commencements de sa vie politique sont assez obscurs. Il fut arrêté à la suite des journées d'avril 1834, fut relâché, puis poursuivi pour délit de société

secrète; délit qui devait valoir bien des condamnations au jeune conspirateur. Il dut passer en Belgique, oii il fit tomme journaliste ses débuts dans le Journal de Charleroi. En 1841, il obtint de rentrer en France, rédigea ïlmpartial de Valenciennes et subit, comme première condamnation, un mois de prison et 2,000 francs d'amende.

La révolution de Février le fit commissaire de la République pour les déparlements du Nord et du Pas-de-Calais. Il s'installa à Lille, qui ne fut bientôt plein que de ses discussions avec M. Thouret,lepréfet, etM. Dubois, le président du tribunal. C'est alors qu'il donna une haute preuve d'incapacité politique et de roideur orgueilleuse à propos de la fameuse affaire de Risquons-tout. Il avait fourni des vivres et un guide à la colonne qui marchait sur Bruxelles, — fait qui pouvait mettre une guerre sur les bras de la France, alors fortement surveillée par l'Europe. Après la déroute, il refusa de laisser poursuivre l'instruction commencée contre les coupables arrêtés. Le tribunal n'en tint pas compte. Delescluze, furieux, courut à la salle des séances et là cria aux juges : « C'est un acte antisocial, antidémocratique; j'ai mis les prévenus en liberté. J ai le droit de vous suspendre, et la ré-

vocation suivra la suspension. » Beau justicier, comme on voit, notre honnête homme !

Le tribunal continua linstruction. Delescluze tint parole et cassa M. Dubois^ qui n'accepta pas cette décision arbitraire. Grand scandale s'en suivit. Delescluze en supporta toutes les conséquences. Sétant porté candidat à la députation, il n'eut qu'un nombre ridicule de voix. Après le 15 mai, il donna sa démission et s'attacha à la fortune politique de Ledru-Rollin.

Il vint fonder à Paris la Révolution démocratique et sociale^ et se trouva dès lors mêlé à toutes les agitations qui précipitèrent la chute de la République.

Son journal lui valut un duel avec d'Alton- Shée, qui le blessa à la main, et deux condamnations successives pour apologie des assassins du général Bréa dans un article où il disait : « Leur condamnation les absout a nos yeux. » Toujours honnête, comme on voit!

Le 13 juin, la Révolution démocratique et sociale fut saisie dans ses bureaux, et Delescluze disparut complètement pendant quelque temps. Cette saisie avait été amenée par la découverte d'un complot qui devait éclater le jour même. Le journal, ainsi que plusieurs autres saisis également, devaient publier un appel aux armes

signé de 148 députés. Depuis quelque temps une société secrète, dite de Solidarité républicaine, dont Delescluze était le secrétaire général, avait organisé des forces révolutionnaires.

Une haute cour fut établie à Versailles pour juger les coupables, et Delescluze, condamné par contumace à dix ans de déportation, s'enfuit en Angleterre, où il rejoignit Ledru-Rollin.

Rentré au mois d'août 1853, il s'affilia à une société secrète, la Jeune-Montagne, alors en formation, en devint l'un des chefs principaux, correspondit avec la Marianne et avec Mazzini, fut arrêté en octobre et condamné en mars 1854 à quatre ans de prison et 1,000 francs d'amende. Alors commença pour Delescluze une vie de souffrances, traîné de bagne en bagne, de Belle- Isle j Corte, de Corte à Ajaccio, d'Ajaccio à Toulon, puis à Brest, puis à Cayenne, où l'envoya l'application de la peine portée contre lui par la haute cour de Versailles.

Alors aussi se montra dans toute son énergie sa ténacité indomptable. Il ne se départit en rien de sa roideur au milieu des forçats avec lesquels il était confondu. Il refusa de faire sa cuisine, se fit servir à manger, donna des leçons pour payer son serviteur, et passa le reste de son temps à méditer, isolé, au bord de la mer, sur

un rocher, ou chaque soir le soleil, à son coucher, le trouvait accroupi.

Il a lui-même fait le récit de ses souffrances et de ses pérégrinations dans un ouvrage intitulé : De Paris à Cayenne. que le Réveil donna plus tard en feuilleton.

Il revint en France à la suite de f amnistie de 1859 et vécut longtemps dans l'obscurité, souvent auprès de sa sœur, la seule personne qui ait jamais eu quelque influence sur ce caractère ombrageux et indompté.

Au mois de juillet 1868, il fonda le Réveil^ hebdomadaire d'abord, monté par actions de 50 francs, puis quotidien, lorsque les actionnaires furent assez nombreux. Le premier numéro, dans lequel il disait reprendre le drapeau de la Révolution^, lui coûta trois mois de prison et 5,000 francs d'amende.

Le 28 novembre 1869, pour l'affaire Baudin nouvelle condamnation : six mois de prison et 2,000 francs d'amende que la chambre des appels correctionnels réduisit à 50 francs.

Le 16 février 1870, troisième condamnation. Reprenant sa vieille thèse sur les assassins du général Bréa, le rigide Delescluze essayait de prouver, la loi à la main, qu'à une heure donnée on avait le droit de tuer les agents de police

exerçant leurs fonctions, et que Mégy n'était point sorti de la légalité. Cette apologie du crime lui attira treize mois de prison et 2,000 francs d'amende.

Le Réveil fut supprimé en août et reparut après le 4 septembre. Dès les premiers jours, Delescluze entreprit une campagne contre les membres du Gouvernement, campagne intempestive qui ne pouvait qu'énerver la défense et qui amena les déplorables journées du 31 octobre et du 22 janvier. Le général Vinoy supprima le journal.

Delescluze, le 5 novembre 1870, fut nommé maire du 19*^ arrondissement, mais n'ayant accepté son mandat qu'autant qu'il était politique, il donna sa démission devant l'impossibilité de s'ingérer dans le gouvernement.

Delescluze fut nommé député l'un des premiers aux élections du 8 féxner. Quand vinrent les troubles de Paris, il quitta l'Assemblée, et, toujours roide jusqu'à l'indignité, il donna sa démission en termes insultants.

Deux arrondissements le nommèrent membre de la Commune, où il espéra voir enlin fleurir les beaux jours de 93, tant désirés.

On lui a attribué une grande influence sur ses collègues et on Ta souvent appelé l'âme de la

Commune. Il faut dire qu'incapable de se plier à aucune nécessité, il n'entrevit point le caractère réel de la révolution et que, amoureux des formes avant tout, il se borna à demander le gouvernement et les institutions : comité de salut public et autres, commissaires civils, délégués de toutes sortes, cartes de civisme et mille semblables défroques montagnardes, dont il avait l'esprit obsédé.

Opposé par principe aux idées girondines de fédération de la France et d'isolement de Paris, il ne vit dans ce mouvement communal qu'une chance de succès pour la lutte présente, se fit nommer à la guerre et comptait bien sur l'autorité que devait lui donner la victoire pour empêcher une dislocation générale.

Son auditoire était presque entièrement composé de jeunes gens, pas plus polis que des communeux, et plus disposés à rire du vieillard et de ses vieilleries qu"à l'écouter. Mais sa roideur imposante, sa iigure creusée et maigrie, sa barbe et ses cheveux blancs forçaient au respect et il parla presque toujours sans contradiction et obtint ce qu'il demanda.

Ce qui faisait surtout défaut à Delescluze, c'était le cœur. Il parlait toujours de légalité et jamais de sentiment. Sa vie fut toute mathéma-

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