VERDURE
N bonhomme quelquefois méchant; une façon de maître d'école vieilli sous le harnais, portant lunettes et passant sa vie dans les bouquins; un de ces piocheurs qui cherchent et fouillent toujours, qui prennent même sur leur sommeil pour faire des songes creux, qui se bâtissent de beaux projets de bonheur commun et d'amour universel et se réveillent sensiblement toqués comme Allix, Arnaud ou Babick.
Il fut d'abord instituteur, puis associé au Crédit du travail, qui fit si triste fin, et enfin rédacteur et caissier de la Marseillaise. Il étala dans ce journal ses rêveries socialistes, tartines fort
anodines qu'on n'était pas obligé de lire et qu'on ne lisait pas.
Cependant ces articles lui tirent quelque renommée en le faisant poursuivre par la police impériale. Les électeurs du ii^ arrondissement se souvinrent de ce persécuté et lui donnèrent 15.351 voix, le 26 mars.
Il fut nommé à la commission de l'enseignement dès la formation des commissions et y resta enfoui, poursuivant les réformes qu'il sentait utiles dans son ancien métier et signant dans V Officiel quelques arrêtés qu'on ne lisait pas plus que ses articles.
Il parla fort peu à la Commune, s'opposa à la validation des élections, mais vota pour le Comité de salut public.
Le vieillard avait cinquante ans et de grands enfants, ce qui n'empêchait point les sentiments, comme dit la chanson. Il avait une maîtresse qui pour se débarrasser de lui le dénonça aux soldats lorsque ceux-ci reprirent Paris. Verdure est maintenant a Versailles.
ARMi les élus du 26 mars se trouvait Vermorel , dont les violences et les condamnations avaient rendu le nom célèbre. Dévoyé politique, voué à la satire, il eût critiqué la Commune s'il n'en eût fait partie. Les électeurs du 18® arrondissement l'y envoyèrent; mais, suspecté par ses confrères de la presse qu'il détestait cordialement, antipathique aux internationaux à cause de son origine, méprisé un peu par tous à cause de sa lâcheté présumée et de sa louche conduite, il fut à la Commune ce qu'il avait été auparavant dans le parti radical, une individualité isolée et comme tolérée, peu écouté de la foule, encore moins de ses collègues, et réellement sans influence.
Vermorel est né à Denicé (Saône-et-Loire) en 1841. Il avait la tête presque ronde, les joues bien pleines et le front assez bas. Il laissait trèslongs ses cheveux plats et recourbés à l'extrémité d'une façon toute monacale. Sa bouche lippue et sensuelle avait une expression sournoise que ne tempérait point l'expression d'indomptable
volonté répandue sur toute sa personne. Une peau jaune, lisse et presque glabre ajoutait encore à cette hgure antipathique.
Il vint faire son droit à Paris, et débuta dans les lettres par un volume intitulé Ces Dames , que la justice poursuivit pour outrage aux mœurs et retira de la circulation. Vermorel lit amende honorable dans la préface de son second livre : Desperati^a . dont la seconde édition porta le titre de : Les Q4mours funestes.
Il était venu habiter le numéro 29 de la rue des Saints-Pères vers la hn de 1862. 11 s'y lia avec une femme qui , choquée de son caractère sceptique et de ses façons dédaigneuses , l'abandonna bientôt. Vermorel s'empoisonna de désespoir et fut transporté comme mort à l'hôpital de la Charité. On ne parvint à le sauver qu'après plusieurs mois d'atroce maladie. La leçon profita : Vermorel, excessivement passionné, eut de bien autres aventures, mais ne s'empoisonna plus.
Il acheta avec un de ses co-étudiants la Revue pour tous qui expira dans ses mains, et fonda ensuite les journaux littéraires la Jeune France et la Jeunesse, qui s'occupèrent de politique et furent tués par les condamnations. Vermorel dut passer en Belgique pour éviter la prison. Il de-
vint à Bruxelles le secrétaire de rédaction de la Semaine universelle de Marino Vreto. C'est là qu'il connut plusieurs proscrits .: Jules Simon, dont il oublia la réception et qu'il attaqua plus tard, et Frédéric Morin, qui lui procura la rédaction en chef du Progrès de Lyon, qui venait de naître.
Vermorel, par un article violent, lit suspendre ce journal, d'où il fut congédié. Le bruit courut même, bruit bien des fois répété sur ce tortueux personnage, qu'il s'était entendu a\ec la police pour faire supprimer le journal qui prenait d'inquiétantes allures.
Dans un précédent article, Vermorel avait fait l'éloge de M. de Girardin. Cet éloge lui valut un bienveillant accueil à la Presse, que rédigeait le fameux journaliste. De la Presse ^ suspendue pour un article de C. Duvernois, il passa à la Liberté . toujours à la suite de M. de Girardin.
En 1865 il acheta le Courrier français hebdomadaire, dont le ministère lui défendit pendant quelque temps de prendre le titre de rédacteur en chef, que garda Al. Lepage. C'est dans ce journal, où Vermorel put eniin , à Taise, écrire et médire, qu'il faut l'étudier.
Espèce de Rodin au petit pied, faisant flèche
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de tout bois, sans admiration, sans enthousiasme, n'ayant donc rien à ménager, il se rallia au parti radical, accepta l'argent de FEmpire et se moqua de tous les deux.
Vermorel n'avait qu'un mobile, l'ambition, et qu'un but, parvenir. La maladie de notre temps, le manque de respect, l'avait profondément gangrené. Esprit vif et satirique, prompt à trouver le point ridicule, et bon écrivain, il donna le triste spectacle d'un jeune homme se laissant aller au méchant plaisir de dénigrer les hommes les plus honorés, bavant sur toutes choses, calomniant des femmes, et attaquant à tort et à travers à la fois l'Empire et les républicains, Rouher et Jules Favre.
C'est lui, certes, qui commença à saper la popularité de la gauche dans les quartiers excentriques et avancés, mais il y perdit sa réputation et, qui plus est, le seul respect qu'il eût pu garder, celui de sa propre personne.
Ses attaques virulentes lui attirèrent de virulentes reparties et de sanglants outrages. Cassagnac lils le suivit dans la rue en le couvrant de crachats. Vermorel, orgueilleux à sa façon, ne se pliant à aucune influence, subit les injures et laissa faire; peu à peu il eut le cynisme de sa conduite et se moqua de ses adversaires. Il
chercha la gloire à se mettre au-dessus de l'opinion et joua le rôle de Diogène , Diogène méprisé et honni jusque dans son camp, Diogène sans lanterne, ne cherchant pas la vérité, mais content de rire et de médire en quelque coin des idoles de la foule.
Trois condamnations furent prononcées contre Vermorel , la dernière pour offense à M""^ de Metternich. Au commencement de 1868, Vermorel donna la mesure de sa probité en vendant le journal à M. Pellau , sans avertir ni son gérant ni ses rédacteurs. Les femmes avaient endetté notre débauché, qui, après avoir reçu 30,000 fr. d'à-compte , voulut se servir du gérant pour chasser M. Pellau, garder le journal et garder l'argent. Cette opération véreuse et des entrevues que le fougueux radical avait clandestinement avec M. de Lavalette amenèrent la démission de Lepage et de Georges Duchène, qui quittèrent le journal que Vermorel ne put faire vivre.
En 1869 il entra à la Réforme de Malespine. Mais son caractère fourbe, désagréable et sournois le rendit insupportable à la rédaction , qu'il dut quitter. Il publia alors les Hommes de 48 y les Hommes de ^i et les Vampires, ouvrages où se retrouve son style nerveux, et qui eurent chacun plusieurs éditions. Il lit de la propa-
2i6 LES MEMBRES DE LA COMMUNE.
gande pour l'élection de Rochefort, qui ne l'en accusa pas moins de complicité avec la police en pleine chambre des députés. C'est vers cette époque que Vermorel édita les œuvres de Marat et de plusieurs autres montagnards. Plus tard, il collabora secrètement au Parlement de Ganesco.
Il eut à subir de nouvelles condamnations, et c'est, croyons-nous, en prison que le trouva le 4 septembre. Il fut arrêté au 31 octobre, puis acquitté. Il lit dans la Commune partie de la commission de sûreté générale, puis de la commission executive. Il avait essayé de faire reparaître en septembre yo le Courrier français^ il essaya alors d'autres titres : VOrdre. puis VoAmi du peuple, qui n'eut que quatre numéros et ne fut rempli que de ses diatribes avec Pyat, qui, reprenant les accusations de Rochefort, s'acharnait contre lui dans son journal. On lui attribue également la Justice, que d'autres disent être de Floquet. Il signa le manifeste de la minorité.
Contrairement aux prévisions de tous, Vermorel se montra brave et très-brave à l'heure du danger. Le cauteleux jésuite eut toute l'énergie d'un sectaire convaincu. On le vit se battre, d'autant plus farouche qu'il était sans espoir. Depuis longtemps la Commune lui déplaisait
horriblement. La séance du pétrole mit le comble à son dégoût et à son indignation. Il fut l'un des rares hommes qui protestèrent, a On pourra me fusiller, écrivait-il à un de ses anciens camarades, mais je protesterai. »
Il était au Père-Lachaise à l'enterrement de Dombrowski, cet enterrement dramatique, qui ressemble à une scène où l'effet théâtral a été exagéré.
Quand, au bruit de la bataille qui se livrait autour de l'enceinte du cimetière, chacun des bandits restés debout eut baisé le front de son chef mort, et que le cadavre eut été jeté dans la fosse. Vermorel s'approcha et prononça un dernier discours où s'exhala toute l'amertume de son âme sceptique et ulcérée.
Il maudit les lâches qui, après avoir excité la foule, l'avaient abandonnée; il maudit cette foule, se maudit lui-même, et retourna derrière une barricade, où une balle lui traversa le ventre.
Vermorel , blessé et pris à la barrière du Trône, fut mené a Versailles, où il supporta les douleurs de sa blessure avec le plus grand courage, seule qualité qui pût encore exciter quelque sympathie pour les incendiaires de Paris. Il est mort dans les derniers jours de juin.
VESINIER.
kjÇiGjl A Commune eut son Triboulet : Vé- K^^î^^r^ sinier. Cet être ^■enimeux. qualifié de \^ ÂéJ) R,aci ne- de-Buis et d'immonde par un de ses confrères, avait toute la méchanceté d'un bossu, doublée de la jalousie d'un ambitieux sans talent. Il était bossu et boiteux, avait la ligure livide, les yeux ronds et farouches, les ailes du nez retroussées, et traçant dans les joues deux larges sillons qui ajoutaient a l'expression presque féroce de sa physionomie. Cette créature diitorme et antipathique devait passer sa vie à maudire et a dénigrer.
Recueilli par Eugène Sue, Vésinier lui servit de secrétaire. C'est du moins le titre qu'il a pris lui-même dans un de ses ouvrages, bien que le bruit public lui attribue les simples fonctions de garçon de bureau. Vésinier fut reconnaissant à sa façon ; sentant sa vocation se prononcer dans la compagnie du grand romancier , il lui déroba le plan de deux romans,. les acheva et les lit paraître après la mort de Sue. Ce sont les Mystères du monde, pour faire suite aux Mystères
du peuple, et les Travailleurs de l'abîme. Inutile de dire que la touche et la signature de Vésinier furent peu propices aux idées de Sue, et que ces deux ouvrages neurent aucun succès.
Apres la mort de son patron et bienfaiteur, notre bossu, qui se trouvait sans ressources, vécut de différents métiers, et finalement se lança dans le pamphlet. Les proscriptions de décembre 1851 et une obscure histoire relative à un détournement de mineure, — détournement dont nous le croyons très-innocent, — lui rirent quitter la France.
Il alla d'abord en Suisse, qui, gênée du personnage, l'expulsa. Il passa en Belgique, qui le retint pendant vingt mois en prison et l'expulsa à son tour à la suite de la grève de Charleroi, dont Vésinier malencontreusement se mêla. L'Angleterre seule restait : il s'y sauva.
La haine qui couvait chez Vésinier avait trouvé sur qui se répandre. Dans les meetings de Londres il se iit remarquer par ses insultantes sorties sur la famille impériale, et, se servant de la plume comme de la parole, il écrivit quelques petites brochures crapuleuses dont la plus connue est celle intitulée Mariage d'une Espagnole. — Vésinier, toujours peu scrupuleux sur le moyen de parvenir, la publia en la signant des initiales
M. de S..., qui la rirent attribuer àM"^ Rattazzi.
Londres, ce grand repaire où vont se réfugier les bannis de tous les pays, était le siège naturel de l'Internationale. C'est au milieu de cette population haineuse et mise au ban des nations que Karl Marx recruta les plus fervents émissaires de ses théories sur le renversement de la société. L'envieux Vésinier fut naturellement l'un des premiers adeptes.
Revenu en France, il £t quelques mois de prison à Sainte-Pélagie pour délit politique, collabora au Rappel et à la Réforme, et prit une part active à la formation des sections parisiennes de l'Internationale. Il en était un membre influent quand vint le 4 septembre. On lui attribue une lettre à un membre de l'opposition, dans laquelle il offrait 10,000 internationaux pour soutenir la révolution. Il entra ensuite au Courrier français^ où ses diatribes passèrent inaperçues.
Il fut l'un des fondateurs du club de la salle Ragache, et parut souvent dans ceux de la Reine-Blanche et de la Marseillaise, où il tonnait contre les hommes du 4 septembre et contre ce qu'il appelait leur lâcheté. Il avait encore un sujet favori. Ce personnage mal fait arrivait en claudiquant a la tribune, s'appuyait, ou plutôt
semblait se visser sur sa jambe la plus solide, et se mettait à déclamer contre le sort pitoyable que la société fait aux femmes.
C'est dans un de ces clubs qu'il attaqua Serailler et l'accusa de vol. Serailler se disculpa et répondit en accusant Vésinier de l'assassinat de Cournet père. Vésinier était, paraît-il, le témoin de Barthélémy dans cette ténébreuse affaire. Le jury anglais acquitta Vésinier, mais le public ne cessa point de croire au crime du témoin qui remit à Cournet un pistolet dont la cheminée était obstruée par un chiffon.
Aussi lâche que braillard, ce reptile se tint dans Fombre aux heures du danger. Il tonnait dans les clubs, il tonnait dans les journaux de Blanqui et de Pyat; mais dans les mouvements tentés par ses amis, il restait à l'écart fort prudemment; il fut pourtant arrêté à la suite du 31 octobre, rit trois mois de prison préventive et fut acquitté.
Il rit partie du Comité central, ou tout au moins assista à ses séances de la salle Vauxhall, mais il n'osa mettre son nom au bas d'aucune affiche et attendit que l'insurrection fut victorieuse pour y prendre part.
Mais dès que le Comité central fut à l'Hôtel de ville, le bossu se réveilla. Le littérateur crut
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son jour arrivé, et prenant ses romans, prenant ses articles, il vint s'installer le 19 mars au Journal officiel, d'où il espéra enfin pouvoir faire lire sa prose à ses concitoyens, et sempressa de mettre en annonce « tous ses ouvrages parus. »
Le 24 mars, il prit la qualité de rédacteur en chef du Journal officiel; mais deux jours après, le directeur Lebeau le mit à la porte. Aux élections du 26. il se porta candidat dans le i"' arrondissement, mais ne fut point élu. Uoâffranchij auquel il collaborait, mourut d'anémie.
Vésinier se consola de tous ces revers en fondant un journal qui lui appartint tout entier. Le Paris //^r^ parut le 11 avril, et commença à publier deux feuilletons du citoyen P. Vésinier : l'un était cette série de scènes immondes intitulée Mariage d'une Espagnole, l'autre était les Proscrits du xix*^ siècle, dont aucun éditeur n'avait voulu se charger.
Enlin, le i£ avril, les désirs de Vésinier se trouvèrent satisfaits : 2^626 électeurs l'envoyèrent rouler sa bosse à la Commune, où notre homme n'oublia point ses intérêts^ Amouroux, qui savait à peine écrire, s'adjoignit Vésinier comme secrétaire des séances, et, dans le remaniement des commissions, Vésinier parvint à faire partie de celle des services publics*
ViaUD. 8+3
Vésinier vota pour le Comité de salut public, et, tout occupé de son journal, de ses ouvrages et de ses intérêts, prit peu de part aux discussions de la Commune. C'est à lui qu'on doit la plupart des mesures de proscription prises contre les églises et les maisons religieuses.
Vésinier est prisonnier. Celui-là, certes, ne s*est pas battu; c'est caché qu'on la trouvé.
Chacun a ri, chacun s'est moqué de Vésinier; cependant il a eu une assez grande influence au commencement de la révolution. C'est à la confiance mise en lui par le Comité central de Londres, à la rédaction de V Officiel; et plus tard à son journal qui fut l'organe du Comité central, comme le Père Duchêne fut celui de la Commune, qu'il dut cette autorité.